Interview : Thomas Emanuel, directeur de STR

Thomas Emanuel, directeur du cabinet d'analystes STR, qualifie d'inédit l'impact de l'épidémie sur l'hôtellerie mondiale et évoque les conditions de la reprise future.

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Thomas Emmanuel, directeur de STR

Comment qualifieriez-vous la situation actuelle ?

T. E. – C’est inédit. J’utilise beaucoup ce mot ces dernières semaines, mais c’est vraiment cela : ce qui se passe aujourd’hui est absolument inédit dans le secteur de l’hôtellerie. Bien sûr, il y a des cycles dans chaque industrie et l’hôtellerie a eu son lot de moments difficiles par le passé, que ce soit la crise financière de 2008, les attaques terroristes du 11 septembre ou d’autres plus récemment en Europe ou encore des problèmes sanitaires régionaux comme le SRAS en Asie ou le MERS au Moyen-Orient. Mais nous n’avions jamais connu une situation où la demande s’était évaporée. Les résultats que nous avons présentés la semaine dernière montrent un déclin de 90% du revenu par chambre. C’est unique. Et ce qui l’est encore plus, c’est qu’un grand nombre d’hôtels soient aujourd’hui fermés. En cent ans, rénovations exceptées, cela n’était jamais arrivé. L’impact de cette épidémie est donc inédit de par son ampleur, sa portée géographique et sa rapidité.

L’exemple de la Chine, premier pays à entrer dans la crise, est-il instructif pour estimer le moment où l’hôtellerie européenne repartira ?

T. E. – L’Europe en est là où était la Chine il y a un mois avec des hôtels fermés et la population confinée.  Mais le confinement a pris fin et la grande majorité des hôtels sont de nouveau ouverts en Chine.  Nous commençons à recevoir des signaux positifs de ce pays avec une fréquentation qui a quasiment doublé ces dernières semaines. Certes, cela part d’une base très basse, mais le taux d’occupation tourne aujourd’hui autour des 20%. C’est quand même un signe de reprise.

Nous n’avions jamais connu une situation où la demande s’était évaporée

A quel horizon l’Europe en sera-t-elle à ce stade ?

T. E. – Nous sommes dans la phase descendante. Le confinement a été imposé dans la plupart des marchés depuis une semaine ou deux, un peu plus longtemps en Italie. Nous pourrions voir une période allant d’un mois à six semaines pendant laquelle les gens seront cantonnés chez eux avant que les hôtels ne commencent à rouvrir. Bien sûr, tout cela est conditionné par la façon dont le virus sera maîtrisé. Si la distanciation sociale fonctionne, à terme les gens seront de nouveau autorisés à sortir de chez eux et à voyager. Dans ce cas, nous pourrions connaître une évolution similaire à la Chine. Mais tout dépend de la maîtrise du virus. On ne peut faire aucune prédiction à ce sujet.

Quelle forme prendra la reprise ?

T. E. – Elle n’est pas encore connue. Après la crise financière de 2008, la fréquentation a mis un temps très important avant de retrouver ses niveaux précédents. Mais les baisses, alors, n’étaient pas aussi importantes que celles que nous connaissons aujourd’hui. Au départ, on parlait d’une reprise en V, ce qui semble de moins en moins probable en raison de l’ampleur mondiale de l’épidémie et de son impact du virus sur l’économie. Nous n’avons pas encore touché le point bas. Je ne suis pas économiste, donc je ne donnerai pas de prévisions là dessus. Mais, selon moi, la reprise dépendra d’une combinaison de trois facteurs : la façon dont le virus sera maîtrisé, l’impact économique de l’épidémie à la fois sur le court et le moyen terme et  les interventions mises en place par les gouvernements. J’ajouterais à tout cela un quatrième facteur : le changement des habitudes de voyage.

C’est-à-dire ?

T. E. – Un grand nombre de questions se pose. Les baby boomers ont, par exemple, été de grands voyageurs ces dernières années, mais c’est une population plus directement touchée par le virus. Cela pourrait-il changer leur façon d’aborder le voyage ? Les destinations loisirs seront-elles impactées plus profondément et pour plus longtemps que les autres ? Il y a aussi de nombreuses inconnues en ce qui concerne les dessertes aériennes. Nous n’avions encore jamais vu un tel niveau d’annulations de vol, certaines compagnies s’arrêtant même d’opérer. L’impact de l’épidémie sur le monde aérien aura sans nul doute un effet sur l’hôtellerie. Dans ce cadre, les grandes métropoles mondiales devraient repartir plus rapidement parce qu’il y a une demande de vols plus grande.

Concernant les déplacements professionnels, quelles évolutions entrevoyez-vous ?

T. E. – Des questions vont se poser dans les mois à venir et auront sans nul doute un impact sur les résultats futurs de l’hôtellerie.  Par exemple, les grandes entreprises vont-elles faire évoluer leur politique de gestion des risques à propos des voyages d’affaires ? Donneront-elles des instructions concernant les grands rassemblements professionnels dans le futur ? Nous regarderons ça attentivement. Face à de possibles difficultés économiques, les entreprises devraient aussi s’intéresser de près aux déplacements non essentiels.

Dans ce cadre, les réunions virtuelles pourraient-elles devenir la nouvelle norme ?

T. E. – Les solutions de vidéoconférence sont très utilisées actuellement. Les gens se sentant plus confiantes vis à vis de ces systèmes, cela changera-t-il la donne ? Cela reste à voir. On entend souvent qu’une fois bien en place, la vidéoconférence pourrait remplacer les voyages. Rien ne s’est matérialisé jusque ici. il n’y a rien qui dépasse l’interaction humaine, les rencontres « face to face ». Cela fait partie de l’instinct humain. Je ne pense pas que cela changera dans le futur. Nous travaillons dans un secteur béni. Les gens veulent voyager, découvrir, se rencontrer. Bien sûr, il y aura des temps difficiles, des secousses, mais le secteur de l’hôtellerie va se reprendre, c’est sûr.