Baléares : variations ultramarines

Baléares, variations ultramarines

Trois îles et trois ambiances radicalement différentes, culturelle, festive ou grand calme. En choisissant Majorque, Ibiza ou Formentera, les agences corporate élisent aussi trois types d’opérations. Ce qui ne les empêche pas de mélanger les trois.

Une cathédrale en bord de mer. C’est rare, insolite, presque déplacé. Pourtant, elle est bien là, la cathédrale de Palma de Majorque, imposant solidement la masse gothique de ses pierres ocre jaune. Elle est là, un rien narcissique, à se mirer dans les eaux d’un petit lac qui, dans les années 60, a remplacé les quais étroits qui la séparaient depuis toujours de la Méditerranée. Cette cathédrale domine la vieille capitale des Baléares et s’affirme comme le must, l’incontournable, le tout premier point des “à ne pas manquer”, lorsqu’on visite la ville. Pourquoi ? Parce qu’elle raconte pratiquement à elle seule l’histoire de l’île. Évidemment pas celle des Phéniciens, des Grecs, des Carthaginois, des Romains, des Vandales ou des Byzantins, bref de tous ses envahisseurs, conquérants ou occupants, mais celle des musulmans qui y régnèrent du VIIIe au XIIIe siècle.

Baléares

Car le monument gothique, parmi les plus beaux de toute l’Espagne, a été construit au XIVe siècle à l’emplacement d’une ancienne mosquée. C’est d’ailleurs ce qui explique la position du clocher, légèrement de guingois par rapport à l’ensemble de l’édifice, car posé sur l’ancien minaret. L’intérieur, avec une nef centrale haute de 44 mètres, l’une des plus vastes au monde, est une féérie. Notamment grâce à la lumière diffusée par ses innombrables vitraux multicolores, dont l’extraordinaire grande rosace de 12 m de diamètre composée de 1 200 vitraux. Et puis, il y a aussi, suspendu au-dessus du maître autel, cet étrange baldaquin symbolisant la couronne d’épines du Christ qui, à l’évidence, ne participe pas franchement du gothique. C’est que le coeur du bâtiment a été largement remodelé de 1904 à 1914 par Antoni Gaudi. Du modernisme donc. Du modernisme, mais aussi du contemporain, notoirement représenté par une extravagante chapelle réalisée par Miquel Barcelo, artiste plasticien natif de l’île. Une pièce d’art magistrale en guise de mise en bouche, puisque, comme on le verra plus tard, l’art contemporain est omniprésent dans l’archipel. Partout, dans les monuments anciens comme dans les hôtels, dans les institutions comme dans les restaurants.

Parmi les plus beaux villages majorquins, Valldemossa semble fait pour la flânerie avec ses ruelles et ses places ombragées. Une étape incontournable pour visiter sa très belle chartreuse sur les pas de George Sand et de Chopin.

Majorque, kultur au soleil

En attendant, parcourons la vieille ville, aux alentours de la cathédrale donc, et traversons ses fort étroites ruelles historiques, parfaitement conservées et remarquables de propreté. Les innombrables patios des vastes demeures ayant naguère appartenu à la noblesse ou à la haute bourgeoisie rythment, au fil des pas, une découverte du quartier d’environ deux heures. Flanqués d’escaliers grimpant délicatement aux étages, ils sont tous différents, puisqu’on en trouve des exemples allant du XIVe au XXe siècle. Ils racontent des histoires, des choses participant du social ou du politique, mais aussi d’inévitables histoires d’amours contrariées. Sur le modèle andalou, ils sont aujourd’hui plus ou moins égayés par des parterres de plantes en pot. Les agences corporate ne s’y trompent pas, qui les privatisent le temps d’un cocktail élégant, voire les transforment en showroom lors du lancement d’un modèle de voiture haut de gamme.

Une opulence magnifique

Du passé, de l’autrefois, des pierres… Majorque, l’île historiquement la plus riche des Baléares, n’en manque pas. Grands et petits, les palais sont bien sûr omniprésents à Palma, mais de fait ils s’inscrivent un peu partout dans la géographie de l’île. À commencer par les hauteurs de sa capitale, royalement couronnées par un châteaufort gothique comptant parmi les plus beaux d’Europe. Il fut construit au début du XIVe siècle, lorsque Majorque était un royaume indépendant et que l’or provenant du commerce maritime coulait à flot, couvrant le quotidien d’une opulence magnifique. Et cela jusqu’à la découverte de l’Amérique et de ses métaux précieux qui, par voie de conséquence, plongea l’île dans la plus profonde misère. Bah ! Disons que, du même coup, les convoitises des princes étrangers et des pirates maures, s’ils ne cessèrent, tout du moins s’émoussèrent très sensiblement.

On a vu tout à l’heure que l’art moderne était partout présent aux Baléares. Rendons-nous donc au musée d’art contemporain de la ville, le musée Es Baluard, dont le bâtiment est en lui-même un véritable chef d’oeuvre. C’est minimal, fait de murs blancs déstructurés, d’espaces s’ouvrant en mezzanine sur d’autres espaces, de faux plats et d’ascenseurs de verre, de murs extérieurs très nets enveloppant les anciens remparts. C’est beau, et heureusement, car pour sa part la collection permanente présentée est un peu pauvre. Sauf peut-être des céramiques de Picasso et quelques toiles de Miro. Pour autant, les groupes corporate peuvent profiter des espaces de réunions que le musée met à leur disposition, en particulier une ancienne citerne voûtée pouvant accueillir jusqu’à 300 personnes, mais aussi une sublime et immense terrasse surplombant le port de plaisance où l’on donne des cocktails dînatoires très sophistiqués.

La monumentale silhouette de la cathédrale de Palma domine l’ancien port de la ville. Son intérieur gothique, splendide, est agrémenté de touches modernistes signées Gaudi et d’une chapelle contemporaine réalisée par l’artiste majorquin Miquel Barcelo.

Mais le fin du fin en matière d’art moderne à Majorque, c’est à la fondation Pilar i Joan Miro qu’on le trouve. Car le monde merveilleux de l’un des plus grands peintres du XXe siècle s’ouvre là, sur son atelier construit en 1959 par son ami, l’architecte catalan Josep Lluis Sert. Miro vécu en effet à Majorque de 1956 jusqu’à sa mort en 1983, le temps de concevoir des centaines, des milliers d’oeuvres joyeuses inspirées des tons donnés par la Méditerranée. Son atelier, qui se visite, est là, intact ; avec des chevalets, des oeuvres en cours de réalisation, des pinceaux et des couleurs, des objets sans valeurs ramassés au fil de ses promenades dont il s’inspirait pour peindre… bref, de tout ce qui fait l’ordinaire d’un atelier d’artiste. Sur la colline surplombant l’atelier, est posée une vieille bâtisse XVIIIe bourrée de charme. L’artiste aimait s’y isoler, et peindre aussi, comme en témoignent les giga esquisses tracées à même les murs blanchis à la chaux. À côté de ces lieux chargés d’émotion, le célèbre architecte Rafael Moneo a construit, en 1992, un troisième bâtiment qui abrite aujourd’hui une collection permanente de plus de 2 500 oeuvres, dessins, sculptures ou lithographies. Le lieu est magique, et ce serait pécher de ne pas le visiter.

Carrefour commercial stratégique

1 et 2 — Carrefour commercial stratégique pendant la période d’influence des rois de Majorque, au XIVe siècle, Palma s’est bâtie une histoire très riche. La capitale de l’île garde de ce temps-là un dédale de rues étroites bordées de maisons patriciennes, une vieille ville si resserrée que les marchés se tenaient dans les patios des riches demeures. Aujourd’hui, ils se privatisent pour des cocktails pleins du charme de cette cité si joliment méditerranéenne.

Les routes sinueuses de la Serra de Tramuntana sont bordées de villages à flanc de colline, pittoresques, entourés par une nature foisonnante composée d’oliviers, de cyprès, de figuiers, ou d’orangers. Un paysage culturel sublime, et classé à ce titre au patrimoine mondial.

1 — L’hiver clément des Baléares attira à Majorque George Sand et Chopin, à la santé chancelante. Tous deux furent conquis par le paysage enchanteur depuis la chartreuse de Valdemossa où ils résidaient, un peu moins par l’accueil mitigé réservé à ce couple libéré pour l’époque. 2 — La vieille ville d’Ibiza s’ouvre sur des fortifications renforcées sous Charles Quint, témoignage unique du génie militaire et de l’esthétique de la Renaissance. 3 — “Majorque est poésie et lumière” selon Miro. Les couleurs oniriques de l’île et son art populaire ont inspiré l’artiste, décédé en 1983, mais qui ne semble guère avoir quitté son atelier de Palma.

Pour autant, sur l’île de Majorque, la capitale n’a pas, à elle seule, l’apanage de la culture, de l’art et du patrimonial. Il suffit de s’en éloigner de quelques kilomètres en partant vers le nord-ouest, en direction d’Andratx ou de Valldemossa, pour s’en apercevoir. La petite route, magnifique, serpente à travers la Serra de Tramuntana. Elle se faufile gentiment, entre dans des canyons, escalade des collines, traverse des forêts de pins puis des champs d’orangers, laisse entrevoir quelques coquettes fermes isolées, laisse les randonneurs et les innombrables cyclistes à leur délicieuse peine pour finalement arriver à Valldemossa et ses murs de pierres ocre couverts de tuiles romaines, le tout ramassé autour de l’ancien couvent. Un palmier par ci, un cyprès par là, et des volets immanquablement peints en vert.

Sur un air de polonaise

Du coup, le village, dont raffolent aujourd’hui les artistes et les intellectuels, est particulièrement apprécié par les étrangers. Les Français surtout, qui découvrent dans la cellule n° 4 du monastère le lieu où George Sand et Frédéric Chopin vécurent quelques mois. D’où Un hiver à Majorque, oeuvre de l’écrivain racontant son séjour sans complaisance. Cellule est d’ailleurs un bien grand mot, puisqu’il s’agit en fait d’un petit appartement, certes assez spartiate, mais tout de même composé d’une chambre, d’un séjour et d’une cuisine. Il s’ouvre à flanc de coteaux sur un délicieux jardin suspendu surplombant de la douce terre et les vergers de Majorque. Fond sonore lors de la visite : Chopin, bien sûr.

Et puis la route s’en va vivre sa vie du côté de la mer, découvrant au passage des tours et des phares, des plages et des criques, des à-pics tombant dans la Méditerranée. On est alors bien loin de l’image “plages et béton” qu’a pu véhiculer Majorque il y a quelques années… Des touristes, bien sûr qu’il y en a, des Allemands surtout, mais ils se concentrent sur le côté est de la baie de Palma, anarchiquement défigurée dans les années 60-70. Et puis, chacun sait que la saison estivale n’est pas de mise pour les groupes corporate qui lui préfèrent le printemps et l’automne. Alors, ils peuvent même privatiser un petit train d’époque qui cahote sur une vieille voie bucolique d’une trentaine de kilomètres entre Soller et Palma. Le soir, en guise de dîner de gala, ils rejoindront un lieu pour le moins inattendu en pleine Méditerranée : le cabaret Son Amar, qui participe à la fois du Lido et du Moulin Rouge à Paris, et propose, en même temps qu’un copieux dîner, une revue époustouflante, digne des meilleurs spectacles européens. Du flamenco présenté par d’excellents danseurs espagnols, des chansons, des acrobates, des contorsionnistes, des transformistes, des ballets modernes, et même un cheval sur scène… C’est étourdissant et cela se comprend lorsqu’on sait que la troupe est composée d’une quarantaine d’artistes, et pas des moindres, venus du monde entier. Récemment, Son Amar, qui existe depuis un peu plus d’une cinquantaine d’années, a totalement refait sa lumière et s’est équipé de cinq machines laser. C’est énorme, et cela donne une puissance de 500 000 watts au total, qui trouent la nuit espagnole.

On n’est jamais déçu par cette nuit espagnole qui sait, plus que tout autre, prendre prétexte de tout et n’importe quoi, et d’ailleurs n’a besoin d’aucun prétexte pour se prolonger jusqu’au petit matin. À Majorque comme ailleurs, l’île cousine Ibiza remportant la palme des nuits échevelées.

Intégrant dans son architecture épurée les remparts du bastion de Sant Pere qui défendaient la ville depuis la Renaissance, le musée Es Baluard se consacre à l’art contemporain. Au programme de la collection permanente, des oeuvres d’artistes locaux et quelques pièces de Miro et de Picasso.

Ibiza est une fête

Ibiza donc. Ibiza et ses célébrissimes boîtes qui, pour certaines, peuvent accueillir en saison jusqu’à 20 000 personnes. Des jeunes, des jeunes et encore des jeunes à agiter haut les bras devant les performances d’un DJ star dont, pour ce qui concerne le Pacha, Bob Sinclar ou David Guetta.

Des jeunes donc, mais aussi le gotha du show-business mondial, de la TV, de la couture ou du mannequinat. Ils sont jeunes, ils sont beaux, et pour certains… ils sont riches. Alors ils dansent leur été sans fin et sans le savoir se tricotent des souvenirs pour plus tard, lorsqu’ils ne seront plus jeunes, plus beaux… Stooop ! Ne gâchons pas leur fête. Les groupes corporate n’échappent pas au rituel nocturne. Avec un bémol toutefois, puisque les agences qui, sans exception, proposent toutes l’expérience, placent presque toujours leurs groupes en carré VIP ; avec une préférence pour le Pacha. C’est moins risqué. Car les concurrents, en l’occurrence l’Amnésia et le Privilège, sont jugés décidément trop déjantés.

Ces boîtes font l’image d’Ibiza, comme en témoignent les murs d’images vidéo qui animent les zones duty free de l’aéroport ou les immenses affiches placées le long des autoroutes. Et, comme si la nuit ne suffisait pas, on redouble la journée dans des beach clubs à ciel ouvert qui, comme le Nassau ou le Blue Marlin, n’hésitent pas à y aller très fort d’un son électro, techno ou trance couvrant largement le ressac de la mer. Mais qu’importe, on n’est pas là pour la plage qui, de toute façon, est faite d’inconfortables galets, mais on est là pour voir et être vu, et danser tartiné d’écran total sous un soleil de plomb. Pas de doute, il faut de la santé à Ibiza. C’est en tout cas ce que racontent les plages qui chaque matin essuient une sévère gueule de bois.

1 — Anciens voiliers marchands, des goélettes comme la Cala Millor s’affrêtent pour des croisières exclusives entre Ibiza et Formentera. 2 — La nuit à Ibiza est au programme de toutes les opérations corporate, bien sûr en carré VIP.

3 — À Palma, le cabaret Son Amar et sa troupe mondialement reconnue offrent un spectacle éblouissant.

C’est d’ailleurs le matin, lorsqu’il fait encore frais et que les ruelles de la vieille ville se remettent couci-couça de leur nuit, qu’il faut monter à la citadelle chapeautant tout un quartier classé depuis 1999 au patrimoine de l’UNESCO. Des remparts, des portes fortifiées, une cathédrale et de nobles demeures s’ouvrant sur les pentes très raides des ruelles pavées… L’âme d’Eivissa, qui signifie Ibiza en catalan, est là, à dominer l’ancien quartier des marins et le port marchand. “Nous recherchons la clientèle corporate, dit Tomas Paris Hidalgo, directeur du service de promotion touristique de la ville. Nous ne disons jamais non. D’ailleurs, pour des événements allant de 80 à 800 personnes, nous proposons la privatisation de lieux uniques, comme des bastions surplombant le port, un cloître ou une ancienne poudrière. Dans tous les cas, le succès est assuré. Nous venons d’ailleurs de recevoir sur l’un de nos bastions, une croisière heavy metal allemande qui, contre toute attente, nous a demandé des… danses traditionnelles”. On le voit, tout est possible à Ibiza, tout peut arriver. On n’en doute d’ailleurs plus du tout après s’être posé un instant, le soir, à la terrasse d’un café de la ville basse, près des quais du port. L’extravagance, prémisse de la fête, est de mise. On voit de tout : des drag queens perchées sur leurs chaussures à semelles compensées, des filles aux jupes si courtes et aux décolletés si profonds qu’on se demande pourquoi elles investissent encore dans du textile, des garçons tout de cuir vêtus largement ouvert sur des torses bodybuildés, des OVNI au sexe indéterminé…

On l’aura compris, Ibiza est une fête, à l’évidence la plus folle de toute la Méditerranée. Ce qui ne l’empêche pas de proposer à l’intérieur de l’île une campagne, vraie campagne, largement préservée et distillant un art de vivre parfait à l’ombre de ses orangers, citronniers, et autres pins parasols. Partout des fincas, autrement dit des fermes éclatantes de blancheur, des sentiers de randonnée que seul trouble le bourdonnement des insectes et sur la côte nord, des criques sublimes paressant au soleil.

4 — Le charme d’Ibiza est rehaussé par le blanc éclatant de ses fermes sans âge, pour certaines transformées en hôtel à l’image de l’Atzaro, un établissement “country boutique”.

5 — DJs et UNESCO : le lieu de toutes les folies propose un mix très tendance, dominé par une ville au patrimoine incomparable. 6 — Des figuiers policés pour croître à l’horizontale. C’est la solution trouvée à Formentera pour contrer la puissance du vent d’hiver et aussi servir de parasol au bétail. Unique au monde.

Autant Majorque reste un rien sur son quant-à- soi, cachée derrière ses murs de pierres, autant Ibiza fait dans la légèreté. Cela se sent très fort. C’est un peu comme si une brume printanière flottait perpétuellement dans l’air. Sans doute est-ce dû aussi à une architecture vernaculaire sans prétention : des petites maisons basses admirablement proportionnées, en fait des cubes blanchis à la chaux et posés les uns à côté des autres, parfois les uns sur les autres. Ils sont tellement parfaits, tellement modernes dans leur conception qu’ils inspirèrent entre autres Le Corbusier. “C’est comme ça Ibiza, dit Shana Lacroix, guide officielle sur l’île. Les gens d’ici sont naturellement très respectueux des autres. Ils sont permissifs et ne jugent pas vraiment. Les hippies qui se sont installés ici dans les années 60-70 ne s’y sont pas trompés. Ils étaient libres, ou à peu près, de vivre comme ils l’entendaient. Aujourd’hui, c’est pareil avec les gays, les tenues provocantes ou encore les naturistes, surtout sur Formentera, l’île voisine. Tant qu’on n’importune pas l’autre, pas mal de choses sont acceptées. C’est rare, je crois”.

Formentera, le calme, le calme plat

Formentera donc, qu’on pourrait presque confondre avec une presqu’île d’Ibiza, tant cette galette posée au ras des flots est proche, à quatre kilomètres seulement. Une demi-heure de ferry express et le tour est joué. Pour autant, en infiniment plus chic, les groupes corporate peuvent affréter une goélette pour une journée ; une vraie goélette, autrefois destinée au transport des marchandises. C’est très élégant, mais c’est évidemment un peu cher. On comprend mieux pourquoi lorsqu’on réalise que tout un équipage, cinq à huit marins plus quelques stagiaires, est nécessaire pour manipuler les immenses voiles. “C’est excellent pour les team buildings, explique Gerald Delgado, patron de la goélette Cala Millor. On peut être petit ou grand, musclé, habile ou empoté, chacun doit participer aux manoeuvres en tenant compte des gestes et des décisions des autres. C’est la somme des volontés individuelles qui fait marcher le bateau. D’ailleurs, il y a bien longtemps que les Anglais ont compris cela, cette histoire de bateau qui ne peut véritablement fonctionner qu’avec les efforts conjugués de chacun. Au fond, un peu comme une entreprise”.

Le calme, le calme plat sur 85 km2… des chants d’oiseaux, des fermes tranquilles, une mer cristalline déclinant à peu près tous les bleus de la création, des plages désertes ou quasi, un nombre limité d’infrastructures hôtelières, des pistes cyclables sillonnant l’île de toutes parts, quelques restaurants de plage, mais pas trop, qui à l’image du Vogamari servent des spécialités baléariennes : sans le moindre doute, Formentera fait figure de paradis balnéaire. L’île longue de 19 km seulement a d’ailleurs, elle aussi, séduit les hippies des sixties, ainsi que les artistes et groupes pop comme Bob Dylan, Led Zeppelin, Pink Floyd ou King Crimson. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des stars du show-biz qui viennent discrètement se reposer des excès d’Ibiza, mais aussi d’architectes et designers de renoms. En gros, et pour résumer, Formentera surfe maintenant sur la vague “bourgeois bohème”.

1 — À Formentera, ce moulin figurant sur la pochette de l’album More des Pink Floyd rappelle le temps où une nuée de Don Quichotte psychédéliques prenaient d’assaut une île où tout ou presque était permis.

Du coup les activités proposées aux groupes écartent tout bruit intempestif, sauf peut être les promenades en scooter, pour privilégier les randonnées pédestres et les balades à vélo, et côté sports nautiques, les randonnées en kayak de mer, les excursions en catamaran et l’inénarrable paddle surf, une planche de surf sur laquelle on se tient debout, tentant d’avancer à la pagaie. Mais le plus extraordinaire, c’est un baptême de plongée sous-marine, assuré en toute sécurité. Les eaux autour de Formentera sont si limpides qu’elles autorisent une visibilité de 50 mètres. Rarissime. Cela est dû à une plante sous-marine, la posidonie, qui produit des quantités phénoménales d’oxygène et absorbe trois fois plus de CO2. Le soleil fait le reste, donnant des camaïeux de bleus, de turquoises et d’émeraudes exceptionnels. Les hippies des années 60 avaient bon goût, les bobos ne s’y trompent pas. Les groupes corporate non plus d’ailleurs. Comme on les comprend.

2 — Le calme après la tempête électro des plages d’Ibiza. C’est ce que propose le boutique hôtel Can Lluc, niché en pleine campagne.

3 — Jules Verne trouvait un air de “fin du monde” au phare de Mola, perché sur une falaise abrupte tel une vigie pour l’île de Formentera.

Baléares : variations ultramarines