
L’argent, la réputation, mais aussi le coût de la vie et l’exiguïté de Singapour. C’est ce cocktail dont souhaite tirer profit la ville de Johor Bahru. A un petit peu plus d’un kilomètre de la capitale financière de l’Asie du Sud-Est, cette cité est la porte d’entrée du sud de la Malaisie. Et se rêve à jouer dans la cour des grands.
Elle l’est déjà en grande partie. Johor Bahru compte en effet plus d’un million d’habitants, et même de 1,7 million si l’on intègre ses banlieues. A l’ombre de ses buildings qui font face, comme un défi, à Singapour, elle a désormais la volonté de créer des synergies fortes avec sa prospère voisine…
Jusqu’au retrait de Singapour en 1965 de la Fédération de la Malaisie, les deux cités étaient accessibles sans contrôle par une chaussée surélevée (Causeway) au-dessus des eaux du détroit de Johor. Une frontière passe certes entre les deux villes, mais des liens étroits ont perduré.
Johor Bahru-Singapour : une des frontières les plus actives du monde
La Johor-Singapore Causeway reste de fait l’une des frontières les plus fréquentées au monde : 350 000 personnes en moyenne chaque jour, avec des pics à plus de 500 000 voyageurs. En 2024, selon les statistiques de l’office d’immigration et des frontières de Singapour, 75% des arrivées à Singapour s’effectuaient par la voie terrestre. Ce qui signifie quelque 172 millions de personnes voyageant entre Johor Bahru et Singapour !
Une grande majorité sont des Malaisiens travaillant à Singapour, dont les salaires sont presque huit fois plus élevés que la moyenne en Malaisie. De l’autre côté, ce sont beaucoup de Singapouriens venant acheter des produits souvent deux fois moins chers. Et des habitués – souvent de vieux Chinois bedonnants venus profiter des nombreuses « distractions » qu’offre Johor Bahru.
Mais jusqu’à récemment, et, de façon surprenante, on ne sentait guère de la part des officiels à Singapour comme à Johor Bahru une volonté d’intégration économique. La rivalité entre Malaisie et Singapour -exacerbée en son temps par l’ancien premier ministre de Malaisie, Mohamad Mahathir à des fins politiques – pesait sur toute velléité de créer une mégapole Singapour-Johor Bahru. A l’image de ce qui existe depuis plusieurs décennies entre Hong Kong et Shenzhen en Chine.
Mais l’ère du changement est venue. Mahathir fait définitivement partie de l’histoire de la Malaisie contemporaine. Et le pays réalise enfin ce qu’une coopération intensive avec Singapour peut apporter à Johor Bahru et à la nation entière.
Johor Bahru a en effet l’ambition d’être un peu plus que la capitale de Johor, l’un des 13 Etats et Territoires fédéraux qui forment la Malaisie. L’Etat de Johor est en soi une force économique importante. C’est le second le plus peuplé du pays avec ses 4,5 millions d’habitants, et c’est aussi le troisième Etat fédéré le plus riche de la Péninsule malaisienne (excluant Bornéo) après Kuala Lumpur et le Selangor, l’état qui entoure Kuala Lumpur.
Le PIB par habitant de l’Etat de Johor était en 2023 de plus de 8 700 € par an selon l’office des statistiques de Malaisie. Par an, un foyer à Johor Bahru dispose d’un revenu de plus de 20 000 euros. Ce qui est loin d’être négligeable, même si ce niveau reste encore inférieur de 45% à celui d’un foyer singapourien.
Avec un excellent réseau routier regroupant plusieurs autoroutes, une ligne de chemin de fer en cours de modernisation entre Kuala Lumpur et Singapour, un port très actif à Tanjung Pelepas et un aéroport offrant une dizaine de lignes nationales et internationales, Johor Bahru s’affirme comme une alternative intéressante à une implantation à Singapour. Notamment pour l’industrie manufacturière que la Cité-Etat a désormais du mal à attirer, ou même à retenir, en raison de coûts d’implantation et salariaux très élevés.
Zone Economique Spéciale
Aussi, 60 ans après la séparation de Singapour de la Malaisie, Johor Bahru va enfin se hisser au rang de métropole globale, combinant à la fois son rôle de capitale régionale pour l’Etat de Johor et d’antichambre économique de Singapour. C’est du moins ce que promet la nouvelle « Special Economic Zone Johor-Singapore » (SEZ). Evoquée en 2023 par les deux gouvernements de part et d’autre du détroit, cette SEZ s’est officiellement concrétisée avec la signature portant à sa création en janvier 2025.
S’étendant sur 3 571 km², soit plus de quatre fois la taille de Singapour, la SEZ va rebattre les cartes. L’ambition est d’en faire l’un des pôles économiques les plus puissants d’Asie du Sud-Est, à l’instar de ce qu’est le binôme Hong Kong-Shenzhen en Chine. « Nous voulons être un moteur pour toute l’ASEAN, l’Association des nations du sud-est asiatique« , énonçait lors de l’inauguration du salon du tourisme de l’ASEAN en janvier dernier, le premier ministre de Johor, Onn Hafiz bin Ghazi.
Dans la corbeille de la mariée, Singapour apportera ses compétences en matière de finance et d’innovation. Il s’agit d’un choix pragmatique pour la Cité-Etat. Singapour a en effet vu, avec un peu d’inquiétude, s’affirmer le potentiel économique de sa voisine du nord. Comme par exemple avec le port de Tanjung Pelepas, concurrent direct de celui de Singapour et devenu le 16e port de containers le plus fréquenté du monde. Participer au développement de la future mégapole Singapour-Johor s’avère donc un moindre mal et donne à la Cité-Etat un droit de regard.
Un métro en 2027, symbole de rapprochement
A Singapour donc les sièges d’entreprises, la finance et les prestigieuses institutions éducatives. A l’État de Johor ses atouts en matière de production, en ressources humaines, en logistique et surtout en grands espaces. Lesquels pourraient aussi accueillir dans le futur des Singapouriens moins fortunés tels que les retraités. Ce serait donc tout bénéfice pour la future conurbation, la SEZ pouvant, selon les experts, générer jusqu’à 5% du PIB de la Malaisie en 2030. Soit plus de 35 milliards de dollars annuels !
On a déjà une idée de ce à quoi l’avenir pourra ressembler quand on entre à Johor Bahru. La ville ressemble à un immense chantier, obligeant les visiteurs à louvoyer entre les palissades et barrières restreignant le trafic. Le symbole de cette intégration est la nouvelle ligne de métro aérien dont les pilastres et voies projettent leurs ombres sur les immeubles du centre-ville.
Cette cicatrice béante va néanmoins enfin faciliter le passage entre les deux villes. La ligne, de 4 km, sera dotée de deux stations. La première est située à Woodlands, au pied du complexe frontalier au nord de Singapour. La seconde, à Bukit Changar, sera adjacente aux deux immenses bâtiments intégrant douanes, immigration, trains, bus et l’incontournable « shopping mall » au cœur de Johor Bahru.
Cette ligne sera révolutionnaire pour les voyageurs car elle intégrera en un même lieu les services d’immigration de Malaisie et de Singapour. Avec la possibilité, pour les habitants de Johor comme de Singapour, de passer d’une ville à l’autre sans passeport grâce à un système de contrôle par QR code.
« Ce métro est prévu en 2027 et pourra transporter jusqu’à 10 000 personnes par heure. Il va totalement changer la perception de Johor Bahru, car la ville deviendra de facto une alternative pratique à Singapour. Notamment lors de congrès ou d’expositions où notre capacité hôtelière viendra compléter l’offre de notre voisin« , décrit Wan Suziana Wan Othman, Vice-Présidente Economics & Investment d’Iskandar, l’autorité de développement d’une partie de l’Etat de Johor.
L’accélération que génère la SEZ devrait en particulier bénéficier à Iskandar Puteri, nouvelle ville satellite qui comprend toute l’administration de l’Etat. Lancé il y a près de 20 ans, c’est le plus large projet d’infrastructures à Johor. Il se compose de zones industrielles, mais aussi d’une infrastructure toujours en cours de construction qui comprend néanmoins des écoles, hôpitaux, immeubles d’habitation plutôt haut de gamme ainsi qu’un nombre important d’hôtels.
Centres urbains et station resort de luxe pour le MICE
Iskandar Puteri se rêve en nouveau centre du tourisme d’affaires à Johor. Certes, la cité est encore en gestation. Quelques beaux immeubles se dressent de part et d’autre d’espaces verts, entrecoupés par quelques commerces dont un ou deux supermarchés. Une promenade aménagée le long du détroit donne des allures de marina face à Singapour dominés par la haute silhouette de quelques hôtels. Mais ce n’est encore qu’un début.
« Iskandar Puteri est néanmoins parfait pour des organisateurs de MICE. On y trouve plusieurs hôtels quatre étoiles comme notre propriété, le Fraser Place, ainsi que de nombreux restaurants. Le district est sûr, tranquille, à proximité du terminal international des ferries avec ses liaisons directes vers l’Indonésie. Mais aussi à seulement 30 minutes de Johor Bahru et 20 minutes de Singapour en voiture. Il manque encore un véritable centre de conférences de stature internationale. Mais c’est un projet qui existe déjà et qui pourrait rapidement se concrétiser avec la dynamique créée par la nouvelle SEZ« , estime Winston Heng, directeur des ventes et du marketing de l’hôtel Fraser Place Puteri Harbour.
A l’opposé d’Iskandar Puteri s’est développé à 70 km à l’est de Johor Bahru la station balnéaire de Desaru Coast. Il s’agit d’un resort intégré de luxe constitué de plusieurs hôtels cinq étoiles tels les Westin, Anantara, Hard Rock, ainsi que le seul établissement One&Only d’Asie du Sud-Est. Deux golfs, une marina, plusieurs spas et des centres de conférence dans chaque hôtel, le tout le long de plages quasi désertes, en font un lieu privilégié pour des incentives ou conférences haut de gamme. Avec, en plus, la possibilité de rejoindre directement l’aéroport de Singapour grâce à une ligne de ferry directe.
De fait, Johor a l’ambition d’accueillir à terme 12 millions de touristes étrangers. Contre un peu plus de 6,5 millions en 2024. L’état recense 550 hôtels avec plus de 35 000 chambres, soit la plus grande concentration d’établissements après Kuala Lumpur.
La seule ville de Johor Bahru et ses banlieues compte 18 000 chambres, dont plusieurs hôtels de chaînes comme Capri by Fraser, Doubletree by Hilton, Holiday Inn, Hyatt Place, Ibis Styles, Renaissance ou encore Thistle. Un Sheraton doit également ouvrir ses portes cette année avec plus de 200 chambres.
Ces hôtels sont groupés autour du centre historique, dont les quelques rues bordées de maisons de style sino-malaise sont encore dominées par quelques grandioses structures de l’époque britannique. Au-delà du chaos que peut générer Johor Bahru au premier regard, le visiteur découvrira ainsi une cité dont l’histoire se confronte désormais à un avenir que les autorités prédisent radieux.
Guide de Johor Bahru
Renseignements pratiques
Johor Bahru se trouve à l’extrémité de la péninsule malaisienne, à 330 km au sud de Kuala Lumpur et à 1 km au nord des rives de Singapour, district de Woodlands.
Monnaie : 1 euro = 4,80 Ringgit (31/03/2025)
Il existe un décalage horaire de +6 heures entre la France et la Malaisie en été, de +7 heures en hiver.
S’y rendre
L’aéroport de Senai à 28 km au nord de Johor Bahru est accessible directement par autoroute. Un bus effectue toutes les heures la navette vers JB Sentral au coeur de la ville. Senai est accessible depuis Paris CDG via Kuala Lumpur (Malaysia Airlines, AirAsia et Batik Air) mais aussi par Bangkok (AirAsia ou Batik Air) et Ho Chi Minh Ville (AirAsia). Alternativement, l’aéroport international de Singapour-Changi est à une heure de voiture de Johor Bahru avec des vols sans escale depuis Paris CDG avec Air France ou Singapore Airlines.
Séjourner
Hyatt Place Johor Bahru C’est l’un des établissements de luxe les plus récents car ouvert en 2023. L’établissement possède 202 chambres et suites, deux restaurants, 3 salles de réunion pouvant accueillir 52 personnes chacune et est intégré au centre commercial Paradigm Mall.
Capri by Fraser Johor Bahru. Situé sur les hauteurs de la ville historique, cette résidence hôtelière à l’allure contemporaine propose 316 appartements, un restaurant, bar, un salle de fitness et une piscine ainsi que 4 salles de réunion pouvant accueillir jusqu’à 100 personnes.
Ibis Styles Johor Iskandar Puteri. Situé dans la capitale administrative d’Iskandar Puteri, l’établissement trois étoiles de 156 chambres propose un design contemporain dans des couleurs chatoyantes. On trouve également un cafe/ bar, un restaurant ainsi que 4 salles de réunion.
Fraser Place Puteri Harbour. Un quatre étoiles élégant donnant sur la nouvelle marina qui fait face à Singapour. L’hôtel propose 297 élégants appartements, un restaurant, une salle de fitness, un spa et une piscine. Son centre de conférences peut accueillir jusqu’à 400 personnes, l’une des plus fortes capacités d’Iskandar Puteri.
One&Only Desaru Coast. Ce luxueux cinq étoiles avec sa plage privée de sable fin est l’oeuvre de l’architecte australien Kerry Hill, qui a conçu un hôtel aux lignes pures et intemporelles où le bois et la pierre se répondent. Luxe absolu avec 42 suites, 2 suites grand luxe et une villa, toutes avec une piscine privée. On trouve également un restaurant japonais, un autre servant une cuisine malaisienne aux accents méditerranéens, un bar, un spa ainsi qu’un pavillon dédié au yoga…
Manger
Dulang Lima Cafe. A 15 minutes du centre-ville, ce petit restaurant offre une cuisine malaise traditionnelle, dont un nasi padang (riz accompagné de viandes, poissons et légumes avec une sauce curry/noix de coco) réputé l’un des meilleurs à Johor Bahru.
Hua Mui. Dans la vieille ville de Johor Bahru, un restaurant réputé pour son poulet à la hainanaise et des spécialités du sud de la Chine.
A ne pas manquer, les fameuses brioches de la boulangerie Hiap Joo, un incontournable de Johor Bahru. Cuites dans un four traditionnel, on vient même de Singapour pour les acheter !
Se réunir
Persada Johor International Convention Centre est le palais des congrès « historique » de Johor Bahru. Inauguré en 2006, il offre 16 salles de réunion et de conférences ainsi que des halls réservés aux salons. Il peut accueillir plusieurs centaines de délégués et participants. A l’instar de l’ASEAN Travel Forum en janvier 2025, qui comprenait plus de 300 acheteurs internationaux.
A découvrir
La ville de Johor Bahru offre son lot d’attractions historiques auxquelles on peut aisément consacrer une demi-journée avant de terminer sa promenade dans l’un des malls du centre-ville ! Le long du détroit, face à Singapour, s’étalent les structures les plus emblématiques : palais du Sultan, ancienne mosquée Sultan Abu Bakar, l’ancienne poste, le tout dominé par la tour néo-mauresque du Sultan Ibrahim Building, terminé en 1940 et aujourd’hui fermé en attendant sa reconversion. II fut en son temps la plus haute structure de Johor Bahru.

La ville historique s’étale sur deux à trois rues à proximité, avec ses caractéristiques maisons anciennes aux vives couleurs qui accueillent aujourd’hui cafés, restaurants à la mode ainsi que des boutiques d’artistes.
Hors de Johor Bahru, les amateurs iront peut-être découvrir la Malaisie miniature du Parc Legoland à Iskandar Puteri. Ou ils préféreront explorer les environs, notamment le Endau Rompin National Park, qui comprend l’une des plus anciennes forêts vierges de Malaisie, et les plages de sable fin le long de la côte de Desaru.
S’informer
– Office du tourisme de Malaisie, https://www.tourism.gov.my/
29 rue des Pyramides – 75001 Paris- Tél : 01 42 97 41 71
– Malaysia Convention & Exhibition Bureau (MyCeb), https://www.myceb.com.my/about-us/contact-us
– Tourism Johor, https://tourismjohor.my/
– Iskandar Regional Development Authority et SEZ Johor-Singapour : https://www.irda.com.my/johor-singapore-special-economic-zone-js-sez/
– Service économique de la France en Malaisie : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/MY
– Ambassade de France en Malaisie : https://my.ambafrance.org/Contacter-les-services-aux-Francais




















