Interview : Franck Boucher, directeur de l’attractivité de Paris La Défense

Reprise de l'activité à La Défense, impact limité de la crise sur l'attractivité du quartier, télétravail et immobilier de bureau, développement durable : Franck Boucher, directeur de l'attractivité de Paris La Défense, revient sur le confinement et ouvre des perspectives pour l'avenir du quartier d'affaires parisien.

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L'activité reprend progressivement dans le quartier de La Défense. (c) AirImages Paris La Défense

Maintenant que la reprise est entamée, le redémarrage de l’activité est-il sensible dans le quartier de La Défense ?

Franck Boucher – Le retour est progressif, mais ça commence à bouger. On le voit dans les chiffres de sortie des transports, mais aussi à la fréquentation des magasins et des terrasses des restaurants. L’immeuble Cœur Défense, où nous avons nos bureaux, a par exemple dépassé les 30 % de salariés présents et le restaurant d’entreprise a rouvert. Avant l’été, on atteindra sans doute 40 % de présence dans le quartier. Cependant, même si l’allègement des règles sanitaires à respecter dans les entreprises va favoriser un retour des collaborateurs plus rapide qu’imaginé, je ne vois pas de retour à la normale avant septembre. Les grands groupes qui ont mis en place des plans de retour depuis deux mois ne vont pas modifier leurs stratégies. Cela coûterait beaucoup d’effort et d’énergie. Et les vacances d’été vont couper le retour au travail. D’autant que, si je prends le cas de mes équipes, je ressens un besoin et beaucoup de fatigue après cette période difficile.

Sur le plan sanitaire, de quelles manières l’établissement Paris La Défense s’est-il impliqué pour favoriser le retour des salariés ?

F. B – Nous avons accompagné les entreprises pour les assurer de la capacité du site à accueillir les salariés en toute sécurité, avec des mesures de nettoyage accru des ascenseurs et des escalators ou encore la gestion des accès avec la RATP. Assez rapidement, nous avons organisé une réunion avec l’association qui regroupe les sociétés utilisatrices du quartier pour voir comment nous pouvions les aider dans le cadre de la reprise. Pour limiter les fameux pics du matin et du soir, nous avons également remis en valeur le plan d’étalement des arrivées que nous avions mis en place avec Ile-de-France Mobilités. Avec le département des Hauts-de-Seine, des pistes cyclables ont été installées depuis le pont de Neuilly jusqu’au boulevard circulaire et un accord a été trouvé avec la préfecture pour autoriser la circulation des vélos sous la dalle, ce qui permet d’accéder en vélo au pied des tours. C’est une vraie évolution. Dans ce cadre, la crise du Covid a permis l’accélération des réformes nécessaires.

Vue aérienne de Paris la Défense. (c) AirImages Paris La Défense.

Revenons quelques semaines en arrière. Ca ressemble à quoi, un immense quartier d’affaires comme La Défense vidé de ses salariés ? Votre établissement a-t-il lui aussi cessé ses activités ?

F. B – C’était tout à fait impressionnant. Je m’y suis rendu ponctuellement, mais un de mes collaborateurs qui a la chance d’habiter le quartier m’envoyait des photos et des vidéos incroyables. Aucun bruit, un silence total. Le quartier était « fermé » dans la mesure où nos utilisateurs principaux, les entreprises et leurs salariés, ne venaient plus physiquement dans les tours. Mais La Défense a continué à fonctionner. Nous avons mis en place notre plan de continuation de l’activité dès la veille du confinement. Tous nos collaborateurs avaient déjà l’expérience du télétravail, ce qui nous a permis de gagner du temps. Cependant, tous n’ont pas travaillé depuis leur domicile. Il a fallu continuer à entretenir le quartier, assurer la maintenance. Notre gros sujet a surtout été de mettre en sécurité de toutes les installations. Le PC sécurité a de ce fait continué à fonctionner 24h/24, sept jours sur sept. Autre chose qui passe un peu inaperçu, mais importante pour notre établissement qui a une vraie politique RSE, ce fut la gestion des nombreux SDF qui habitent les sous-sols et les abords du quartier.

De quelles façons vous êtes-vous préoccupé de cette population fragile ?

F. B – Avec la fermeture des restaurants qui leur distribuaient de la nourriture en fin de journée et des lieux où ils se nettoyaient, ces personnes se sont retrouvées dans une situation de précarité encore plus importante qu’à l’habitude. Nous avons fait rouvrir les fontaines fermées pour hivernage. L’association la Maison de l’amitié a reçu une subvention exceptionnelle de notre part pour pouvoir s’occuper d’eux rapidement. Des grands comptes de La Défense ont aussi eu de beaux gestes. Dans le cadre de notre lutte contre le gaspillage alimentaire, nous avons également mis en place la collecte des surplus des restaurants inter-entreprises dont les frigos étaient pleins au moment du confinement. L’Arena a prêté ses frigos et toute cette nourriture a pu être redistribuée.

On a voulu rapidement se mettre en ordre de bataille pour montrer que nous aurons un rôle à jouer dans la relance.

En plein confinement, Paris La Défense n’est donc pas rester inactif pour autant…

F. B – En effet, passé ce moment de sidération, nous avons dû rapidement nous positionner sur plusieurs sujets, notamment une e-conférence de presse pour annoncer le lancement de l’aménagement du sous-dalle (NDLR : 20 000 mètres carrés d’espaces inexploités vont être transformés en lieux de vie). Un projet qui tenait à coeur de Patrick Devedjian, notre président décédé des suites du Covid. Cette e-conférence en plein confinement était une façon de lui rendre hommage, mais aussi de montrer que La Défense était toujours en action. On a voulu rapidement se mettre en ordre de bataille pour montrer que nous aurons un rôle à jouer dans la relance. Un de nos grands atouts, par rapport à d’autres quartiers d’affaires, est de ne pas être spécialisé et d’avoir su rester généraliste avec des grandes sociétés dans la banque et la finance, d’autres dans l’énergie et la communication mais aussi de petites entreprises dans les espaces de coworking. Ce qui nous offre une plus grande capacité de résilience aux chocs économiques.

Ressentez-vous déjà des effets de la crise sur l’attractivité du quartier ? Quel en sera l’impact sur son développement ?

F. B – Pour l’instant, je ne constate aucun impact. Récemment, nous avons vu la signature d’un accord entre Vinci, Groupama et Total pour la construction de The Link, la future plus haute tour de France qui va héberger le nouveau siège de Total. D’autres opérations montrent une capacité de reprise. Le projet Altiplano, visant à la restructuration de l’immeuble Ile-de-France, est confirmé. La construction de la tour Hekla (NDLR : un tour de 48 étages conçue par les Ateliers Jean Nouvel) se poursuit. Nous ne voyons pas de conséquences pour l’instant, mais il y aura à n’en pas douter des arbitrages. Moins que l’arrêt des projets, on se dirige certainement vers une augmentation du taux de vacance. Nous livrons près de 500 000 m2 de bureaux dans les cinq ans à venir. On sait qu’il va falloir les remplir, d’où une croissance mathématique de ce taux de vacane, mais qui pourrait être plus élevée que prévue si des désaffections d’entreprises survenaient dans des tours déjà occupées. En parallèle, nous poursuivons la régénération du quartier des Groues, à Nanterre, et Champs-Philippe à la Garenne-Colombes, là où Engie installera son nouveau campus. Ces quartiers mixtes avec 15  000 logements, des collèges, axés développement durable connaissent un vrai succès, avec un nombre de projets considérable. Une telle zone à réhabiliter à vol d’oiseau du premier quartier d’affaires du continent européen et tout proche de Paris, ça ne peut pas péricliter.

Télétravail, visioconférences : les collaborateurs ont pu expérimenter des alternatives à leur présence dans les tours du quartier. L’attractivité de La Défense pourrait-elle en pâtir à l’avenir ?

F. B – Plus que les quartiers d’affaires en eux-mêmes, c’est surtout l’immobilier de bureaux qui va évoluer. J’entrevois la fin du bureau traditionnel. Cela prendra certainement du temps, mais l’avenir, c’est le flex office. Je ne crois pas au 100% télétravail. Il faut trouver un équilibre, sans doute deux jours par semaine comme l’estiment les DRH des grandes entreprises avec qui je discute. Mais pas plus, car les équipes ont besoin de se réunir. Les décisions se prennent 10 fois plus rapidement de visu que par Teams ou Zoom. Dans tout un tas de métiers, l’essentiel de la plus-value qu’apporte l’entreprise, c’est la créativité. D’où un besoin de lieux où les collaborateurs viennent se retrouver, confronter leurs idées et faire avancer les projets. Et cela, plutôt que des bureaux où on vient travailler un peu bêtement derrière son ordinateur. Nos propres bureaux sont basés sur cette idée depuis un certain temps et, si vous regardez les projets futurs, cet esprit prédomine. Et, quand nous parlons avec nos amis des autres quartiers d’affaire dans le monde, c’est cette tendance qui se confirme. Le tout s’ajoutant à notre volonté de transformer La Défense pour en faire un quartier à vivre, avec beaucoup de services, des lieux où se retrouver entre collègues pour prendre un verre.

Dans tout un tas de métiers, l’essentiel de la plus-value qu’apporte l’entreprise, c’est la créativité. D’où un besoin de lieux où les collaborateurs viennent se retrouver, confronter leurs idées et faire avancer les projets.

L’idée même d’un grand quartier d’affaires n’est donc pas en décalage avec les perspectives d’avenir ?

F. B. – Plutôt que la remise en cause du modèle comme le disent certains, c’est plutôt une confirmation de sa pertinence. L’avantage de La Défense, mais également de Canary Wharf, du Loop à Chicago, de celui de Pékin, c’est que nos tours permettent ce type d’aménagements. Il est plus compliqué de faire du flex office ou des salles projets dans de l’haussmannien. Car vous avez des murs porteurs, des immeubles classés, des coûts de modification pharaoniques. Nous, on tourne autour de deux cages d’escaliers et d’ascenseurs et on peut faire tout ce que l’on veut à l’intérieur.

Pour autant, le quartier n’a-t-il pas encore certains défis à relever ?

F. B. – Il est clair que nos tours doivent se moderniser, mais La Défense a déjà fait cet effort de restructuration pour une large part. En 15 ans, 70 % de la surface des immeubles ont été restructurés. Là où nous avons encore du travail à faire, c’est sur le développement durable, même si l’étude EY nous place deuxième au plan mondial sur ce point (NDLR : Le rapport “The attractiveness of global business districts” 2020 publié par EY et l’Urban Land Institute classe La Défense derrière le Bankenviertel de Francfort, mais devant la City de Londres, le Financial Dsitrict de Toronto et Amsterdam Zuidas). Comme pour tous les autres quartiers d’affaires, il reste encore beaucoup à faire. Moins d’ailleurs pour faire des choses nouvelles que pour faire savoir que nous faisons déjà. Par exemple, à La Défense, la plupart des projets, mis à part The Link et HeKla, sont des restructurations. A l’image du projet Altiplano – un immeuble qui sera déshabillé, rehaussé et refait à neuf sur une base existante -, on ne casse plus la tour pour en refaire une. On repense l’actif.

Quelles sont vos autres initiatives en matière de développement durable ?

F. B. – Nous faisons beaucoup de choses en matière de politique RSE, d’économies d’énergie ou de traitement des eaux. Par exemple, l’Arena récupère l’ensemble des eaux de pluie pour son réseau. Des choses qu’on ne fait pas assez savoir et qu’il faut mieux mettre en avant. C’est important pour la lutte contre le changement climatique, mais aussi pour la marque employeur des quartiers d’affaires. Les jeunes collaborateurs recherchent aujourd’hui des entreprises qui partagent leurs engagements sociétaux. Pour que nos utilisateurs principaux, c’est-à-dire les entreprises, aient la capacité à les séduire, le quartier doit avoir cette implication, cette bonne image. Ce travail est tout à fait passionnant.