Crète : une sérénissime douceur de vivre

Akrotiri
Sur la presqu’île d’Akrotiri, la sublime plage de Stefanou, nichée au fond d’une crique aux eaux turquoise.

Nikos Kazantzakis, le plus grand écrivain né en Crète. En choisissant ce nom pour baptiser son aéroport international plutôt que celui de Venizelos, son illustre homme d’État, Héraklion, la capitale de l’île, a eu une idée fort bienvenue pour la destination. Tout de suite, ça lui donne un côté plus léger ; comme un John Lennon à Liverpool ou un Carlos Jobim à Rio. Plus spirituel aussi, moins “monde en marche” qu’un Charles de Gaulle, un JFK ou précisément un Vénizelos. Bref, ça donne le ton d’une île inspirante qui vit naître les plus grands mythes et les plus belles légendes, celles de Cronos, de Zeus, du roi Minos et du monstrueux Minotaure.

Comme souvent, ces légendes ont un lien avec l’histoire, la vraie, celle de la civilisation minoenne, partie de Crète et qui régna sur les mers du sud de la Méditerranée de –2000 à -1450 avant J.-C. En effet, le roi Minos, qu’il soit fils de Zeus comme le disent les poètes ou plus probablement le premier d’une lignée de monarques ayant régné sur l’île, posa les bases d’une “thalassocratie”, de fait la première grande puissance maritime de l’histoire et qui fut l’égale par son emprise sur la région de l’Égypte du Moyen-Empire. Si redoutée même qu’elle n’avait pas besoin de défendre ses splendides palais de Phaistos, de Malia et, bien sûr, de Knossos dont l’agencement déjà très complexe pour l’époque rappelle que son architecte mythique ne fut autre que Dédale, celui du fameux labyrinthe.

Situé à quelques kilomètres au sud d’Héraklion, le mieux conservé et le plus grand de tous ces lieux de pouvoir et de culte constitue généralement le point de départ des voyages incentive en Crète. Juste après que les groupes ont pris soin d’établir leurs quartiers dans l’un ou l’autre des innombrables resorts qui longent les plages à l’est de la capitale de l’île, depuis Hernonissos jusqu’à la très chic station balnéaire d’Elounda.

la crète, Heraklion, port et forteresse
Comme à Chania et Réthymnon, une imposante forteresse barre l’entrée du port d’Héraklion. Le lourd bastion illustre l’importance stratégique de la Crète pour la République de Venise. Et ce, pendant près de quatre siècles de domination, jusqu’à ce que les Ottomans réussissent à prendre la capitale de l’île en 1669, après un siège de 21 ans.
la crète, monastere d'Arcadi
Haut lieu de la résistance face aux Ottomans, le monastère d’Arkadi, près de Réthymnon, est aussi un chef d’oeuvre de la Renaissance crétoise.
la crète, église de Panagia Kera
À Kritsa, près d’Agios Nikolaos, la minuscule église Panagia Kera semble perdue au milieu des oliviers, mais à l’intérieur, quelle splendeur avec des fresques peintes entre les XIIIe et XVe siècles.

La chute de l’Empire Minoen

La visite du site de Knossos, immanquablement suivie par celle de l’éblouissant musée archéologique d’Héraklion, permet au passage de revisiter un autre grand mythe, celui de l’Atlantide. La civilisation minoenne serait-elle ce monde englouti raconté par Platon dans le Timée ? Possible, puisque cette allégorie pourrait évoquer la brusque chute de l’empire du roi Minos qui s’étiola tout d’un coup, vers – 1 600 av J.-C. De façon moins imagée, un tsunami gigantesque, avec des vagues de plus de 50 m, causé par l’explosion du volcan de l’île de Santorin serait la raison de cette soudaine disparition selon certains spécialistes. Si cette interprétation est contestée, une chose est sûre : cette catastrophe, si elle n’a pas totalement tué l’empire minoen, l’a certainement rendu moins fort, permettant à d’autres civilisations, dorienne et mycénienne, d’émerger à leur tour.

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Sortis de leur questionnement sur ce mystère antique, les groupes incentive peuvent alors se consacrer à la Crète d’aujourd’hui, se perdre au coeur des villes à l’urbanisme toujours marqué par des siècles de domination vénitienne, puis d’occupation ottomane.

la crète, Heraklion, loggia venitienne
À Héraklion, la République de Venise a marqué sa présence par d’élégants bâtiments comme la loggia qui abrite aujourd’hui la mairie de la capitale de l’île.

Le centre historique d’Héraklion, limité par la taille, mais couvert de terrasses où s’épanche la douceur de vivre crétoise, est parsemé de beaux témoignages de ce passé vénitien, avec sa mairie hébergée dans l’ancienne loggia, l’élégante fontaine Morosini et son fronton sculpté de nymphes et de tritons, et surtout, défendant le port depuis le début du XVIe siècle, son imposante forteresse vénitienne. Sur sa façade, un lion de Saint-Marc regarde l’île de Dia juste en face, et plus loin toute la Méditerranée. On imagine les bateaux remplis de marchandises arrivant à Candie, l’ancien nom d’Héraklion, place forte du commerce de la république de Venise au sud de la Méditerranée. Aujourd’hui, à côté des vendeurs d’éponge et des pêcheurs qui étendent leurs filets, ce sont les joggeurs qui se sont réapproprié le lieu et abordent à leur façon le régime crétois, suant à grosses gouttes devant les lourds moellons du bastion.

Un autre exemple de la période vénitienne s’étend sur la petite île fortifiée de Spinalonga, à une quarantaine de kilomètres à l’est d’Héraklion. Dernier oripeau de la Sérénissime en Crète, la forteresse a résisté jusqu’en 1715 à l’invasion ottomane. Soit une cinquantaine d’années de plus que Candie, qui pourtant s’était vaillamment défendue et n’était tombée qu’après un siège de vingt et un ans, le plus long de l’histoire et qui mit fin à une domination qui a couru de 1212 à 1669.

En marge de son passé militaire, Spinalonga a connu une nouvelle célébrité grâce au succès du livre de la Britannique Victoria Hislop, L’île des oubliés. Paru en 2005, celui-ci raconte l’histoire de la léproserie qui s’est installée sur l’île après que les Ottomans ont à leur tour été chassés de Crète. Entre 1904 et 1957, les murs du fort ont en effet abrité des malades venus de toute la Grèce. Pas besoin de crécelle pour ces gens qui enduraient ici un double exil, l’abandon de leur corps et le banc de la société. Ils vivaient là, entre eux, leur vie de lépreux, recevant des soins à l’ancienne mosquée transformée en hôpital, cultivant leur lopin de terre, se mariant quelquefois. Avec toujours et pour seul horizon de lourdes murailles.

La Crète, presqu'île d' Akrotiri, monastère d'Agia triada
Ceci n’est pas un boutique hôtel perdu dans la campagne crétoise. Malheureusement d’ailleurs, car il donne envie d’y résider, ce monastère d’Agia Triada campé au milieu de la presqu’île d’Akrotiri, tant il est joliment fleuri, délicieusement agencé par des moines au goût très sûr. Des popes qui ont aussi du savoir-vivre puisqu’ils produisent une huile comptant parmi les meilleures de l’île.
La Crète, presqu'île d' Akrotiri
Des oliviers en veux-tu en voilà, des vignes alignées à flanc de colline, des moutons broutant paisiblement sous l’oeil de leur berger : encadrée de hautes montagnes et de plateaux rocailleux, la Crète présente un théâtre pastoral typiquement méditerranéen.

La Crète, environs de knossosPour apprécier l’atmosphère fantomatique et émouvante de la citadelle aujourd’hui désertée, les groupes incentive peuvent embarquer depuis le port d’Elounda sur des caïques de pécheurs, privatisés pour l’occasion. “En route, un verre de champagne ou d’ouzo leur est proposé, les bateaux s’arrêtant également en pleine mer pour permettre aux participants de piquer une tête dans les eaux turquoise”, décrit Maria Prodromitis, directrice de l’agence réceptive Select Holidays. Pour ceux qui voudraient aller au plus court, la traversée la plus rapide – cinq minutes tout au plus – se fait depuis le petit port de Plaka. En redescendant vers Elounda, une route sinueuse longe la mer, passant devant quelques anciens moulins esseulés. Pourtant, avec le vent qui souffle souvent très fort, tellement que la nature en est toute rabougrie, limitée à quelques touffes éparses de garrigue, on imagine qu’ils ont dû tourner et tourner ces petits moulins ; comme les milliers d’autres installés, non loin de là, sur le plateau de Lassithi et qui ont été remplacés par des éoliennes, à part quelques-uns qui posent encore pour la photo.

Juste après Elounda, les groupes ne manquent pas de s’arrêter en fin de journée à Agios Nikolaos, le Saint-Tropez crétois. En plus de son port et de ses plages, cette station a la particularité de renfermer en son sein le petit lac Voulismeni, attenant à la mer et si profond qu’on le croirait sans fond. Du coup, cela donne d’innombrables terrasses prises d’assaut dès l’heure de l’apéritif, où les visiteurs peuvent s’attabler, qui en bord de mer pour contempler les bateaux de plaisance éparpillés dans le port, qui en bord de lac pour apprécier le bal des petits caïques sous un immense bougainvillier. “C’est un cadre idéal pour des dîners de gala et il nous est arrivé de privatiser tous les restaurants autour du lac pour de grands groupes”, explique Maria Prodromitis. Ce sera alors l’occasion, pour les participants, de pratiquer en toute décontraction les vertus du régime crétois, avant que le dîner ne soit ponctué, comme toujours en Crète, par quelques verres de raki, l’eau-de-vie de vin locale à ne pas confondre avec son homonyme turc, boisson anisée équivalente à l’ouzo grec ou au pastis marseillais.

La Crète, village de Anogia
La Crète n’a pas que ses plages à offrir aux voyageurs. Son relief escarpé recèle de charmants villages de montagne comme Anogia, où la douceur de vivre s’étale en terrasse, à l’ombre des mûriers.
La Crète, Arolithos, village reconstitué
En reconstituant un village crétois comme s’il n’avait pas bougé depuis le début du XXe siècle, Georgis Saloustros a fait d’Arolithos un conservatoire de la tradition artisanale crétoise.
La Crète, Rethymnon, ancienne mosquée
Témoignages de la domination ottomane, des minarets ponctuent l’horizon de Réthymnon. Conversion d’une église vénitienne du XVe siècle, la mosquée Narantzès raconte à sa façon les occupations qui se sont succédé sur l’île.

Arolithos

La tête dans les montagnes

Après ces festivités balnéaires, il est temps de découvrir l’île par son intérieur en empruntant les routes qui tournicotent le long de hauts massifs, ralentissant souvent pour laisser passer un troupeau de chèvres cheminant à son rythme entre les oliviers. Car la Crète, comme la Corse, si elle est bordée de ports de pêche et de plages couleur lagon, a avant tout l’âme montagnarde. Les circuits, qui peuvent se faire en 4×4, partent le plus souvent de Fodele, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Héraklion, village qui a vu naître une des grandes figures de l’île, Domenikos Theotokopoulos, plus connu sous son surnom d’El Greco. Son art singulier du portrait aux visages si allongés, développé à Venise, puis auprès de la cour d’Espagne, doit beaucoup à son apprentissage auprès de Michaïl Damaskinos, maître de l’école crétoise dont les splendides icônes sont exposées dans le centre d’Héraklion dans le très beau musée d’art chrétien, ouvert en 2015 dans l’église Sainte-Catherine du Sinaï.

À la terrasse des Kafeneions

Pour l’heure, les visiteurs ne trouveront au musée de Fodele qu’un intérêt symbolique, avec quelques salles toutes blanches où sont accrochées des copies d’oeuvres du peintre. Reste que le village avec sa petite église, ses petites tavernes au bord d’une paisible rivière offre une halte tout en fraîcheur avant de poursuivre plus au sud vers Axos et surtout Anogia. Situé à 740 mètres d’altitude sur les pentes du mont Psiloritis, ce petit bourg est considéré par beaucoup comme le plus authentique de l’île. Il est vrai que, sur ses places, le rituel est immuable : les hommes tapent le carton à la terrasse ombragée d’un kafeneion – s’ils ne jouent pas de leur komboloi en dégustant un raki –, tandis que les femmes d’un certain âge devisent devant l’église, quand elles ne sont pas occupées à leur broderie, une des spécialités de la région.

Cependant, si Anogia donne un joli aperçu de la vie dans les montagnes crétoises, le village n’a pas pu conserver ses anciennes maisons de pierres, les nazis l’ayant rasé en représailles du rapt d’un général allemand. Pour se faire une idée plus précise de la Crète d’autrefois, il faut se rendre non loin de là à Arolithos, un village reconstitué avec une place recouverte par les ficus benjamina et les caroubiers et des maisons qui rendent compte des habitudes de la vie rurale, où trois générations pouvaient se réunir autour d’un même feu. “Face au flot de la modernité, mon beau-père a décidé au début des années 80 de reconstruire le village de son enfance en allant chercher de vieilles pierres, de vieux objets dans toute la Crète, explique Diane Marty Mercier. Sa volonté était de préserver la culture ancestrale en formant les gens de la région à l’artisanat, au tissage, à la poterie”.

Ouvert aux écoles de la région, Arolithos se dédie aussi au tourisme avec un hôtel de 36 chambres et une capacité d’accueil de plus de 1 200 personnes pour des événements. “On peut organiser un parcours sillonnant le village avec ici des cours de cuisine, là des ateliers de mosaïque, là encore une initiation à la fabrication de komboloi ou à la sculpture des pains traditionnels destinés aux mariages, avant de finir par une fête crétoise animée par des danseurs, poursuit Diane Marty Mercier. Il nous est même arrivé de replonger le village au temps des années 20, avec les artisans en costumes d’époque.

La Crète, chapelle à Fodele
Entourée d’orangers, une église byzantine du XIIIe siècle domine le village de Fodele. À quelques pas de là, la maison natale du Greco rappelle que le peintre, avant de développer son maniérisme si particulier, fut d’abord formé à l’école crétoise de l’icône.
La Crète, La Canée
À Chania, les ruelles étroites du quartier de Topanas, pittoresque en diable, organisent un enchevêtrement de demeures vénitiennes aux balcons de fer forgé et de maisons ottomanes à encorbellements de bois.

Des airs de Venise, des parfums d’Istanbul

Après l’esprit balnéaire et l’âme montagnarde, c’est le charme de l’Orient qui ponctue le voyage en tirant plus à l’ouest, vers Réthymnon et Chania, les deux plus belles villes de Crète où s’empilent façon lego des souvenirs de la domination vénitienne et des traces de l’occupation ottomane. Avec ses ruelles étroites et commerçantes, ses minarets rajoutés aux églises, ses maisons à encorbellement de bois rappelant le vieux Stamboul narré par Gérard de Nerval, le centre de Réthymnon a des airs de grand bazar. Pour sa part, le caractère de Chania, l’ancienne La Canée, est lui plus médiéval avec ses rues bordées de maisons de pierres décorées de balcons en bois et fer forgé.

Comme à Héraklion, ces cités conservent de leur histoire vénitienne de lourds bastions défendant le port où s’alignent aujourd’hui les restaurants de poissons. “À Réthymnon, il est possible de tous les privatiser pour un événement, comme à Agios Nikolaos”, précise Maria Prodromitis. Cependant, plus qu’au port vénitien ou dans le centre historique, la jeunesse préfère égayer ses nuits en emplissant les terrasses des bars branchés installés le long de la promenade qui borde la plage de Réthymnon, commandant le dernier cocktail à la mode ou un café frappé, fumant entre amis un narguilé phosphorescent, très dans le ton de la musique proposé par le DJ de la maison. Une jeunesse peu soucieuse du conflit des nations qui ont fait l’histoire de la ville, oublieuse aussi des effets de la crise ; une jeunesse qui vit comme il se doit l’instant présent, avec une riante intensité qui n’est pas sans rappeler le plus que savoir-vivre du personnage d’Alexis Zorba, dans un perpétuel oui à la vie – “et que la mort crève” – mis en scène Nikos Kazantsakis.

Avec cette succession d’occupations étrangères, on en oublierait presque que la nature du peuple crétois est fière, voire insoumise. C’est aussi cette facette que raconte l’écrivain dans son livre La liberté ou la mort, et qui a notamment pour cadre le monastère d’Arkadi, le haut lieu de la lutte pour l’indépendance de l’île situé à 25 km de Réthymnon. Après la déchéance de la Sérénissime, ce fut au tour de la Sublime Porte de voir son empire coincer à ses jointures, cédant sous les coups de boutoir des ambitions nationales balkaniques. Mais, contrairement à la Grèce qui devint autonome en 1821, la Crète restât dans le giron ottoman et fut agitée presque tous les dix ans par des révoltes qui prirent dans ce monastère un tour dramatique. Réfugiés là et encerclés par les troupes du sultan, 325 rebelles avec femmes et enfants préférèrent se faire sauter avec les réserves de poudre plutôt que de se livrer aux assaillants. Dans le réfectoire, des photos de guerriers crétois, fiers capetans moustachus ou barbus, calotte sur la tête et main au sabre ou au fusil, montrent également cette détermination à faire déguerpir l’envahisseur. Pour leur part, les hirondelles qui investissent le lieu au printemps ne se soucient guère de tous ces héros ; pas plus d’ailleurs qu’elles n’ont de respect pour la sainteté de l’église à la sublime façade renaissance. Elles batifolent autour de l’iconostase, jouent leurs grandes orgues, entonnent de joyeuses litanies à la gloire du chaud soleil revenu. Des colombes sculptées, tenant dans leurs becs de longs bougeoirs, les regardent immobiles, presque choquées par tant d’effronterie.

La Crète, presqu'île de Spinalonga
Sur la route conduisant à l’île de Spinalonga, d’anciens moulins semblent se demander pourquoi on les a abandonnés, tant le vent souffle fort le long de la côte.
La Crète, village de Anogia
Dans chaque village, c’est un art de vivre immuable qui se décline à la terrasse des tavernes. Autour d’un café ou d’un verre de raki, les hommes viennent de discuter de tout et de rien, mais surtout profiter de l’instant présent.

Monastère enchanteur

Après Chania, sur la route conduisant au nord vers la presqu’île d’Akrotiri, le tombeau d’Elefterios Venizelos, le libérateur de l’île, rappelle aussi les moments de ferveur qui ont conduit au rattachement de l’île à la Grèce en 1913. Puis, passé le monument, c’est un paysage apaisé, enchanteur et sauvage, qui accueille le visiteur ; une plaine barrée au loin par des collines donnant à pic sur la mer et d’où s’exhalent des parfums de thym et de sauge parsemant la garrigue locale, la phrygana. Discrètement posé au milieu de la presqu’île, un monastère – celui d’Agia Triada, de la Sainte-Trinité – s’organise autour d’une cour entourée de bâtiments de deux étages accueillant les cellules des moines. Le lieu est délicieux, agrémenté d’un jardin avec d’innombrables bougainvillers et des pots remplis de géraniums et de cactées ; un jardin où tout est si bien aligné, si bien pensé, si sophistiqué qu’on soupçonnerait presque l’higoumène – le supérieur –, s’il n’était d’un abord un peu bourru, d’avoir fait appel à un paysagiste renommé pour donner tant de charme à son monastère.

La Crète, presqu'île d' Akrotiri
Sur la presqu’île d’Akrotiri, la plage de Stavros est célèbre pour avoir vu danser Anthony Quinn, alias Zorba le Grec, sous l’oeil des caméras de Michalis Cacoyannis.

Au centre, la façade de l’église datant de 1632 célèbre le maniérisme italien. Son intérieur, l’air empli d’encens, recèle une multitude d’icônes, tandis qu’un immense lustre remonte vers la coupole d’où un Christ inquisiteur semble vous regarder droit dans les yeux. Mon fils, avez-vous péché ? Oui, Seigneur. Là, à l’instant même, pris d’une folle jalousie vis-à-vis de ces popes qui doivent avoir la vie bien douce dans un si bel endroit. Pris aussi d’un sentiment de joie profonde qui donnerait presque envie d’esquisser quelques pas de danse, de sirtaki pourquoi pas. Après tout, c’est à quelques lieues de là, sur la plage de Stavros, que la danse s’est transformée en mythe sous les pieds d’Anthony Quinn interprétant un Grec du nom de Zorba.

 

Une riche civilisation cachée derrière les élucubrations d’un archéologue

La CrèteBienheureux temple de Karnak ! Le dieu Amon l’a certainement protégé d’une vraie malédiction… Que serait-il advenu de son envoûtante salle hypostyle si Arthur Evans avait été féru d’égyptologie au lieu d’être le premier spécialiste de la civilisation minoenne ? Elle aurait probablement le même côté péplum que le palais de Cnossos aujourd’hui. Car l’archéologue britannique, un peu à la manière d’un Viollet Le Duc, a imposé sa propre interprétation de ce complexe antique. Pour faire parler ces vieilles pierres et donner à voir la magnificence du palais composé de plus de 1000 pièces, il a décidé de protéger sous des dalles de béton les salles les plus importantes, celle du trône de Minos ou encore les appartements – les megarons – du roi et de la reine. Et, comme les colonnes faites jadis d’un tronc d’arbre avaient disparu, des répliques de ciment peintes les ont remplacés.

Par delà ces errances, à travers les fresques reconstituées et les propylées reconstruits, la visite du palais donne un premier aperçu du degré de raffinement atteint par cette culture qui connut son âge d’or autour de 1700 av. J.-C.. Mais pour en avoir une idée plus claire, et surtout plus authentique, un détour par le musée archéologique d’Héraklion s’impose. Doté depuis 2014 d’une nouvelle scénographie, il atteste du travail minutieux des artistes de l’époque à travers l’exposition de poteries délicatement ornementées et de bijoux finement ciselés. Parmi les pièces maîtresses exposées au rez-de-chaussée, on compte notamment l’anneau de Minos, le disque de Phaistos – sorte de pierre de Rosette locale et qui attend encore son Champollion pour être déchiffrée – et des objets de culte comme ces doubles haches, symboles de la religion locale, ou la “déesse aux serpents” vantant la fertilité. Les nombreuses têtes de taureau illustrent aussi la place centrale de l’animal dans l’imaginaire minoen, au-dessus duquel les jeunes hommes s’amusaient à sauter, comme sur un cheval d’arçon, pour démontrer leur bravoure.

La Crète, Heraklion, musée archéologiqueAu premier étage du musée, de sublimes fresques montrent également le goût très sûr des Minoens en matière de décoration d’intérieur, recouvrant leurs murs de leurs palais de dauphins, de fleurs, d’animaux… Surtout, de nombreuses scènes de vie racontent leur penchant très prononcé pour les fêtes et les banquets cultuels somptuaires. La plus belle de toutes ces oeuvres : la “parisienne”, au visage si fin et au petit nez retroussé qui, plutôt qu’une jolie gourgandine, était plus sûrement une grande prêtresse de l’époque.