Le train à grande vitesse met cap à l’est

C’est par un feu d’artifice tiré le long des 300 kilomètres de voie avant le lancement de la première rame que la SNCF a inauguré, le 15 mars, la ligne à grande vitesse (LGV) reliant Paris à Strasbourg. Un projet de 4 milliards d’euros, attendu depuis vingt ans par les habitants de l’Est de la France, qui au passage a pris une dimension européenne en apportant la grande vitesse au Luxembourg, en Allemagne et en Suisse. Les voyageurs devront cependant attendre le 10 juin, date d’ouverture de l’exploitation commerciale, pour se déplacer à 320 km/h et rallier, de Paris : Nancy en 1h30, Luxembourg en 2h05, Strasbourg en 2 h 20, Bâle en 3 h 20 et Stuttgart en 3h40… Des temps de trajet réduits de 30 à 50 % grâce à la ligne nouvelle construite par Réseau ferré de France (RFF) entre Vaires (Val-de-Marne) et Baudrecourt (Moselle). Et une grande première puisque les TGV de la SNCF ne seront pas les seuls à filer vers l’Allemagne, car les ICE (Inter City Express) de la Deutsche Bahn, les chemins de fer allemands, desserviront pour la première fois Francfort, Mannheim, Kaiserslautern et Sarrebruck, de Paris.

Les deux compagnies nationales ont pour cela créé la société d’exploitation commune Rhealys. “Nous nous sommes partagé les destinations vers l’Allemagne”, explique Guillaume Pépy, directeur général exécutif de la SNCF. De plus, avec le TGV Est, la SNCF promet à ses clients une offre améliorée côté confort et services. “Nous allons proposer le meilleur des TGV avec de nouvelles gares et d’autres entièrement rénovées, des rames relookées par Christian Lacroix, sans oublier des vitesses à 320 km/h, une première en exploitation commerciale, avec 85 % des TGV en ligne dès le 10 juin”, résume Mireille Faugère, directrice de Voyages France Europe à la SNCF. Outre les rames au départ de la gare de Paris-Est, la SNCF proposera chaque jour plusieurs allers-retours vers Strasbourg depuis les gares de Roissy-CDG TGV (3 A/R en 2 h 25),Marne-la-Vallée Chessy et Massy TGV, liaisons qui se prolongeront vers le nord, l’ouest et le sud-ouest du pays. Ces dernières desserviront systématiquement les nouvelles gares de Champagne- Ardenne TGV et Lorraine TGV.

Se posant en concurrent de l’avion, mais également de la voiture, la SNCF table sur un trafic de 11,5 millions de passagers par an (30000 par jour), soit une progression de 65 % par rapport à la fréquentation actuelle, et une hausse de 100 % en trois ans pour les voyageurs d’affaires. “Nous visons 80 % de part de marché sur Paris-Strasbourg”, annonce Guillaume Pépy. Air France, qui estime qu’elle perdra 500000 passagers par an sur cet axe, a déjà pris les devants en réduisant dès cet été de douze à huit le nombre de ses fréquences quotidiennes entre la capitale du Bas-Rhin et Paris-Orly. Afin >>> d’alimenter son hub, les quatre allers-retours quotidiens vers l’aéroport de Roissy seront pour leur part maintenus, mais avec des appareils de plus faible capacité.

Ouverture à l’Allemagne

“Le TGV Est va changer la vie de 37 millions d’Européens”, assure Guillaume Pépy. Après Thalys, il représente surtout une nouvelle ouverture du réseau ferroviaire français vers l’Allemagne. Ainsi, Paris-Stuttgart s’effectuera en 3 h 40 (contre plus de 6 h aujourd’hui), avec trois fréquences quotidiennes (quatre à partir de décembre, dont une devrait rejoindre Munich) et Paris- Mannheim en un peu plus de 3 h (contre 5 h 25). Sur Paris-Francfort, la Deutsche Bahn va proposer une montée en puissance progressive, avec à partir du 10 juin un aller-retour en ICE Paris-Francfort (en 4 h 11) via Mannheim, Kaiserslautern et Sarrebruck, complété par deux autres liaisons entre Sarrebruck et Paris en correspondance vers ou en provenance de Francfort. Après le 9 décembre, date de la mise en place des horaires d’hiver, la DB opérera cinq allers-retours quotidiens directs Paris-Francfort en 3 h 50 (contre 6 h 20 actuellement).

Des gares rénovées

Dans le cadre de ce projet, la SNCF a entamé des projets d’aménagement dans 17 gares, dont Reims, Épinal, Thionville, Colmar ou Mulhouse… Certaines subissant de véritables métamorphoses, comme la gare de l’Est, qui devra absorber un trafic annuel de 31 millions de voyageurs, contre 24 aujourd’hui. Et, surtout, celle de Strasbourg qui accueillera près de 60000 passagers par jour, au lieu de 40000. Le bâtiment historique qui date de 1883, agrandi et restructuré, s’est doté d’un impressionnant hall de 2000 m2, entièrement vitré, qui protégera les voyageurs contre les intempéries entre les quais et le tramway, les parkings souterrains et la station de taxi. Les salons de l’Empereur – Guillaume Ier en l’occurrence – ont également retrouvé tout leur lustre d’antan tout en offrant fauteuils confortables et technologie wi-fi aux passagers adhérents du programme Grand Voyageur. Outre l’accueil, le confort et l’information des voyageurs, l’offre TER (Transport Express Régional) sera renforcée dès le 10 juin, avec des horaires adaptés aux trains à grande vitesse. En attendant la création en 2009 d’une première liaison tram-train entre la gare de Strasbourg et le quartier européen/Robertsau. En parallèle, la SNCF et les collectivité territoriales ont financé la construction de trois gares : Champagne- Ardenne TGV, Meuse TGV et Lorraine TGV. Située à Louvigny, cette dernière devrait être remplacée d’ici à 2012 par une gare implantée cette fois à Vandières, pour permettre l’interconnexion avec le réseau ferroviaire régional (TER).

Avec une ligne ouverte à l’international, la SNCF comme la Deutsche Bahn entendent jouer la carte du service. Les deux compagnies se sont d’abord engagées à proposer une offre multilingue – français, allemand et anglais – sur tout le réseau. Pour faciliter l’orientation des voyageurs dans les gares, des quais seront réservés aux trains internationaux dans les gares françaises et allemandes. Toutes seront équipées de la technologie wi-fi. À bord des rames, la clientèle voyageant en première classe bénéficiera d’une restauration à la place comprise dans le prix du billet sur les parcours internationaux de plus d’une heure. Ces passagers disposeront de journaux et pourront réserver un taxi à l’arrivée. Dans les gares allemandes, ils auront accès au DB Lounge, les salons au design contemporain de la Deutsche Bahn.

Le confort du voyageur n’a pas été sacrifié sur l’autel de la vitesse dans le projet du TGV Est. La SNCF réserve ainsi à ce réseau les 52 rames arborant la nouvelle livrée intérieure imaginée par le couturier Christian Lacroix. Couleurs gris et vert pomme en première classe, orange et prune en seconde. Côté pratique, des sièges plus spacieux avec appui-tête, des prises électriques et une liseuse individuelle ont été installés en première. Nouveauté : le voyageur aura la possibilité de choisir, avant le départ, un siège dans le sens de la marche.

L’ICE 3 sera l’occasion, pour la clientèle française, de découvrir l’ambiance particulière du train à grande vitesse allemand. Place aux bois clairs et au revêtement de cuir avec, dans certaines voitures, des écrans individuels proposant des programmes vidéo et audio. Les prises électriques pour brancher ordinateur ou téléphone portable sont proposées dans les deux classes. Chacun à enfin l’opportunité d’apprécier la gastronomie d’une véritable voiture-restaurant ou une simple formule snack au bar. Autre originalité, l’ICE dispose de sièges situés à l’avant de la rame, en surplomb du pilote, avec vue panoramique sur la ligne et le paysage qui défile à 320 km/h. Effet garanti !

Des prix en pleine vitesse

Avec ce saut d’offre, les tarifs des trains à grande vitesse affichent une hausse de 20 à 30 % comparés aux prix des rames Corail qui circulent actuellement vers Strasbourg. “Seuls 20 % des passagers paieront le plein tarif, les autres bénéficiant de réductions grâce à leur carte ou de tarifs promotionnels”, nuance Guillaume Pépy. Les cartes (abonnement, Bahn Card…) seront ainsi très utilisées sur ce réseau par les voyageurs fréquents. “Le train à grande vitesse reste moitié moins cher si on le compare aux tarifs de l’aérien”, déclare pour sa part Jean Moreau, directeur marketing de la Deutsche Bahn France, qui met en avant le gain de temps, l’avantage d’une liaison de centre à centre, le confort du siège, la possibilité de travailler durant le voyage… La gamme tarifaire internationale sera la même que l’on réserve via la SNCF ou la Deutsche Bahn, et que l’on circule à bord d’un TGV ou d’un ICE. Vers l’Allemagne, les voyageurs peuvent réserver leur billet depuis le 10 avril. La SNCF propose toutefois une “offre d’appel” : 5000 billets par jour commercialisés à 15 euros en seconde classe entre le 10 juin et le 26 août, de Paris vers l’Est de la France, mais aussi sur les relations de région à région. Les billets pour le réseau Est européen sont vendus par l’ensemble des canaux de distribution de la SNCF (gares, Internet, téléphone 3635, agences de voyages…), mais aussi par DB France, filiale française de la Deutsche Bahn. Celle-ci entend profiter de ce nouveau réseau pour augmenter la vente de séjours touristiques outre-Rhin mais également pour renforcer “son rôle de partenaire privilégié pour la clientèle grands comptes dont les activités sont tournées vers l’Allemagne”, insiste Jürgen Büchy, directeur de DB Vertrieb. Pour célébrer l’arrivée du train à grande vitesse, la DB n’est d’ailleurs pas en reste, qui met en place du 10 juin au 31 août une tarification spéciale à 29 euros l’aller simple en seconde de Francfort, Mannheim et Stuttgart vers Paris.

Dans le sillage du train à grande vitesse, les villes qui jalonnent le parcours se préparent très activement à l’arrivée du TGV : aménagements urbains et réhabilitations du patrimoine historique vont bon train ! L’objectif est de devenir la nouvelle destination touristique des Français, en particulier des Franciliens.

L’enjeu pour le tourisme d’affaires est également crucial. Se rendre dans l’Est ne représente plus désormais une “aventure” et les palais des congrès des régions desservies mettent en avant le fait d’entrer dans le club des villes traversées par le TGV. Strasbourg, la seule capitale régionale pourvue d’équipements d’envergure (dont un parc des expositions de 70000 m2), ambitionne de devenir le point de rencontre pour les cadres de sociétés implantées des deux côtés du Rhin. Seule à avoir loupé le coche de 2007, Nancy, dont le palais des congrès ne sera pas inauguré avant 2011 ! Ce nouveau bâtiment, d’une capacité de 800 places, se trouvera à 200 mètres de la gare TGV et à cinq minutes de la place Stanislas.

Reims, célèbre pour ses maisons de Champagne, bénéficiera en octobre de l’ouverture dans l’Aisne du nouveau Center- Parcs du groupe Pierre & Vacances : le Domaine du Lac d’Ailette. Outre un hébergement de qualité, le complexe sera doté d’un centre de convention de 2000 m2, avec des salles modulables de 20 à 600 personnes.

Jusqu’à Bratislava

L’effet TGV sur le tourisme devrait également jouer dans l’autre sens. Par exemple, Disneyland Resort espère voir débarquer dans sa gare TGV de Chessy davantage de familles venant de l’Est de la France, d’Allemagne et de Suisse, mais aussi renforcer sa position de destination tourisme d’affaires en Europe. Grâce au développement du pôle urbain et tertiaire du Val d’Europe, le groupe de loisirs estime que sa gare deviendra “la plus grande plate-forme de correspondance TGV en France”, susceptible d’accueillir à terme plus d’un million de voyageurs supplémentaires par an.

Le 10 juin, c’est donc une petite révolution que vont vivre des millions d’Européens grâce à des temps de parcours réduits d’un quart à près de la moitié. Mais ce n’est qu’un début. RFF prépare pour 2011 une ligne TGV Rhin-Rhône reliant Lyon à Strasbourg. Et le TGV Est européen sera complété, dès 2008, par un tronçon de 106 km. À l’horizon 2015, il devrait mettre Paris à 1h50 de la capitale alsacienne, sur une ligne qui ira, à terme, jusqu’à Bratislava.