Catalogne : d’une modernité l’autre

De l’effervescente Barcelone au village agreste de Horta de Sant Joan, balade dans les pas d’Antonio Gaudi, Pau Casals, Joan Miro et Pablo Picasso, quatre talents universels intimement liés à la terre catalane. Une terre belle et rebelle, plus que jamais engagée dans une quête identitaire aux accents indépendantistes.

La Sagrada Familia

Cent trente-deux ans que la première pierre de la Sagrada Familia a été posée… et le chantier n’est toujours pas terminé. Il le sera peut-être en 2026, pour le centenaire de la mort d’Antonio Gaudi, qui en dessina les plans extravagants et y consacra les douze dernières années de sa vie. Tout en arcs et volutes, cet évangile de pierre et de lumière surmonté de toursclochers hyperboliques est un concentré de technique et de spiritualité, une épatante synthèse du génie de son bâtisseur, chef de file du modernisme catalan. Seules la crypte, la tour de Sant Barnabé et la façade de la Nativité de cette colossale basilique ont été achevées du vivant de Gaudi, qui pourtant avait installé son atelier et son lit sur place dans une vaine tentative de défier le temps.

Aujourd’hui, neuf des dix-huit tours initialement prévues tutoient le ciel de Barcelone et la nef centrale, extraordinaire forêt de colonnes arborescentes, a été débarrassée de ses échafaudages. À l’extérieur, les grues sont toujours à l’oeuvre. Mais les matériaux employés ne sont plus les mêmes, les architectes contemporains interprètent librement le projet du maître et les éléments récemment ajoutés ne sont pas forcément très harmonieux. Ainsi la façade de la Passion, ornée des sculptures austères, comme taillées à la serpe, de Josep Maria Subirachs, juret-elle avec l’esprit naturaliste de Gaudi.

Est-il possible, sans le trahir, de traduire un idéal de transcendance plus que centenaire ? Reste que la Sagrada Familia, symbole de Barcelone, est le monument le plus visité d’Espagne avec trois millions de curieux l’an dernier. Une chance pour les groupes de tourisme d’affaires : il est désormais possible de prévoir une découverte privée en dehors des heures d’ouverture. Un vrai privilège.

Sitges - Altafulla

1 — Si proche si loin de certaines stations bétonnées de la Costa Daurada, Sitges a gardé le charme qui a fait de la ville balnéaire un rendez-vous chic des environs de Barcelone depuis les années 30.

2 — Sur la route de Barcelone à Tarragone, la petite ville d’Altafulla a conservé les rues ombragées d’un quartier médiéval, adossé à un château dont les premières fondations remontent à 1059.

Peinture de Joan Miro

3 — La peinture de Joan Miro est à l’image de la terre catalane, ensoleillée, onirique, libre. Né à Barcelone, l’artiste s’est nourri de ses moments passés au Mas Miro, la ferme familiale de Mont-roig del Camp.

L’art en mouvement

Version locale de l’Art nouveau, le modernisme catalan a été largement soutenu par la bourgeoisie, qui y a vu une manière d’exprimer son identité régionale. On trouve dans le vieux Barcelone quelques exemples de ce mouvement alors révolutionnaire, mais c’est surtout dans le quartier de l’Eixample qu’il s’est s’épanoui. Construit pendant la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la ville eut besoin de s’étendre en dehors de ses murailles médiévales, ce quartier aux rues tracées au cordeau est égayé de dizaines de façades oniriques, débauches de céramiques polychromes, de fer forgé et de cheminées en stuc.

La Parella - El cap de Barcelona

1 et 2 — “Barcelone, fais toi belle” : cette volonté continue d’animer la capitale catalane depuis l’accueil des JO en 1992. Sa zone portuaire, métamorphosée pour l’occasion, est parsemée d’oeuvres d’art comme La Parella, “le couple”, du Chilien Lautaro Diaz ou cette monumentale statue pop’art de Roy Lichtenstein, El cap de Barcelona, “la tête de Barcelone”.

Le quartier de La Ribera

3 — Le quartier de La Ribera et ses rues médiévales recèle une enclave branchée, El Born, concentrée autour de son marché couvert reconverti en centre culturel privatisable.

En ouvrant Els 4 Gats en 1897

4 — En ouvrant Els 4 Gats en 1897, “les quatre chats”, Pere Romeu s’est inspiré du Chat noir de Paris où il avait travaillé. Ce n’est pas l’âme d’Aristide Bruant qui fotte de cette taverne reconstruite en 1978, mais celle de Picasso qui, encore jeune homme, y fit ses premières expositions.

Bon sens et démesure

L’UNESCO a inscrit neuf bâtiments modernistes barcelonais à son patrimoine mondial. Sept d’entre eux sont signés par l’extravagant Gaudi et deux par Lluis Domenech i Montaner, à qui l’on doit notamment l’hôpital de Sant Pau, conçu comme une cité-jardin dédiée à la guérison du corps et de l’âme. Restauré, il accueille des événements triés sur le volet dans ses pavillons où l’Art nouveau se déploie dans toute sa fantaisie. Barcelone regorge ainsi de possibilités d’allier art et détente avec, parmi les autres options prisées des opérations corporate, un cocktail sur le toit-terrasse de la sublime Casa Battlo, une jazz session sur celui de la Pedrera ou encore un concert au fabuleux Palau de la Musica… Moderniste également, la taverne Els 4 Gats, où se réunissait l’avant-garde du début du XXe siècle, et où on peut prévoir une soirée tapas, qu’on appelle ici pintxos.

Non loin du grand carrefour des Gloires Catalanes se dresse la Torre Agbar de Jean Nouvel. L’architecte français dit s’être inspiré de l’architecture organique de Gaudi pour son monumental gratte-ciel cylindrique qui rappelle les pinacles de la Sagrada Familia. Admettons. Il témoigne surtout de l’énergie d’une ville en perpétuelle mutation, mélange de “seny”, bon sens, et de “rauxa”, démesure. En 1992, l’organisation des Jeux olympiques avait permis la création d’un nouveau quartier gagné sur la mer et la réhabilitation de coins mal famés de la cité médiévale. “Barcelona posa’t guapa”, “Barcelone fais-toi belle”, était le slogan en vogue à l’époque.

La ville se réinvente au fil des grands événements. En 2004, le Forum des Cultures a initié l’aménagement de Diagonal Mar et, en l’espace de dix ans, cette portion autrefois sinistre du front de mer s’est transformée en forissant centre d’affaires.

Dans la foulée, les friches industrielles du Poblenou voisin, rebaptisées @22, sont devenues un épicentre techno. Et demain, une canopée surplombera la place des Gloires Catalanes actuellement en grands travaux. Avec un groupe corporate intéressé par les questions d’urbanisme, ne pas hésiter à prévoir une balade guidée par un spécialiste.

Partout, le passé recyclé crée de nouvelles synergies. Au coeur du Raval, longtemps quartier des mauvais garçons et des filles à matelots aujourd’hui très tendance, une chapelle gothique a été intégrée au MACBA, le musée d’art contemporain dessiné par Richard Meier. Non loin, l’historique brasserie Moritz, rénovée par un Jean Nouvel décidément bien introduit en ville, accueille un restaurant design et étoilé. De l’autre côté de la Rambla, les structures métalliques XIXe du marché couvert d’El Born abritent un nouveau pôle culturel. Bien sûr, le tout se privatise pour une soirée inscrite dans l’air du temps.

Esprit frondeur

La Torre AgbarEt puis, il y a la rue, frondeuse, libertaire, animée de jour comme de nuit. Pour l’étranger de passage, malgré la crise, la métropole catalane brille de tous ses feux méditerranéens : “les Français adorent Barcelone. Pour le tourisme d’affaires, c’est la première destination espagnole, témoigne Susana Casado Garcia, directrice de l’agence About Events. Ils viennent deux, trois ou quatre jours profiter d’infrastructures de pointe et d’un art de vivre exceptionnel.” En revanche, dans l’imaginaire de la majorité des groupes, la Catalogne, c’est Barcelone. Point barre. Sitges, station balnéaire chic et festive à 45 min de route, peut séduire pour une escapade avec courses de régates et déjeuner de fruits de mer à la clef. Au-delà, c’est plus compliqué. Pourtant, ceux qui franchissent le pas reviennent emballés par cette “autre” Catalogne, moins glamour, mais plus authentique.

Tarragone. Prononcer ce nom suffit à faire surgir des visions de zones industrielles et de banlieues infinies. De fait, elles existent. Mais il faut les dépasser et rejoindre son quartier médiéval, perché sur une colline cernée de murs cyclopéens. L’ancienne Tarraco fut l’une des plus importantes cités de l’Empire romain et on y trouve une impressionnante concentration de vestiges de cette période glorieuse, la plus importante après Rome. Et, comme à Rome, la plupart sont intégrés dans le paysage urbain. Les gradins du cirque surgissent au détour d’une ruelle ; une colonne esseulée sur la place du marché conserve la mémoire d’un temple païen… Magique. Dominant un dédale de petites rues pentues, une imposante cathédrale romane veille sur cette vieille ville restée populaire. Commerces de bouche, échoppes d’artisans et petits bars à pintxos, la balade procure le bonheur simple des jolies rencontres. Même sur la grande place, où on s’installe en terrasse à l’heure joyeuse du “paseo”, une modeste poissonnerie fait de la résistance…

Le Palau de la Musica catalana

Avec Antonio Gaudi, Lluis Domenech i Montaner est l’autre tête d’affche du modernisme catalan. Le Palau de la Musica catalana, son chef d’oeuvre, résume les ambitions architecturales de ce mouvement Art nouveau. En point d’orgue d’une visite culturelle, ses différentes espaces, et même la salle de concert, se privatisent.

Tarragone

Tarragone

1 et 2 — Promontoire stratégique, Tarragone fut à l’époque romaine le centre politique et commercial de l’Hispanie conquise. Rien d’étonnant donc à ce que la ville compte aujourd’hui le plus grand nombre de vestiges romains après la capitale italienne ! Mais Tarragone, c’est aussi un charmant quartier médiéval autour d’une cathédrale datant des XIIe et XIIIe siècles.

Les “estaladas”, les drapeaux catalans, flottent à toutes les fenêtres. C’est tout le temps le cas. Là plus encore, puisque c’est en prévision de l’Assemblée nationale de Catalogne, une association qui milite en faveur de l’organisation d’un référendum sur l’indépendance, refusé par Madrid, et qui doit se réunir en ville le lendemain. Ce sont les arènes de Tarragone, reconverties en centre de congrès/salle de spectacles après que la tauromachie a été bannie de la région en 2010, qui accueillent le rassemblement séparatiste. Comme eux, les groupes peuvent se réunir dans ce lieu unique qui vient de s’ouvrir aux visites touristiques.

Ville natale de Gaudi

Ville natale de Gaudi, Reus s’est constitué un riche patrimoine Art nouveau, avec notamment l’institut Pere Mata, hôpital psychiatrique dessiné par Domenech i Montaner.

Soucieux de diversifier leur offre touristique, qui ne saurait se résumer aux plages de la Costa Daurada, les gens du marketing territorial de la région de Tarragone ont réfléchi. Pau Casals et Antonio Gaudi sont des enfants du pays, le Barcelonais Joan Miro est né à la peinture à Mont-roig del Camp et Pablo Picasso a “inventé” le cubisme à Horta de Sant Joan, un village des Hautes-Terres de l’Ebre. Pourquoi pas un itinéraire sur leurs traces ? Filons donc sur la “route du paysage des génies”, à travers les vignes et les champs d’oliviers. Première étape à El Vendrell, patrie de Pau Casals. Sur la plage de Sant Salvador, la villa d’été du grand violoncelliste a été transformée en musée. Dans cet intérieur bourgeois, c’est la guerre civile qui s’invite sur fond de suites de Bach merveilleusement interprétées.

La villa Casals

Car Casals s’exila après la chute de la République espagnole et refusa toute sa vie de jouer dans les pays qui n’avaient pas condamné le régime de Franco. Émouvante, la rencontre avec ce pacifiste convaincu s’adapte parfaitement aux groupes, entre salle de musique à la fine acoustique et jolis jardins ouvrant sur la mer.

Talents fous

À quelques kilomètres plus au sud, Reus a vu naître Gaudi. C’est pourtant Domenech i Montaner qui y importa le modernisme avec la construction de l’Institut Pere Mata, premier hôpital psychiatrique d’Espagne. Il est toujours en activité et seul le pavillon des “distingués”, des riches, est entrouvert au public. Ce joyau Art nouveau suscita l’intérêt des commerçants de la ville, qui réclamèrent des maisons dans le même style. Dès lors, avec 26 bâtiments classés, Reus peut s’enorgueillir de posséder le plus important patrimoine moderniste après Barcelone. Quant à Gaudi, on le retrouve dans le musée high-tech qui lui est consacré. On y découvre l’homme, un enfant introverti devenu un génie au mauvais caractère, mais aussi ses sources d’inspiration à travers la confrontation lumineuse de paysages méditerranéens et de détails d’architecture. Des maquettes interactives, remarquables de pédagogie, révèlent aussi les secrets de ses oeuvres. Comme partout ailleurs, il suffit de frapper à la bonne porte pour privatiser.

Un jet d’autoroute plus loin, voilà Mont-roig del Camp, où un jeune Miro dépressif débarqua un beau jour de 1911. C’est ici qu’il commença à peindre, ici qu’il passa tous les étés de sa vie. Le village reconnaissant lui rend hommage, avec un petit musée ethnographique installé dans l’ancienne église. Des reproductions de ses toiles de la première époque y dialoguent avec des objets du quotidien présents sur les tableaux : une brouette, un panier de caroubes, une lampe à carbure… On apprend que la mosaïque des Ramblas de Barcelone est un tribut aux tapis de copeaux colorés qui décoraient autrefois les rues de Mont-roig le jour de la fête patronale ou encore que ce sont les tuteurs entrecroisés utilisés pour soutenir les plants de tomates qui ont donné naissance aux célèbres étoiles.

le Mas Boella

Près de Tarragone, le Mas Boella, demeure du XIIe siècle habilement restaurée, est entouré de jardins et d’oliviers, qui donnent une huile très réputée. Le lieu intègre un centre de convention et un boutique hôtel exclusif.

Le palais Maricel à Sitges

En réaction au modernisme, d’autres architectes catalans se sont tournés vers le passé pour créer le style noucentiste, infuencé par la Renaissance italienne. Le palais Maricel à Sitges, construit à partir de 1910, en est le témoin.

Picasso, période Horta

Sans prétention aucune, le centre Miro raconte la relation d’un homme avec une terre, mais aussi avec sa population. Sportif, l’artiste courait chaque matin jusqu’à la mer, où il faisait de la gymnastique. Ébahissement des paysans : “Il court tout seul sur les chemins. En plus, lorsqu’il arrive à la plage, il commence à remuer bras et jambes sans s’arrêter”. L’anecdote, savoureuse, est aussi un formidable marqueur sociologique. Plus tard, la guardia civil franquiste suspecta le gymnaste d’envoyer des signaux à un bateau au large… Ce serait drôlissime si l’époque n’avait été si noire.

Tout ce que je sais, je l’ai appris à Horta”, aimait à répéter Picasso. Horta de Ebro, précisait-il pour faire la différence avec un quartier de Barcelone. Le nom exact est Horta de Sant Joan, petit village niché au pied du massif d’Els Port, tout au bout d’une route qui serpente entre des collines et des vergers plantés d’amandiers, de vignes et d’oliviers sous un ciel immense. Picasso y passa l’été de ses dix-sept ans, à l’invitation d’un ami. La splendeur de la nature fut une révélation pour le jeune citadin. Dix ans plus tard, il revint à Horta avec Fernande Olivier. C’est de ce second séjour que datent ses premières toiles cubistes, dictées par la forme désaccordée de la montagne Santa Barbara qu’il mêle bientôt aux portraits de sa compagne.

Un centre Picasso, ouvert en 1992 dans un ancien hôpital du XVIe siècle, expose les fac-similés des oeuvres peintes à Horta ou inspirées par le lieu. Comme à Montroig, la modestie des moyens va droit au coeur. “Le musée Picasso de Barcelone est d’accord pour nous léguer quelques originaux, mais il faut sécuriser les lieux et ça coûte très cher. Avec la crise, le projet est en panne”, raconte, fataliste, le gardien du centre. La “route du paysage des génies” aura-t-elle le mérite de faire venir un mécène jusqu’ici ? C’est tout ce que l’on souhaite à Horta, tout en rebroussant chemin vers Barcelone, dont les musées sont si riches que nombre de toiles ne quittent jamais les réserves.

Les “catedrals del vi”, le modernisme à la campagne

Cathédrale de Tarragone

1 — Cathédrale de Tarragone (détail). 2 — Sur la route du “paysage des génies”, des villes aux rues ombragées, tout en douceur de vie méditerranéenne.

Sur du vin

3 — Sur du vin bâtir des cathédrales : les modernistes Martinell i Brunet et Domenech i Roura ont peuplé la région de caves coopératives monumentales.

Le mouvement coopératif qui s’est développé à la fin du XIXe siècle dans la région du Camp de Tarragone a peu ou prou coïncidé avec l’arrivée de la “modernité”, de l’eau courante et de l’électricité dans les campagnes. Ce sont les coopératives qui firent construire ces extraordinaires caves-moulins à huile d’architecture moderniste que le poète catalan Angel Guimera a surnommé les “cathédrales du vin”. Celle de Pinell de Brai est un modèle du genre, érigée par l’architecte Martinell i Brunet, disciple de Gaudi. Intégrant les technologies dernier cri de l’époque, c’est un bâtiment majestueux : plan basilical, très hauts plafonds et façade monumentale. Abîmée pendant la guerre civile, classée en 2001, cette cave vient d’être rénovée et s’ouvre aux visites. Exposition de machines-outils et dégustation de vin et d’huile d’olive : la découverte est sympathique. Deux frères sont derrière cet ambitieux projet. L’un des deux, qui supervise la carte du restaurant, a travaillé auprès d’Alain Ducasse et obtenu une étoile pour la cuisine inventive proposée à l’hôtel Villa Retiro (voir ci-contre). Quant à la production de vin blanc des jeunes gens, elle a été remarquée par Parker. www.catedraldelvi