Lagos, mégacité chaotique et conquérante

Plus grande mégapole d’Afrique située au sud du Nigéria, Lagos a déployé ses ailes de géant : business, finance, art... La ville est sur tous les fronts pour réaliser ses ambitions.

Lagos
Lagos s'impose comme une destination incontournable en Afrique, quasiment dans tous les secteurs économiques

C’est devenu le fleuron de la première économie d’Afrique : réputée il y a plusieurs années pour sa violence, Lagos trace sa route de super mégapole du futur et pose des jalons dans quasiment tous les secteurs économiques. Au point d’être devenu un carrefour incontournable pour tous ceux qui comptent en Afrique comme pour tous ceux qui veulent en être.

Une métamorphose pas vraiment gagnée d’avance : dans les années 70, la ville comptait à peine deux millions d’habitants et apparaissait comme une capitale mal aimée et financièrement asphyxiée. Paradoxalement, c’est peut-être là, comme beaucoup le pensent, la clé de son succès actuel. Car, en 1991, le pouvoir fédéral qui la maintenait sous perfusion financière dans un développement précaire la laisse en plan et choisit à sa place de faire d’Abuja, plus au centre du pays, la capitale du Nigeria. Lagos respire presque, enfin libre d’inventer ses propres solutions.

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Aujourd’hui, pas moins de 21 millions d’habitants se pressent dans une ville à l’énergie incomparable, même si l’environnement reste encore précaire. Cependant, par-delà l’électricité capricieuse, les trottoirs quasi inexistants, les chantiers permanents ou la circulation infernale, la méga cité trouve quand même le moyen de compter pour un tiers de la croissance du pays. Le PIB, de 136 milliards de dollars, représente là aussi le tiers du PIB national, tandis que le revenu par habitant, autour de 5000 dollars de revenu, y est le double de la moyenne nationale. D’où une sorte de mantra populaire qui gouverne les rouages intérieurs de la ville et figure dans son ADN : c’est à Lagos que l’on vient pour réussir. Car, à côté d’un flux continu de migrants venus tenter leur chance, la ville héberge quatre milliardaires, 360 multimillionnaires et 6800 millionnaires. Le Lagos d’aujourd’hui est le port d’attache de 120 milliards de dollars de fortune africaine.

Le secret de Lagos

Le secret ? Sans doute les trois administrations successives de la ville assurées entre 1999 et 2007 par Bola Tinubu, un ancien de l’industrie pétrolière qui a tout misé sur le secteur privé. Lagos est ainsi devenu non seulement la base de l’industrie industrielle et manufacturière du pays, mais aussi un centre financier panafricain, tout en s’imposant comme une ville qui compte internationalement sur la scène de la mode et de l’art. Elle a même commencé à sérieusement concurrencer la réputation d’innovation d’autres capitales africaines dans le secteur des start-up.

Pourtant, le succès de Lagos a été largement occulté par les mésaventures du Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique avec 198 millions d’habitants et sixième exportateur mondial de pétrole. L’or noir assurant 80 % des recettes de l’Etat, une grave récession économique a frappé le pays dans le sillage de la baisse des prix du pétrole en 2014.

La croissance, devenue anémique, est tout juste en train de reprendre une certaine vigueur. Ce qui, pour autant, ne règlera pas tous les problèmes : même en temps de prix du pétrole élevé, le Nigeria, que beaucoup d’observateurs estiment rongé par la corruption, n’a jamais réussi à correctement redistribuer la manne pétrolière. Les investissements de base dans les infrastructures n’ont pas été faits et la faible génération d’électricité – de 7000 MW – n’apporte des services qu’à une petite fraction de la population, et de façon très erratique. De facto, la moitié des Nigérians se retrouvent sans source d’électricité et les entreprises doivent compter sur leurs propres générateurs.

Les secteurs de l’éducation et de la santé ont été aussi laissés en friche. Pas moins de 13,2% des enfants ne sont pas scolarisés, soit le taux le plus élevé au monde selon l’UNICEF, tandis que les plus riches quittent le pays pour leurs soins médicaux. A côté des milliardaires de Lagos se profile une inquiétante réalité, avec un taux de pauvreté de 50 % et un chômage qui fait des ravages et a plus que doublé en trois ans pour atteindre 23 % de la population active. La situation de la sécurité nationale s’est aussi largement dégradée avec des attaques contre les installations de pétrole. Si l’emprise du groupe Boko Haram dans le nord du pays s’est desserrée, des poches de violences demeurent et montrent que les djihadistes sont encore loin d’être défaits. En parallèle, le pays est aussi en proie à un conflit meurtrier entre éleveurs nomades musulmans et fermiers chrétiens.

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Mini centrales

Le génie de Lagos est de réussir l’exploit de faire oublier cet environnement économique et sécuritaire en ne comptant que sur elle-même, contrairement aux 36 états fédéraux dépendants des revenus étatiques du pétrole. Akinwunmi Ambode, devenu gouverneur de la région en 2015, a décidé de doubler les projets d’infrastructures et s’est engagé à transformer totalement la ville. Pour Olabode George, un politicien local, “la région entière de Lagos est devenue un véritable site de construction, où de nouvelles routes sont construites, tandis que les anciennes sont rénovées, agrandies, modernisées. Les immeubles résidentiels et de bureaux qui ne passent les tests de sécurité sont tout simplement démolis et font place à de nouveaux centres de commerce et d’habitat”, a-t-il décrit dans une interview au média nigérian Eagle.

Le gouverneur a été jusqu’à signer un texte de loi pour s’engager à fournir l’électricité en continu à tout l’État de Lagos. La ville dispose déjà de son propre réseau alimenté par des énergies alternatives, mais elle veut aller plus loin. En échange de garanties financières consenties à des générateurs privés, Lagos devrait bientôt se retrouver cerné de mini centrales destinées à assurer toute l’énergie dont la mégapole a besoin pour son développement. En outre, une gigantesque raffinerie de pétrole de 12 milliards de dollars construite par le cimentier milliardaire Aliko Dangote devrait voir le jour aux portes de la ville d’ici 2022 et permettre une révolution : transformer le pays en producteur et exportateur de produits pétroliers raffinés. De quoi bouleverser la donne économique au Nigéria, d’autant que Lagos compte aussi sur la construction adjointe d’usines d’engrais et de pétrochimie.

Ferment créatif

Autrement dit, la ville prépare le terrain pour la réalisation de ses ambitions, qui sont considérables. Déjà géante industrielle, Lagos ne veut certainement pas rater la révolution numérique et concurrence déjà la “Silicon Savannah” de Nairobi, au Kenya. La plupart des start-up se trouvent dans le quartier de Yaba que les autorités de Lagos ont rapidement équipé d’internet à haut débit. Grâce au développement concomitant des télécommunications et des solutions de paiements en ligne, de nouvelles jeunes pousses se mettent rapidement sur les rangs pour devenir les géants nigérians de demain. Beaucoup sont hébergées dans des incubateurs comme Co-Creation Hub ou Andela, une structure créée par l’entrepreneur américain Jeremy Johnson et à laquelle Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a accordé son soutien.

Le ferment inventif et créatif de la ville attire également les secteurs de la mode et de l’art international. Depuis 2011, la Lagos Fashion Week est devenue un événement annuel bien établi. Parallèlement à sa mission de promotion de l’industrie nigériane et de la mode africaine, elle a développé des activités de master class ainsi que d’incubateur d’entreprises. Depuis 2007, la mégapole est aussi dans la visée des acheteurs d’art internationaux. C’est en effet cette année-là que la collectionneuse londonienne d’origine indienne Kavita Chellaram a fondé Arthouse Contemporary, une société de ventes aux enchères d’œuvres d’art moderne et contemporain d’Afrique de l’Ouest. Un tournant pour les artistes nigérians confrontés jusque-là à un marché statique et sous-évalué. Art X Lagos, plus grande foire artistique de la région, a également pris le marché d’assaut il y a trois ans, accueillant 10 000 personnes en 2017.

Collectionneurs ultra riches, bâtisseurs, entrepreneurs de demain, mais aussi grands oubliés du développement : Lagos avance dans une sorte de chaos conquérant pour s’assurer une place de choix parmi les premières mégapoles mondiales du futur.

 

CHIFFRES CLÉS

Lagos

    • 21 millions d’habitants.
    • 25 millions de tonnes de cargo passent chaque année par Apapa, le port de Lagos.
    • 136 milliards de dollars de PIB annuel.
    • 2018 : Plus de 30 millions d’ouvrages vendus dans le monde.
    • 26 septembre 2018 : Sortie du roman La boîte de Pandore aux éditions Albin Michel.

Nigéria (Indicateurs économiques 2017)

    • Population : 186 millions d’habitants.
    • Capitale fédérale : Abuja
    • Capitale économique : Lagos
    • PIB (en Mds USD courants) : 375,8 Mds
    • Solde public en % du PIB : – 4,3 %
    • Dette publique en % du PIB : 21,8 %
    • PIB par habitant (en PPA) : 1 968 USD
    • Taux de croissance : 0,8 % (2% en 2018 estimation)
    • Taux d’inflation : 16,5 %
    • Taux de chômage : 23,1%

Sources : Banque mondiale, Coface et National Bureau of statistics -Nigéria

 

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