« Les gares détrônent les aéroports pour les locations pour motifs professionnels » : Guirec Grand-Clément, Enterprise Mobility France

Guirec Grand-Clément, DG d'Enterprise Mobility France et président de la branche Mobilité partagée de Mobilians qui regroupe les loueurs courte durée, fait le point sur le marché de la location de voiture.
Guirec Grand-Clément, directeur général d’Enterprise Mobility France
Guirec Grand-Clément, directeur général d’Enterprise Mobility France

Quel bilan tirer de l’année 2025 ?

Guirec Grand-Clément – Le marché de la location courte durée représente environ 10% des immatriculations en France, ce qui fut encore le cas en 2025. En effet, si les loueurs ne divulguent pas la taille de leur flotte, les chiffres d’immatriculations des chaines internationales, des loueurs indépendants et franchisés sont en revanche publics. Le cumul des immatriculations sur les dix premiers mois a augmenté de 8,2% comparé à la même période de 2024 avec une forte progression sur le 3ème trimestre 2025, de +32% en septembre et octobre. Et novembre a suivi la même tendance voire encore légèrement supérieur. Cette hausse résulte d’opportunités avec les constructeurs automobiles afin d’anticiper le schéma de malus qui va considérablement se durcir en 2026. Si les immatriculations augmentent, on peut donc considérer que la taille des flottes croît aussi même si les loueurs ne communiquent pas sur les sorties qui dépendent des accords que chaque loueur possède avec les constructeurs. Les accords de « buy back » peuvent ainsi s’établir à 6, 7 ou 8 mois, voire 12 mois ou plus pour les véhicules utilitaires. Certains véhicules sont en outre achetés et revendus directement par les loueurs.

Comment s’est comporté le marché l’an dernier ?

Guirec Grand-Clément – Le marché loisir reste saisonnier centré sur la période estivale et les vacances scolaires comme celles de Noël. Novembre, janvier, février et mars constituent la période creuse sur ce segment. Heureusement pour nous, le marché affaires prend le relais en dehors des vacances scolaires. Septembre et surtout octobre-novembre ainsi que janvier-février restent des gros mois de locations de véhicules par le marché affaires. Il ne faut pas oublier un troisième marché, dont on parle moins mais qui est important par ses volumes et sa stabilité au cours de l’année, celui des véhicules de remplacement. Par exemple quand votre voiture tombe en panne. Ce marché connait aussi une progression durant la période estivale du fait de l’augmentation des déplacements des Français.

Le marché affaires a-t-il progressé ?

Guirec Grand-Clément – Je n’ai pas les chiffres globaux au niveau de notre industrie. Concernant Enterprise, le marché affaires a connu une très légère augmentation comparé à une année 2024 qui avait été au final peu impactée par les Jeux Olympiques de Paris. Si nous avions pu observer une petite baisse des déplacements professionnels fin juin-début juillet 2024, cela avait été compensé par des contrats passés avec des comités olympiques ou des sociétés impliquées dans l’organisation des JO. Cette petite hausse de l’activité affaires en 2025 ne veut pas dire que le marché se porte bien, la faute à l’incertitude politique, budgétaire et autres qui n’incite clairement pas les entreprises à investir, à faire des déplacements notamment pour aller démarcher de nouveaux clients. La clientèle domestique est un peu plus résiliente que l’internationale sans être très porteuse non plus.

Cette situation a-t-elle permis de conserver des tarifs de location raisonnables ?

Guirec Grand-Clément – C’est un point que je ne peux aborder. La concurrence est forte entre les loueurs et les tarifs fluctuent selon les périodes. Les contrats BtoB ou affaires sont en outre des contrats pluriannuels. Concernant le loisir, nous avons connu une saison estivale correcte avec des niveaux de prix qui ne sont plus ceux que nous avons pu connaitre il y a deux ou trois ans lorsque les loueurs étaient confrontés à une pénurie de véhicules. Sur ce segment, les tarifs évoluent classiquement en fonction de l’offre et de la demande, avec par ailleurs des différences selon les marchés internationaux.

Quelle est la durée moyenne de location pour le marché affaires ?

Guirec Grand-Clément – Nous l’estimons entre 3,5 et 4 jours avec une tendance à une très légère augmentation liée à la petite croissance de ce marché. Classiquement, ces locations vont du mardi au jeudi ou du lundi après-midi au jeudi après-midi.

Ces locations restent-elles centrées sur les gares et aéroports ?

Guirec Grand-Clément – Oui, l’intermodalité demeure toujours le premier motif de location d’un véhicule sur le marché affaires. Et de plus en plus dans les agences situées dans les gares plutôt que dans les aéroports. Si vous prenez l’exemple d’Orly, cette plateforme parisienne s’est transformée depuis le Covid d’un aéroport essentiellement corporate à un aéroport desservant principalement des destinations loisirs. Après l’arrêt de la Navette Bordeaux-Orly qui représentait 550 000 passagers par an, du Lyon-Orly et du Nantes-Orly qui représentaient chacun 100 000 passagers, la situation ne va pas s’arranger avec le départ d’Air France fin mars 2026. Cela aura un fort impact même si certaines lignes seront reprises par sa filiale Transavia. Mais avec sans doute moins de fréquences comme sur Orly-Marseille. Enfin, il ne faut pas oublier les locations opérées localement pour un motif professionnel mais qui ne sont pas réalisées suite à un déplacement en train ou en avion. Certaines agences locales possèdent une importante activité affaires grâce à des acteurs régionaux ou des entreprises nationales très présentes en région.

Pour Guirec Grand-Clément, « Le nouveau malus écologique est la plus grosse inconnue de 2026 qui jouera sur le profil, la taille des flottes et les durées de détention des véhicules par les loueurs »

Quels sont les attentes en matière de services ?

Guirec Grand-Clément – Pour le corporate, la demande reste la même : une transaction qui soit la plus rapide et la plus efficace possible. Ainsi, Enterprise continue à mettre en place des services pour éviter le passage au comptoir afin que nos voyageurs fréquents récupérèrent directement leur véhicule sur le parking. Nous poussons l’adoption de cette option de retrait. L’autre chantier réside dans l’installation de boîtes à clé connectées afin de gérer ces clients en dehors des horaires d’ouverture sur certaines agences comme celles des gares parisiennes de Montparnasse et de Lyon. Cela permet de satisfaire les voyageurs d’affaires dont les trains arrivent en gare à 22h ou 23h. Ce sont typiquement des services qui vont se développer chez nous afin d’offrir le maximum d’amplitude horaire et de flexibilité à nos clients corporate. 

La demande de véhicules électriques a-t-elle progressée ?

Guirec Grand-Clément – Les choses ont évolué sur le marché corporate. La loi de finances 2025 stipulait en effet que les entreprises soumises à la LOM, la loi d’orientation des mobilités, soit celles ayant plus de 100 véhicules dans leur flotte, pouvaient intégrer dans leur reporting annuel leurs achats de véhicules électriques, les locations longues durées mais aussi désormais courtes durées de véhicules électriques réalisées par leurs collaborateurs pour un motif professionnel. Cela a mis un certain temps à se mettre en place au sein des entreprises mais celles-ci ont désormais un intérêt plus marqué pour les véhicules électriques. Sur les dix premiers mois de l’année, 10% des immatriculations réalisées par les loueurs concernent d’ailleurs des véhicules électriques contre 2% en 2024. Sur le segment loisir, la demande pour les véhicules électriques progresse légèrement, notamment dans les grandes agglomérations. Tout reste en revanche à faire concernant les véhicules de remplacement.

L’augmentation du nombre de bornes concoure à lever les freins sur l’électrique ?

Guirec Grand-Clément – Oui il y a plus de bornes et le réseau de recharges s’est étoffé pour les clients en itinérance. On dénombrait en mai 2025 quelque 168 000 points de recharge ouverts au public en France. C’est 79% de plus en 14 mois. Presque toutes les stations d’autoroute sont équipées en bornes de recharge rapide voire ultra rapide. Il peut y avoir un peu d’attente durant les périodes de pointe et le coût de la recharge est plus élevé, mais les stations d’autoroute n’ont jamais été bon marché. Il est à noter qu’outre l’électrique, les constructeurs nous vendent aujourd’hui essentiellement des véhicules hybrides, au détriment des véhicules à essence, au diesel ou de l’hybride rechargeable.

Où en est l’autopartage, l’un de vos concurrents ayant notamment arrêté son service à Paris ?

Guirec Grand-Clément – Selon l’Association des Acteurs de l’Autopartage, près de 14 000 véhicules étaient dédiés à l’autopartage en France début 2025, un chiffre en progression de 3,7% comparé à l’année précédente. Si l’autopartage grand public n’a sans doute pas beaucoup progressé, celui-ci continue de se développer pour les entreprises ou administrations. Concernant Enterprise, nous n’étions pas présents en BtoC car peu convaincu par le modèle économique. Notre service Enterprise Car Share est spécifiquement destiné aux entreprises qui disposent pour leurs collaborateurs 24h/24 d’une flotte récente à faible ou zéro émission. Après étude, celle-ci est spécifiquement dimensionnée à leurs besoins sur un ou plusieurs sites. Via une réservation 100 % digitale cela garantit un taux d’utilisation plus important des véhicules. Cette flotte en libre-service gérée et entretenue par Enterprise constitue un gage de flexibilité et surtout d’économies pour les sociétés. Avec la décision récente du gouvernement de viser un parc national de 70 000 véhicules partagés d’ici 2031, l’autopartage devrait s’imposer comme un pilier central de la mobilité durable à venir.

Comment se présente 2026 ?

Guirec Grand-Clément – Sur le loisir concernant le marché incoming européen, une inconnue réside sur les possibles conséquences de la hausse en mars de la taxe sur les billets d’avion au départ de France. Ryanair menace par exemple de quitter l’été prochain les aéroports de Brive, Bergerac et Strasbourg. Ce qui aurait un impact sur les locations effectuées sur ces plateformes aéroportuaires.

L’environnement politique et budgétaire est ensuite particulièrement flou. Cela a un impact sur l’activité économique des sociétés mais aussi sur les marchés publics. Or nous avons une partie de notre industrie qui répond à la demande des marchés publics qui sont en retrait ou en position d’attente. Avoir un budget pour la France pour 2026 aidera les administrations à disposer de leur propre budget. 

Enfin et surtout, nos préoccupations concernent le durcissement du barème du malus écologique entré en application au 1er janvier qui comprend une taxe CO2 et une taxe poids. La Plateforme automobile française qui rassemble les constructeurs et les équipementiers estime que deux tiers des véhicules neufs vendus dans l’Hexagone seront malussés cette année. Cette spécificité française au sein de l’Europe va impacter notre activité, nos achats et le recyclage ce ces véhicules. En effet, un malus de 200€ peut être amorti sur 6 à 8 mois mais cela devient beaucoup plus difficile quand celui-ci grimpe à 600, 700, 800€ voire plus. Aurons-nous ces véhicules en même quantité cette année ? Allons-nous les garder plus longtemps dans notre parc ? Cette gestion sera notre gros challenge pour 2026.

Cela va-t-il vous pousser à verdir encore davantage votre flotte ?

Guirec Grand-Clément – Oui et non. Notre typologie de véhicules est influencée par deux éléments. Nos clients tout d’abord. S’ils ne veulent pas d’électrique cela ne sert à rien de leur forcer la main comme ce fut le cas en 2023 où les loueurs avaient acheté trop de véhicules électriques. L’adoption n’ayant pas été au rendez-vous, ces véhicules étaient restés sur nos parkings. Notre objectif est d’avoir le bon véhicule pour le bon client. Les constructeurs automobiles influencent ensuite nos achats. Même si l’Union européenne a renoncé au 100% électrique en 2035 en ramenant ce seuil à 90%, les constructeurs verdissent aussi leurs productions au travers nous. Mais comme je le disais, il est difficile d’aller au-delà de la demande réelle de nos clients. Nous allons donc continuer à acheter principalement des véhicules hybrides, des véhicules émettant moins de CO2 et évidemment des véhicules électriques afin d’avoir un impact malus le moins élevé possible. Et, plus que la baisse de 113 à 108 g/km du seuil de déclenchement de la taxe sur le CO2, c’est le poids du véhicule qui aura le plus d’impact dans ce nouveau malus avec un seuil fixé à 1500 kg contre 1600 kg précédemment. A nouveau et pour conclure, ce nouveau malus est la plus grosse inconnue de 2026 qui jouera sur le profil, la taille des flottes et les durées de détention des véhicules par les loueurs.