La révolution blockchain est en marche

Offres de voyages sur mesure, sécurisation du parcours voyageur, traçabilité des bagages, automatisation des paiements… La technologie blockchain répond à un grand nombre de cas d’usage. Agrégateurs, GDS et autres intermédiaires pourraient bientôt se voir court-circuités.

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© shutterstock-Sashkin

La blockchain fait partie des “buzzwords” du moment. De cette technologie promise à un bel avenir, le grand public retient surtout que c’est sur elle que repose le bitcoin, la célèbre crypto-monnaie. Système informatique décentralisé, la blockchain – ou “chaîne de blocs” pour reprendre une terminologie plus française – permet de valider des transactions en quasi temps réel, de façon sécurisée et sans tiers de confiance.

Ce registre infalsifiable est utilisé pour certifier tout type d’opération nécessitant une confiance absolue dans l’information fournie. Si le secteur de la bancassurance est le premier à s’être approprié le concept, la blockchain peut également rendre de précieux services aux professionnels de la logistique, de la traçabilité alimentaire ou de la protection de la propriété intellectuelle. Bien sûr, l’industrie des voyages ne reste pas à l’écart de ce phénomène. Les cas d’usage semblent même infinis. Dans une étude parue en octobre dernier, Amadeus, l’un des premiers fournisseurs mondiaux de solutions technologiques du secteur, en a listé les principaux.

Gain de temps grâce à la blockchain

Tout commence par une gestion plus fluide de l’identité des voyageurs, alors qu’actuellement, depuis l’enregistrement à l’aéroport jusqu’au check-in à l’hôtel, ceux-ci se font contrôler à toutes les étapes du parcours. Pour Alexandre Jorre, directeur marketing et communication d’Amadeus, “la blockchain éliminerait bien des frictions”. Selon lui, en réduisant les files d’attente à l’aéroport, un voyageur gagnerait au bas mot une dizaine de minutes. Ce temps libéré pourrait alors être consacré au repos, au travail, au shopping, à la consommation dans l’un ou l’autre des bars et restaurants proposés par le hub. “Cette fluidification de l’expérience voyageur constituerait un atout concurrentiel pour une plate-forme aéroportuaire”, poursuit-il.

Un autre cas tombe sous l’évidence : le suivi des bagages. De l’enregistrement à leur arrivée sur les tapis roulants, la blockchain permettrait de coordonner les différents acteurs – opérateurs aéroportuaires, compagnies aériennes, manutentionnaires… – et assurerait une traçabilité fine des manipulations effectuées. De quoi résoudre en partie la problématique de la perte des bagages, source de stress pour les voyageurs et préjudice financier pour l’industrie aérienne. “De nouveaux services pourraient être créés comme le check-in déporté, effectué à l’hôtel”, complète Alexandre Jorre, d’Amadeus. Plusieurs start-up en France comme Eelway et NannyBag offrent déjà ce service, mais sans passer par la blockchain. La start-up Civic propose de concilier authentification voyageur et suivi des bagages en apposant un QR code sur la valise contenant les données clés sur le propriétaire.

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Des paiements plus sûrs

La blockchain permettrait également d’effectuer des paiements transfrontaliers et multidevises à la fois plus rapides, plus faciles, plus sûrs et moins coûteux entre les différentes parties de la chaîne de valeur : agences de voyages, agrégateurs, transporteurs, hôtels… Objectif : supprimer les frais demandés par des organismes comme le BSP (Billing and Settlement Plan) ou l’ARC (Airlines Reporting Corporation) tout en réduisant les délais de paiement. Dès lors, une compagnie aérienne n’aurait plus à attendre une à plusieurs semaines avant de se voir créditer un vol. Sentant le vent venir, des acteurs du paiement comme American Express, Visa et AirPlus multiplient les partenariats avec des start-up spécialisées dans ce domaine telles Ripple ou Chain.

Dans le même esprit, la blockchain devrait transformer l’approche des programmes de fidélité en permettant de convertir très facilement les miles en transactions. Au-delà des billets gratuits, un voyageur aurait alors le choix d’utiliser ses points de fidélité pour payer, par exemple, le transfert jusqu’à son hôtel. La start-up Loyyal s’inscrit sur ce créneau.

Pour autant, le voyageur ne serait pas forcément toujours gagnant face à cette évolution. Avec cette thésaurisation des programmes de fidélité, son employeur pourrait décider de lui laisser ce bonus, considérant qu’il s’agit là d’un avantage en nature, ou bien se le réapproprier. “Cela pourrait aussi avoir un impact significatif sur les bénéfices d’une compagnie aérienne si tous ses clients venaient à monétiser leurs miles”, observe Thierry Gaillard, professionnel du tourisme et gérant du guide numérique La France à ma mesure.

Machine à désintermédiation

On le voit, la blockchain n’a rien d’un phénomène de mode. Si nous n’en sommes encore qu’aux prémices d’une lame de fond, les acteurs de l’industrie des voyages multiplient les expérimentations et les rapprochements avec les start-up spécialisées. Pour Thierry Gaillard, le temps est compté : “potentiellement, la blockchain met en danger tous les intermédiaires. Les entreprises pourront construire leurs offres sur mesure en nouant des partenariats directs avec les prestataires sans passer par les TMC (NDLR : les travel management companies, ou agences de voyages d’affaires) comme Carlson Wagonlit”.

De leur côté, les prestataires gagneront eux aussi en indépendance en initiant une relation directe avec les clients finaux. Les hôteliers pourraient ainsi se passer des agences de voyages en ligne de type Booking ou Expedia. De la même manière, les compagnies aériennes pourraient contourner les GDS (Global Distribution Systems), les plates-formes de réservation utilisées par les agences de voyages telles Amadeus ou Sabre.

Le choix d’Air France de passer cette année à la norme NDC (New Distribution Capability) peut être perçu comme une première étape dans la désintermédiation d’un acteur comme Amadeus. Par flux XML, elle enverra directement à ses distributeurs ses tarifs, mais aussi des contenus enrichis.

Lufthansa fait un pas de plus en s’associant à Winding Tree. La compagnie aérienne allemande entend construire avec la start-up suisse une plate-forme où les partenaires viennent déposer leurs offres en utilisant les APIs (interfaces de programmation) mis à leur disposition. L’objectif à terme est de permettre à ses clients de construire des voyages sur mesure sans passer par les intermédiaires habituels.

Du côté de l’offre, la riposte ne s’est pas faite attendre. Le voyagiste TUI Group est en discussion avec la même Winding Tree pour construire une plate-forme de distribution décentralisée de ses produits de voyage. Pour sa part, Innfinity Software Systems entend refondre son moteur de réservation Innfinite pour les vols, les hôtels et les voitures de location. La blockchain doit lui permettre de proposer “un contenu plus riche et des options contractuelles plus souple” à ses clients d’affaires. C’est tout ce qu’ils demandent.

Avis clients et assurance, les autres cas d’usage

Au-delà des grands cas d’usage liés à l’authentification et la sécurisation des biens et des personnes, la blockchain est appelée à résoudre bien d’autres problèmes. Elle peut notamment mettre fin aux avis clients inventés de toutes pièces en garantissant que ce sont bien des voyageurs, et non des concurrents mal intentionnés, qui ont posté des commentaires sur la qualité de service d’un hôtel. Un gage de confiance et de transparence. Autre piste : l’assurance paramétrique. Axa expérimente actuellement un service reposant sur la blockchain publique Ethereum. Avec cette offre baptisée Fizzy, les souscripteurs sont indemnisés si leur avion a plus de deux heures de retard. Nul besoin pour eux de se manifester : le remboursement est déclenché automatiquement dès que le retard est constaté. La plate-forme se connecte pour cela aux bases de données du trafic aérien mondial.