Economie : la force d’exportation mexicaine

 La multiplication des accords de libre-échange a profondément modifié l’économie mexicaine. Mais l’ouverture n’est pas dénuée de risques, y compris pour les investisseurs et les exportateurs étrangers au Mexique.

 Qui connaît Carlos Slim Helu ? Peu de gens a priori, sinon les lecteurs du magazine Forbes qui ont vu débarquer à la troisième place du classement mondial des grandes fortunes, juste derrière les beaucoup plus médiatiques Bill Gates et Warren Buffet, cet “anonyme” magnat mexicain des télécommunications, à la tête d’un empire de 49 milliards de dollars. La preuve, s’il en était besoin, qu’il y a toujours de l’argent au pays des mines du Zacatecas. Et que son partage ne relève pas forcément d’un concept équitable…

 L’étonnante ascension de monsieur Slim a le mérite de mettre en lumière les bouleversements en cours dans un pays souvent laissé dans l’ombre de son géant voisin américain, mais également dans celle de son concurrent latin, le très glamour Brésil. Les chiffres sont pourtant éloquents : une croissance annuelle de 4,8 % en 2006 a conforté la puissance commerciale du Mexique, qui est aujourd’hui le premier exportateur autant que le premier importateur d’Amérique latine. Un pays dont la politique continue d’assainissement budgétaire attire la louange des agences de notation internationale et la faveur des investisseurs étrangers dans les domaines les plus divers, comme le prouve le découpage des quelque 400 établissements français installés au Mexique : on y trouve aussi bien l’automobile (Renault, Valeo) que l’énergie (EDF, GDF, Areva), la pharmacie (Sanofi-Aventis), mais également une forte présence du secteur bancaire, du service aux entreprises et du secteur des cosmétiques et du luxe.

 Aux yeux du monde, pourtant, la présence étrangère au Mexique n’a qu’un seul visage : celui des maquilladores, ces entreprises à statut spécial – pas de taxes sur l’import d’intrants, pas de taxe sur l’exportation – lancées au milieu des années 60. Aux yeux du monde, encore, il y a un modèle type de la maquilla : celui de l’usine textile à bas coûts menée par des investisseurs américains dans des villes frontières comme Tijuana ou Ciudad Juarez, où se réinvente chaque jour, à tout point de vue, le côté sombre du mythe du Far West…

 Forte dépendance vis-à-vis des Etats-Unis

 Mais le cliché a vécu, comme le prouve la lecture de l’inventaire des entreprises établi par Maquilla Directory. Où l’on découvre tout d’abord que, derrière les 100 plus grandes maquilladores, ne se cachent pas seulement l’investisseur américain, mais aussi des fonds japonais, finlandais, suédois, allemands ou français. Et où l’on voit également que le textile a cédé la place à l’automobile comme secteur leader et que, loin de se cantonner aux zones frontalières, les maquilladores ont irrigué l’ensemble du territoire. Cependant les performances commerciales du Mexique ne se limitent plus à celles de ses 2800 maquilladores qui, si elles réalisent toujours 55 % des exportations du pays, ne sont plus le principal moteur des échanges, qui ont ouvert depuis une quinzaine d’années d’autres voies à la liberté. À commencer, bien entendu, par l’Alena (accord de libre-échange nord-américain), actif depuis 1994, et qui a permis de tripler la valeur des échanges commerciaux dans la zone. Une vraie révolution pour l’économie mexicaine, prolongée par une douzaine d’autres accords avec des pays et groupes de pays tiers, en particulier un “accord d’association économique, de concertation politique et de coopération” conclu en 2000 avec l’Union européenne. “Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur les dommages collatéraux, notamment le lourd tribut payé par les agriculteurs et la pression exercée sur les salaires, il y a clairement un avant et un après Alena pour l’économie mexicaine”, confirme Juan-Antonio Chelides de l’Institut technologique autonome de Mexico.
 La transformation du pays en économie d’exportation a également changé la donne pour les investisseurs étrangers, qui peuvent désormais utiliser le Mexique comme plate-forme idéale pour l’exportation vers le continent nord-américain : “La production manufacturière des filiales d’entreprises françaises au Mexique est, à l’image de la production manufacturière mexicaine, exportée pour sa plus grande partie vers les États-Unis”, observe-t-on à la Mission économique de Mexico. Qui note également que cette nouvelle voie libre-échangiste a aussi changé la donne pour les exportateurs européens, désormais chargés de nourrir la machine productive : “Moins du tiers des exportations françaises vers le Mexique concerne des biens finis destinés au marché intérieur mexicain. Les deux tiers des exportations sont en revanche des biens d’équipement et des biens intermédiaires qui alimentent l’outil productif mexicain, dont une large partie de la production est destinée au marché américain.” Avec, désormais en tête de liste, le secteur automobile, qui concentrait à lui seul, en 2006, plus de 29 % du total des exportations mexicaines.
 Conséquence : la vigueur de l’économie mexicaine, mais aussi celle des exportations et des investissements français au Mexique dépendent en grande partie de l’évolution des échanges avec les États-Unis, qui captent à eux seuls près de 70 % du commerce extérieur mexicain. Une dépendance non exempte de risques, notamment ceux liés aux soubresauts de l’économie américaine, dont les répliques se feront nécessairement ressentir en-deçà de la Californie, de l’Arizona et du Texas…

 La menace du concurrent chinois

 L’autre péril potentiel de cette dépendance aux exportations est de voir émerger des concurrents à prix cassés sur ces marchés devenus vitaux. On comprend dès lors que c’est avec une inquiétude plus grande encore que dans les médias européens, que la presse économique mexicaine relate la montée en puissance de la Chine, qui a ravi au Mexique en 2003 la place de second fournisseur des États-Unis.

 Mais le péril chinois se répartit de manière très inégale selon les marchés occupés par les exportateurs battant pavillon mexicain : “Bien entendu, la concurrence des pays asiatiques s’exerce de manière assez violente dans le textile, y compris sur le marché domestique ! Elle se fait également sentir dans la chimie ou encore l’électronique, mais pas dans le secteur de l’automobile, qui reste quand même un marché où le Mexique bénéficie d’une bonne image et d’un savoir-faire reconnu”, constate Juan-Antonio Chelides. Des sujets d’inquiétude, donc ; mais pas de panique.