Japon : art de vivre, art majeur

Si la culture japonaise n’est pas d’un prime abord facile-facile, il est vrai aussi que les habitants de l’archipel font tout pour que l’étranger s’y sente bien, et même très bien. De Tokyo à Kanazawa, de Kyoto à Nara, voici une nouvelle destination proposée aux groupes corporate en mal d’exotisme très sécurisé.

À Kyoto, l’allée qui conduit au sanctuaire Fushimi Inari Taisha est bordée sur quatre kilomètres de 10 000 toriis, portails rouge vif faisant la séparation entre le monde matériel et le monde spirituel.
À Kyoto, l’allée qui conduit au sanctuaire Fushimi Inari Taisha est bordée sur quatre kilomètres de 10 000 toriis, portails rouge vif faisant la séparation entre le monde matériel et le monde spirituel.

On sait de Tokyo ce que les médias veulent bien nous en montrer. Généralement, cela donne des trottoirs où court une foule compacte, des passages piétons coupant les rues en diagonale, des jeunes filles et des jeunes gens accoutrés à la manière de leurs dieux mangas ou bien encore des bars où le saké, et plus sûrement le whisky, coulent à flot tous les soirs. On montre tout aussi volontiers les forêts de buildings – dont nombre portent la signature des plus grands noms de l’architecture internationale – ainsi que la débauche de néons qui s’allument au crépuscule dans les quartiers chauds. À peine mentionne-t-on, toujours dans les médias, la présence, presque incongrue dans ce cahot urbain, de scènes appartenant au passé, de dames en kimono promenant leur temps libre le long des murs de bois de maisons traditionnelles. Car Tokyo, 13,6 millions d’habitants – 37 millions pour le grand Tokyo, soit la plus grande capitale du monde –, n’est pas à un paradoxe près et fait cohabiter sans complexe traditions ancestrales et modernité échevelée. Mieux, après avoir adopté bien des façons occidentales, à la fin XIXe siècle notamment, mais surtout après la Deuxième Guerre mondiale, le Japon se réapproprie sa propre histoire pour mieux la mettre au goût d’une contemporanéité vécue dans ses valeurs profondes. Sans pour autant, et c’est nouveau, se fermer au monde extérieur en se réfugiant derrière une idéologie conservatrice. La tendance est très nette, surtout depuis l’énorme doute provoqué par la catastrophe nucléaire de Fukushima. Alors, on redécouvre l’extraordinaire qualité de l’artisanat, on s’intéresse à nouveau à certaines fêtes traditionnelles, entraînant dans la danse les touristes de passage qui aiment à se faire photographier en kimono, fut-il en tissus synthétiques, devant les lanternes géantes du temple de Senso-ji.

Insensibles au tumulte de la capitale japonaise, des carpes koïs nagent tranquillement dans les étangs du jardin Happo-en.
Insensibles au tumulte de la capitale japonaise, des carpes koïs nagent tranquillement dans les étangs du jardin Happo-en.
Dans le quartier populaire d’Asakusa, le temple Senso-ji est le lieu de vénération le plus fréquenté de Tokyo.
Dans le quartier populaire d’Asakusa, le temple Senso-ji est le lieu de vénération le plus fréquenté de Tokyo.
Le palais impérial, au centre de Tokyo, est interdit au public, sauf le 23 décembre, pour l’anniversaire de l’empereur, et au Nouvel An.
Le palais impérial, au centre de Tokyo, est interdit au public, sauf le 23 décembre, pour l’anniversaire de l’empereur, et au Nouvel An.

TOKYO, PASSÉ ET FUTUR RECOMPOSÉS

Car ce temple, le Senjo-Ji, dans le quartier d’Asakusa, est sans aucun doute le plus célèbre et le plus fréquenté de la capitale. Le plus spectaculaire aussi. Même si, au fond, il ne se passe pas grand-chose dans ses murs, si ce n’est la densité de l’assemblée en dévotion, qui se purifiant à l’eau claire d’un bassin et qui tirant des oracles dans des boîtes dédiées. C’est donc avant tout une atmosphère qu’on viendra y chercher, et qui commence par une allée de 250 mètres bordée par d’anciennes maisons basses accueillant depuis des lustres des échoppes à souvenirs. La foule est dense, presque compacte ; à l’image de ce qu’elle a toujours été dans ce quartier où, du temps des shoguns de l’époque Edo (1603-1868), vivait le petit peuple, puis lorsque le Tout-Tokyo venait s’y encanailler et se cultiver dans ses nombreux théâtres. Et cela, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Aujourd’hui, avec ses ruelles étroites, le quartier impose le reflet d’une autre époque. Jusqu’aux néo pousse-pousse tirés par de jeunes gaillards forts en muscles qui font revivre à la manière des coolies d’autrefois des traditions qui ne comptent certainement pas parmi les meilleures. Mais c’est tant mieux pour eux, qui remportent un succès fou auprès des touristes, car il faut bien reconnaître que c’est la meilleure façon de découvrir le quartier. Tokyo l’audacieuse n’étant jamais bien loin, émarge par-dessus les toits la silhouette futuriste de la Tokyo Sky Tree (634 m.), ainsi que celle de la fameuse flamme dorée imaginée par Philippe Starck pour l’immeuble Asahi, siège de la marque de bière nationale.

Incarnant toute la délicatesse des manières japonaises, une maiko – une apprentie geiko, comme on appelle les geishas à Kyoto – sort en kimono d’apparat d’une des nombreuses maisons du quartier de Gion à Kyoto où ces “dames de l’art” sont formées depuis leur tendre enfance à la musique, à la poésie, à la cérémonie du thé…
Incarnant toute la délicatesse des manières japonaises, une maiko – une apprentie geiko, comme on appelle les geishas à Kyoto – sort en kimono d’apparat d’une des nombreuses maisons du quartier de Gion à Kyoto où ces “dames de l’art” sont formées depuis leur tendre enfance à la musique, à la poésie, à la cérémonie du thé…
Les jolies traditions japonaises séduisent tant les touristes, que certaines n’hésitent pas à louer des kimonos pour se fondre dans l’atmosphère authentique de Kanazawa
Les jolies traditions japonaises séduisent tant les touristes, que certaines n’hésitent pas à louer des kimonos pour se fondre dans l’atmosphère authentique de Kanazawa
Porter son attention sur sa respiration, laisser passer l’agitation des pensées pour mieux se rattacher au souffle du monde : au sein du temple Shunko-in de Kyoto, le moine Takafumi Kawakami enseigne les bases de la méditation zen aux voyageurs d’affaires happés par leur quotidien.
Porter son attention sur sa respiration, laisser passer l’agitation des pensées pour mieux se rattacher au souffle du monde : au sein du temple Shunko-in de Kyoto, le moine Takafumi Kawakami enseigne les bases de la méditation zen aux voyageurs d’affaires happés par leur quotidien.

AU BOUT DU CHEMIN, UNE MAISON DE THÉ

À Tokyo, les pousse-pousse sont toujours d’actualité. Apparu à l’ère Meiji, le concept n’est bien sûr plus dédié aux aristocrates, mais ravit les touristes.
À Tokyo, les pousse-pousse sont toujours d’actualité. Apparu à l’ère Meiji, le concept n’est bien sûr plus dédié aux aristocrates, mais ravit les touristes.

Tokyo est une mosaïque. Une juxtaposition de quartiers, 23 au total, n’ayant pas grand-chose à voir entre eux. Ainsi, on passe du coq à l’âne, d’un très chic arrondissement réservé aux boutiques de luxe à un secteur plus populaire comme cette rue Yanaka Ginza bourrée de charme ; ou encore d’un secteur violemment éclairé à de grands parcs arborés, véritables poumons verts dans la ville à l’image de celui dissimulant le palais impérial. Précisément, puisqu’il s’agit ici de poumon vert, voici à quelques stations de métro du quartier des grands hôtels un parc merveilleux, le Happo-En, répondant à tous les critères d’un jardin japonais élevé dans les règles de l’art : arbres, pierres, eau et terre parfaitement agencés. D’abord, il y a une maison traditionnelle construite à l’ère Edo, puis un lac en contrebas, paradis d’une multitude de carpes koïs. Au bout d’un petit chemin, sous de grands arbres quatre fois centenaires, vient une maison de thé, puis une bambouseraie et des kiosques, d’antiques lanternes de pierre et une allée de vénérables bonsaïs, dont certains affichent pas moins de 400 ans… Enfin, pour ce qui concerne directement les groupes corporate, des espaces privatisables, ainsi qu’une salle de réunions de 400 personnes et un restaurant, s’ajoutent au paysage.

Depuis 2015, la gare de Kanazawa accueille les Shinkansen. Ce nouveau temple dédié aux trains à grande vitesse est précédé, comme il se doit pour un sanctuaire shinto, par un tori en bois réinterprété.
Depuis 2015, la gare de Kanazawa accueille les Shinkansen. Ce nouveau temple dédié aux trains à grande vitesse est précédé, comme il se doit pour un sanctuaire shinto, par un tori en bois réinterprété.

Dans tous les cas, il s’agit là d’une délicieuse invitation à la découverte de l’esprit japonais, très respectueux de tout ce qui touche à la nature ; une façon d’aborder la vie qui s’exprime aussi bien dans la gastronomie que dans l’art floral ou l’artisanat. Ce même artisanat dont on retrouvera la version touristique, donc un peu surfaite, mais du même coup à la fois ludique et pédagogique, dans le quartier de Nihonbashi, à deux pas des jardins impériaux et du centre historique de Tokyo.

Pour être au coeur de Tokyo, on est au coeur de Tokyo. Notamment avec ce pont de Nihonbashi, point zéro des routes de tout le Japon. De pierre et d’acier, classé “bien culturel important du Japon”, il a remplacé en 1911, juste à la fin de l’époque Meiji, un vieux pont de bois. Hélas, la modernité tokyoïte est passée par là, qui a eu le mauvais goût de le faire survoler, lui et la rivière qui s’écoule dessous, par… une autoroute. Évidemment, l’invraisemblable horreur fait pousser les hauts cris à nombre de partisans favorables à son enfouissement. Le quartier de Nihonbashi accueille aussi le grand magasin Mitsukoshi, qui est à Tokyo ce que Harrod’s est à Londres ou les Galeries Lafayette à Paris. Et surtout, au coeur de ruelles préservées, il y a le Coredo Muromachi, un centre culturel, mais aussi un lieu de shopping qui présente à travers diverses expériences les traditions du Japon. Cela va de l’origami à l’aiguisage de couteaux à sashimis, de la gastronomie à l’ikebana, de l’art de revêtir un kimono au rituel de la cérémonie du thé. Ce qui n’est pas gagné !

Des ruelles bordées d’échoppes hors du temps montent au temple de Kiyomizu-dera, un des innombrables joyaux de Kyoto.
Des ruelles bordées d’échoppes hors du temps montent au temple de Kiyomizu-dera, un des innombrables joyaux de Kyoto.

GRANDE VITESSE ET EXTRÊME POLITESSE

Pour un groupe corporate se contentant de rester à Tokyo, c’est parfait. Pour les autres, les chanceux disposant d’un peu de temps et dont le programme prévoit une découverte in situ des traditions vécues dans leur jus, la gare de Tokyo – une ville dans la ville – est toute proche. En route donc par le rail, moyen de transport dont les locaux raffolent. La prochaine étape sera Kanazawa, de l’autre côté de l’île sur la mer du Japon, que la toute récente ligne du Shinkansen rejoint en 2 h 30. D’ailleurs, l’expérience du train à grande vitesse version nippone vaut en elle-même largement la peine. Ne serait-ce que pour côtoyer des Japonais saisis dans leur quotidien, encore plus polis, encore plus courtois qu’on n’aurait jamais pu le penser. Jusqu’au contrôleur en gants blancs qui se courbe à l’intérieur des wagons avant d’attaquer son travail.

Le reste est à l’avenant. Pas de conversations trop hautes, pas de hurlements au téléphone, tout est remarquablement propre, y compris les toilettes démesurées. Le train file à 260 km/h à travers la campagne, ce qui permet au passage, en traversant la partie nord du Grand Tokyo, de réaliser que le pays est terriblement habité. Des maisons partout, quelques pagodes, des tuiles grises vernissées, des fils électriques à profusion, toujours extérieurs à cause des séismes ; la moindre plaine, le plus petit espace étant transformé en rizière scintillante. Puis c’est la montagne, à peine moins urbanisée, et à nouveau les rizières avant l’arrivée à la gare de Kanazawa.

Dorure à l’or fin, peinture sur soie : le Kyoto Museum of Fine Crafts présente l’exceptionnelle minutie d’artisans parmi les plus réputés du pays.
Dorure à l’or fin, peinture sur soie : le Kyoto Museum of Fine Crafts présente l’exceptionnelle minutie d’artisans parmi les plus réputés du pays.

Avec 462 000 habitants, Kanazawa est aujourd’hui une petite ville de province correspondant à l’idée qu’on se fait du Japon profond, l’une des dernières cités de l’archipel à émerger de la modernité. Tout est évidemment archi propre, presque trop discipliné. Avec l’arrivée du Shinkansen, Kanazawa, longtemps préservée des hordes touristiques, se désenclave à vitesse grand V, d’autant plus qu’elle a ouvert en 2004 un formidable musée d’art contemporain, le 21st Century Museum of Contemporary Art, qui fait le buzz dans tout le pays. C’est bien sûr une très bonne nouvelle pour les finances de la ville, et une un peu moins bonne pour l’atmosphère unique du lieu qui risque d’être gâchée par les flots de visiteurs aussi bien nationaux qu’étrangers.

Qu’adviendra-t-il du silence à peine troublé par le murmure d’un ruisseau traversant le fabuleux quartier de Naga-machi autrefois réservé aux samouraïs de l’époque Edo et aujourd’hui encore incroyablement conservé. Pourquoi est-il ainsi conservé ? Parce que Kanazawa, qui ne présentait aucun intérêt militaire ou industriel, a été totalement préservée des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Accompagné par le seul chant des oiseaux, on déambule donc entre les hauts murs enduits de sable ocre entourant les maisons intactes des terrifiants guerriers, dont certaines sont encore habitées par leurs descendants. L’une d’entre elles est ouverte au public, sublime dans sa simplicité, alignant une succession de pièces à tatamis et cloisons de papier articulées autour d’un délicieux jardin invitant à la rêverie.

Qu’elle semble loin aux visiteurs, la futuriste Tokyo Sky Tree, entourés qu’ils sont par la skyline végétale de la bambouseraie du jardin Happo-en.
Qu’elle semble loin aux visiteurs, la futuriste Tokyo Sky Tree, entourés qu’ils sont par la skyline végétale de la bambouseraie du jardin Happo-en.
Le temple Zojo-ji a été édifié à la demande de Tokugawa Ieyasu, le shogun qui a fait de Tokyo la ville la plus importante du Japon et ouvert ainsi l’ère Edo (1603-1868).
Le temple Zojo-ji a été édifié à la demande de Tokugawa Ieyasu, le shogun qui a fait de Tokyo la ville la plus importante du Japon et ouvert ainsi l’ère Edo (1603-1868).
Avant Tokyo, avant même Kyoto, Nara fut la capitale du pays au VIIIe siècle. Le temple Todai-ji remonte à cette lointaine époque, notamment son pavillon principal, plus grand édifice en bois du monde.
Avant Tokyo, avant même Kyoto, Nara fut la capitale du pays au VIIIe siècle. Le temple Todai-ji remonte à cette lointaine époque, notamment son pavillon principal, plus grand édifice en bois du monde.
À Kanazawa, la visite de la résidence du clan Nomura raconte le temps des anciens seigneurs de la guerre.
À Kanazawa, la visite de la résidence du clan Nomura raconte le temps des anciens seigneurs de la guerre.

Le temple Todai-jiKANAZAWA, COMME AU TEMPS DES SAMOURAÏS

À Kyoto, au temple de Kiyomizu- dera, dédié à Kannon, la divinité de la compassion, le révérend Eigen Onishi éveille les touristes occidentaux aux subtilités de la pensée bouddhique.
À Kyoto, au temple de Kiyomizu-dera, dédié à Kannon, la divinité de la compassion, le révérend Eigen Onishi éveille les touristes occidentaux aux subtilités de la pensée bouddhique.

À deux pas, car tout est étonnamment concentré à Kanazawa, s’étend le Kenroku-en, l’un des plus beaux jardins de tout le pays et dont l’ornement a débuté au XVIIe siècle sous l’égide des seigneurs du clan Maeda. C’est même pour lui que les Tokyoïtes se déplacent le temps d’un week-end. Des pièces d’eau, des ponts… japonais, des lanternes de pierre, des iris en saison et de grands arbres talentueusement posés en toile de fond. À en rendre un Monet malade… À vrai dire, la grammaire extrême-orientale de ce “jardin aux six aspects” échappe de prime abord à l’esprit. Et ce n’est véritablement qu’à partir des explications érudites d’un guide spécialisé qu’on saisit véritablement l’essence de ce jardin-promenade. Idem pour le parc du château de Kanazawa qui, bien que largement reconstruit au XIXe siècle, conserve certains bâtiments d’époque et vaut aussi le déplacement.

Et puis, à Kanazawa, il y a les quartiers des geishas, eux aussi parfaitement conservés, charmants avec leurs basses maisons de bois, leurs claustras, leurs lanternes de papier qui s’allument entre chien et loup et, avec un peu de chance, le froufrou d’une geisha se rendant à un mystérieux rendez-vous, bref vacant à ses occupations de geisha. Le nombre de kimonos fleuris est impressionnant dans le coin, comme il le sera d’ailleurs plus tard à Kyoto. Hélas, ils sont pour la plupart loués par des touristes ou de jeunes Japonaises en mal de traditions et ne sont que de pâles copies synthétiques des chefs-d’oeuvre de soie portés par les dames de l’art. Qu’importe, le plaisir est là, il court les boutiques à souvenirs proposant des produits de l’artisanat local de très grande qualité, que ce soit dans le domaine de la feuille d’or, celui des arts de la table ou bien encore de la soie teinte. Car la réputation de Kanazawa en matière d’artisanat n’est plus à faire. C’est probablement même ce qui se fait de mieux dans tout l’archipel et c’en est au point qu’en 2009 la ville a été enregistrée dans le “réseau des villes créatives” de l’UNESCO.

À Yamanaka Onsen, le très chic ryokan Kayotei offre l’expérience apaisante d’un bain privé en pleine nature.
À Yamanaka Onsen, le très chic ryokan Kayotei offre l’expérience apaisante d’un bain privé en pleine nature.
Dans la douceur du soir, une atmosphère intemporelle règne dans les ruelles de Kanazawa. Pour peu – ou le saké aidant –, on imaginerait presque apercevoir l’ombre furtive d’un samouraï sortir de l’une ou l’autre des auberges.
Dans la douceur du soir, une atmosphère intemporelle règne dans les ruelles de Kanazawa. Pour peu – ou le saké aidant –, on imaginerait presque apercevoir l’ombre furtive d’un samouraï sortir de l’une ou l’autre des auberges.
À Nara, le temple Todai-ji abrite la plus grande représentation au monde – 15 m. de haut – du Bouddha Vairocana, le “grand soleil”, celui qui illumine le cosmos de sa lumière spirituelle.
À Nara, le temple Todai-ji abrite la plus grande représentation au monde – 15 m. de haut – du Bouddha Vairocana, le “grand soleil”, celui qui illumine le cosmos de sa lumière spirituelle.

Kanazawa est coincée entre mer et montagne. Une montagne nippone qui, placée comme elle est sur la croûte terrestre, est on s’en doute peu avare de sources d’eau chaude. Aussi, les Japonais ont-ils fait des bains dans l’eau brûlante un véritable art de vivre. À une heure de route de Kanazawa, la petite station thermale de Yamanaka Onsen propose une expérience qui ne manquera pas de figurer en toute première place dans la section “meilleurs souvenirs” de son carnet de voyage : le onsen. Au choix, on barbotera seul ou en couple dans le bain privé d’un hôtel très chic ; dans celui, collectif, extérieur et paysager comme il est d’usage au Japon, d’un établissement un peu moins chic ; ou bien carrément en compagnie d’autochtones de tous les âges dans le bassin municipal qui trône au centre du village.

Reste à savoir si, dans le cadre de groupes corporate, on acceptera facilement d’assumer une totale nudité – c’est comme ça au Japon, c’est obligatoire et ce n’est pas mixte – devant des collègues de travail. Mais ce serait vraiment dommage, car l’aventure est fabuleuse, le rituel parfaitement codifié. D’abord, assis en rang d’oignons sur un petit tabouret face au mur, on procède à des ablutions très soignées. La chose faite, on essaie de tremper un doigt de pied dans le bassin qui peut afficher jusqu’à 42°. C’est chaud, horriblement chaud. Heureusement, les habitués, qui viennent ici parfois deux fois par jour comme on se rend ailleurs sur la place du village, sont là, immobiles et immergés. Comme pour montrer que la chose est possible. Alors tout doucement, on s’avance et l’on s’immobilise à son tour en ne gardant que la tête hors de l’eau. Pas longtemps, trois ou quatre minutes peut-être. C’est délicieusement atroce et ce sera suffisant pour éprouver un indicible bien-être, une totale décontraction qui va bien au-delà de ce qu’on peut éprouver au sortir d’un sauna ou d’un hammam. Au passage, on aura établi une vraie complicité avec ses compagnons de bain nippons, ravis de voir l’étranger goûter à la tradition jusqu’à l’écarlate.

À Kanazawa, des jardinières apportent un soin particulier aux parterres de mousse du Kenroku-en, un des plus beaux jardins du pays.
À Kanazawa, des jardinières apportent un soin particulier aux parterres de mousse du Kenroku-en, un des plus beaux jardins du pays.
Kyoto est le conservatoire des traditions de tout un pays, de son artisanat comme de sa haute gastronomie, servie dans les nombreux restaurants haut de gamme de la ville.
Kyoto est le conservatoire des traditions de tout un pays, de son artisanat comme de sa haute gastronomie, servie dans les nombreux restaurants haut de gamme de la ville.

GEISHAS, GEIKO ET MÉDITATION ZEN À KYOTO

Mais la vraie tradition, les vraies traditions devrait-on dire, c’est à Kyoto qu’on les trouvera pêlemêle. Dans ses ruelles, le long de la rivière Kamo, dans ses temples et ses maisons de thé, dans le quartier des geishas – qu’on appelle geiko à Kyoto – ou chez ses artisans à l’ouvrage. Petit bémol : la foule touristique qui sillonne celle qui fut capitale du Japon impérial pendant 1 100 ans et qui est toujours, avec son million et demi d’habitants, la capitale de l’art de vivre nippon. Mais le gros avantage de Kyoto, c’est qu’on ne se contentera pas de les observer, ces traditions. On les vivra. Que ce soit lors d’une soirée animée par des geiko ou lors d’une cérémonie du thé, voire d’une rencontre avec un moine bouddhiste du temple de Kiyomizu-dera qui expliquera aux groupes corporate le comment du pourquoi de sa religion. Mais d’abord le décor : des pagodes et une myriade de temples – le plus célèbre étant le Kinkaku-ji, dont l’absolue beauté fut au coeur de l’intrigue du Pavillon d’or de Mishima –, mais aussi des ruelles pavées d’une propreté irréprochable, des maisons traditionnelles préservées – 20 000 en tout –, des Japonaises et des touristes en kimonos, parfois de vraies geiko dans le quartier de Gion, des pousse-pousse et des lanternes de papier de riz… Un autre monde !

Commençons par le must : une soirée en compagnie de geishas qui, au passage, ne sont plus que 600 dans l’archipel, dont la moitié à Kyoto. Une grande salle animée par un simple paravent, une douzaine de tables à quatre convives, un dîner japonais pantagruélique – la gastronomie de la ville et son style kaiseki est l’une des plus réputées du Japon –, de l’alcool à discrétion et trois maiko – des apprenties geiko – en grande tenue chargées d’animer la soirée. Car leur rôle, c’est d’animer. Animer et rien d’autre ! Entre innombrables sashimis et amuse-bouches joliment présentés, les demoiselles font de la musique et dansent sur une chorégraphie assez maniérée et toujours hyper féminine. Ça, c’est pour la première partie du spectacle. Car la deuxième, faite de divertissements où interviennent les participants est nettement plus débridée. Des jeux d’habileté, mais aussi des mimes à devinette qui provoquent l’hilarité générale. Dans tous les cas, les perdants doivent siffler cul sec un grand verre de bière. La version nippone de notre fameux “et glou, et glou”… Dûment cautionnés, les groupes corporate sont évidemment les bienvenus.

À l’opposé de ces soirées où, selon les règles, on est autorisé à boire jusqu’à plus soif, voici une autre expérience, zen cette fois, que les groupes ne manqueront pas, surtout pas, d’inscrire à leur programme. À l’écart du centre-ville, en son temple Shunko-in, le moine Takafumi Kawakami procède à des séances de méditation à destination des entreprises – le groupe Total notamment – en quête de cohésion de leurs forces vives. La méthode, sensée calmer les effets pervers provoqués par la pensée occidentale, remporte un franc succès. Ici, sur le modèle japonais, on pense avant tout collectif, et non l’inverse. Pour une expérience plus complète, le monastère dispose aussi d’un hôtel dans le même ton zen.

Des pins taillés symbolisant la longétivité, l’érable pour le temps qui passe, le cerisier et l’éphémère : les jardins japonais manient avec art le fond et la forme.
Des pins taillés symbolisant la longétivité, l’érable pour le temps qui passe, le cerisier et l’éphémère : les jardins japonais manient avec art le fond et la forme.
Au Japon, la politesse est élevée au rang d’art.
Au Japon, la politesse est élevée au rang d’art.

Après cela, on se sent tout ce qu’il faut d’ailes pour regagner la ville historique et, entre trois temples et un palais impérial – il y a de quoi faire, la ville compte pas moins de 200 trésors nationaux – découvrir ce que Kyoto produit de plus beau en matière d’artisanat. C’est très simple, tout est réuni dans un musée dédié, le Kyoto Museum of Traditional Crafts, ou Fureaikan, qui présente, en bonus et in situ, des maîtres exerçant leur art : dorure à la feuille d’or, laque, peinture sur soie, tissage… Le tout sur fond d’expositions de produits représentatifs de l’excellence kyotoïte : bijoux, calligraphie, kimonos, poteries, porcelaine, masques, boîtes à thé, papiers imprimés, etc. On s’inspirera là du design des meilleures pièces pour courir plus tard les innombrables boutiques en étant certain de ne pas se tromper. Évidemment, ce qui se fait de plus beau a aussi son prix !

À NARA, LES DAIMS PATIENTENT AU FEU ROUGE

Élevée en 730 et conservée en l’état depuis le XVe siècle, la pagode à cinq étages du temple Kofuku-ji fait partie des nombreux trésors de Nara classés au patrimoine mondial.
Élevée en 730 et conservée en l’état depuis le XVe siècle, la pagode à cinq étages du temple Kofuku-ji fait partie des nombreux trésors de Nara classés au patrimoine mondial.

Pour qui n’est pas lassé d’une telle profusion de temples et monastères – on l’est toujours un peu si l’on n’a pas préalablement sélectionné ses monuments –, la ravissante cité de Nara, dans les environs de Kyoto, propose un dernier trésor, classé au patrimoine de l’UNESCO incontournable pour qui s’intéresse à la culture du Japon. Il s’agit du temple Todai-ji, le plus imposant de l’archipel et qui accueille le plus grand édifice en bois du monde. Pourquoi est-il là ? Parce qu’au VIIIe siècle, Nara fut la toute première capitale du pays. Il lui fallait donc un bâtiment à la hauteur… Et quel bâtiment ! Construit entre 745 et 751, au centre d’un parc de 660 hectares, il mesure 57 m de long et 48,74 mètres de hauteur. Mais surtout, son obscurité abrite entre autres une colossale statue de Bouddha en bronze doré. Il n’est d’ailleurs pas seul, ce temple. Il y a comme cela répartis dans ses alentours près de 150 bâtiments comptant parmi les plus beaux du pays, dont l’exceptionnelle pagode à cinq étages du temple Kôfuku-ji. Et puis, dans un tout autre registre, mais d’une merveilleuse tendresse, quelque 1200 daims apprivoisés animent les environs en totale liberté. Ils sont si bien élevés qu’ils saluent en courbant la tête avant de recevoir une friandise, et dit-on, ne traversent les rues qu’au feu vert…

Les touristes de passage ne s’attardent guère à Nara. La plupart du temps, ils viennent de Kyoto pour la journée et s’en retournent le soir. Ils ont bien tort, car c’est dans la quiétude du matin qu’il faut découvrir les sites et les parcs de cette ville au charme fou. Et surtout, pour le glamour, loger à l’hôtel Nara, là où Einstein jouait du piano dans les années 20. On en profitera aussi pour participer à un déjeuner zen, sans aucune matière animale donc, au temple Jikô-in, qui bien que situé à l’écart de la ville, vaut véritablement le détour. La présentation des plats est tellement sophistiquée, que l’épouse du moine, madame Miho Ozeki qui fait élégamment office d’hôtesse, songe à faire partager son savoir aux groupes corporate. Des cours de présentation, presque d’art plastique, une autre façon d’aborder la gastronomie. Et, dans tous les cas, une occasion de faire étinceler, au retour, ses dîners en ville.

A lire aussi dans ce dossier : Japon : carnet d’adresses.