Découvrir la Guadeloupe : art de vivre et grand vert en camaïeu

Loin du cliché touristique de ses plages idylliques, la Guadeloupe conserve avec soin sa nature profonde et diverse. Où le vert est omniprésent.

Côté face : la Guadeloupe bleue. Son climat idyllique, la transparence de ses eaux, le duveté de son sable blanc qui, à eux trois, ont installé l’île au premier rang sur la photo de classe des paradis tropicaux ; une iconographie nappée de cocotiers qui se découpent sur des flots couleur lagon, la teinte idéale pour trancher avec l’écarlate des flamboyants et jouer sur les camaïeux avec le cocktail d’un mannequin alangui sur une chaise longue. Côté pile : la Guadeloupe verte, ses mornes, les vapeurs de souffre du volcan, une végétation luxuriante et l’activité agricole – café, banane et canne à sucre – , le travail dans les plantations et à la sucrerie qui rappelle les navires négriers et le trafic des hommes.

Moins fréquentée, la Guadeloupe verte, plus sombre, constitue la trame de l’histoire et de la culture de la population de l’île, écartée originellement de la mer au nom de la production et de la rentabilité : “L’activité de la plantation détourne l’esclave de la mer par la nécessité du travail. C’est un commandement d’avancer dans les terres, seulement là, jusqu’à ce que le jour s’achève”, écrit Daniel Maragnès, philosophe et rédacteur en chef de la revue caribéenne Dérades. Et c’est peu dire que la fin du système esclavagiste, en 1848, a miraculeusement modifié les rapports de force. Dans Choses vues, Victor Hugo, qui en fut le contemporain, évoque ainsi son application : “La proclamation de l’abolition de l’esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité (…) Au moment où le gouverneur proclamait l’égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n’y avait sur l’estrade que trois hommes, représentant pour ainsi dire les trois races : un blanc, le gouverneur ; un mulâtre qui lui tenait le parasol ; et un nègre qui portait son chapeau.”

Avec une forêt tropicale occupant près de 60 % de sa superficie, dont une partie constituant le parc national de la Guadeloupe, la Basse-Terre, aile ouest de l’île en forme de papillon, est naturellement un incontournable de la Guadeloupe verte. Le site dominé par la Soufrière, le seul volcan actif de l’île et point culminant des Petites Antilles (1 467 m), constitue un relief montagneux percé d’une pléiade de vallées sillonnées de rivières et de cours d’eau qui dévalent des mornes, prenant si possible la forme de chutes et de torrents.

Ingénieuse nature

En tout cas, il s’agit là d’un paradis pour le canyoning. Les offres de l’agence réceptive Vert Intense, basée à Saint-Claude, au pied du versant sud du volcan, illustrent bien le type de découvertes se pratiquant ici. “Alors que la Basse-Terre permet de sortir des sentiers battus, venir jusqu’en Guadeloupe pour, finalement, se baigner dans une cascade dont la fréquentation frise les 400 000 visiteurs par an, cela me semble tout de même dommage au vu de la multitude d’options possibles”, remarque Éric Barret, fondateur de cette agence qui concocte des programmes dévoilant une vision différente de l’île. À titre d’exemple, un groupe peut la traverser de part en part en kayak ou en VTT et bivouaquer sur la plage ou sous la canopée, qui offre l’occasion d’aborder plus intimement la forêt tropicale se développant entre 500 et 1 000 mètres d’altitude. Dense et délicieusement frais lorsque la température du littoral écrase les visiteurs de torpeur, ce microcosme où les rayons solaires sont moins de 15 % à atteindre le sol est régi par la course à la lumière à laquelle se livrent les 2 700 plantes recensées. Pour croître, l’essentiel colonise des arbres culminant à près de 30 mètres, à l’instar des orchidées et autres épiphytes qui déploient des trésors d’ingéniosité pour conquérir leur place au soleil.
L’agence Vert Intense fait partie de l’association Guadeloupe Autrement, groupement d’une trentaine de professionnels reconnus et soutenus par le parc, car engagés dans les divers aspects d’un tourisme durable, soucieux de proposer “une autre vision de la découverte”. Cette association œuvre notamment à la formation de ses membres, aptes à éclairer leur clientèle sur les caractéristiques du milieu. “Être instruit de la flore et de la faune, de l’histoire comme du patrimoine local est une condition majeure du partage et de la rencontre avec la population de l’île”, note Wilfrid Démonio, responsable de la communication du parc.
 

Questionner les idées reçues

Initiée en 2004, cette démarche de partenariat expérimentale est “très constructive”, juge Joël Nelson du domaine Vanibel, producteur de café, de vanille et de bananes proposant des gîtes ruraux à Vieux-Habitants, l’une des premières communes de l’île, fondée en 1636 sur la côte sous le vent. “Nous commençons à en recueillir les fruits en captant une clientèle qui a découvert la Guadeloupe par son aspect balnéaire et y revient, séduite par l’authenticité de la Basse-Terre et par la dynamique qui s’y installe : passer d’un tourisme subi à un tourisme “intégré”, qui questionne aussi les idées reçues sur la Guadeloupe et la résistance de l’île à ce qui a été perçu comme une nouvelle colonisation”, poursuit-il.
 
Un point de vue partagé par Élodie Noël, responsable de la communication à La Grivelière, magnifique habitation caféière du XVIIIe siècle classée monument historique. Implanté sur les hauteurs de la vallée de Grande Rivière, ce domaine caféier et cacaotier dispose encore de ses bâtiments d’origine, dont un séchoir recélant de grands tiroirs en soubassement, un dispositif qui permet d’exposer les grains de café au soleil et de les protéger rapidement en cas d’averse.
 
À plusieurs égards, la politique de cet établissement, qui associe la population des environs à son fonctionnement, avec une activité fondée sur l’économie traditionnelle, est l’exemple même d’un développement touristique maîtrisé. La Grivelière propose à ses hôtes – des groupes allant jusqu’à 100 participants – un panel de formules orienté sur les pratiques agricoles et culturelles ancestrales ; une offre qui se combine avec une baignade dans une cascade des environs, un dîner avec les produits du jardin, prolongé d’une veillée à la lueur des chaltounés – des torches de bambou –, puis un bivouac dans un lieu chargé d’histoire. Cette habitation, au sens créole d’“exploitation rurale”, fait partie des 18 étapes de “La route de l’esclave” en Guadeloupe, un circuit mondial placé sous l’égide de l’UNESCO, un projet lancé en 1994.
 

D’autres îles à découvrir

Pour autant, le territoire du parc national ne se limite pas au centre de l’île de Basse-Terre. Il inclut la baie du Grand Cul-de-Sac, classée réserve de la biosphère par l’UNESCO – il y est même question d’y réintroduire le lamantin. Cette vaste aire littorale et maritime comprend, entre autres, le récif corallien ainsi que des champs de mangrove comptant parmi les plus importants des petites Antilles. Si la mangrove peut se découvrir en bateau à moteur, le VTT des mers – un catamaran à pédales made in Guadeloupe – est beaucoup plus approprié. C’est ce que préconise Valérie d’Agruma, responsable de l’agence réceptive Chadek Évènements, en combiné avec le kayak : “rester silencieux est la meilleure façon de profiter de l’ambiance rassérénante de la mangrove, avec ses vues étonnantes sur BasseTerre.” Dominique Larivé, consultant auprès de l’office du tourisme, souligne qu’“il est tentant, mais malgré tout réducteur, d’identifier la Guadeloupe verte à sa forêt tropicale. La destination est un archipel : La Désirade, Les Saintes ou Marie-Galante sont des entités détenant chacune un patrimoine, une végétation, une histoire spécifique. En ce sens, la Guadeloupe est plurielle. Il est vain de vouloir tout découvrir en un seul séjour. On organise des incentives exclusivement sur Marie-Galante, des opérations autour de la culture de la canne ou des apiculteurs qui ont un savoir-faire formidable et déposent leurs ruches, ici et là, en fonction des floraisons, pour produire un miel aux parfums subtils.”
 
Image preview“La Désirade, avec sa population constituée principalement de pêcheurs, peut être aussi une occasion d’évènement pour les petits groupes”, confirme Valérie d’Agruma. Une seule route traverse cet étroit plateau calcaire de 11 km de long et piqueté d’éoliennes. Ses vestiges se résument en fait à une léproserie du XVIIIe siècle et à une station météo art déco désaffectée, un point d’observation autrefois privilégié des cyclones, aujourd’hui détrôné par l’usage des satellites. “La Désirade est la première île découverte par Christophe Colomb lors de son deuxième voyage ; un lieu méconnu, suspendu dans l’espace et le temps, qui génère un sentiment de bout du monde et révèle un autre aspect de la Guadeloupe “verte”, très intéressant à exploiter pour sortir des circuits touristiques “tarte à la crème” ”, ajoute-t-elle. Cette Guadeloupe tranche en effet avec le classique cocktail sous les palmiers et renoue avec l’essence même d’un séjour incentive : perdre ses repères et, surtout, se laisser surprendre.