Lisbonne : nouveau roman-fleuve

Le long du Tage, la mutation des anciens docks en restaurants et bars, tous très à la mode et furieusement animés le soir venu, a fait de Lisbonne une destination bien dans son temps.
Le long du Tage, la mutation des anciens docks en restaurants et bars, tous très à la mode et furieusement animés le soir venu, a fait de Lisbonne une destination bien dans son temps.

Si, si ! Lisbonne est bien située au bord d’un fleuve. La chose ne semble pas si évidente à tous les visiteurs qui, depuis le promontoire du château Sao Jorge, regardent la ville descendre de colline en colline vers le Tage. L’estuaire du fleuve étant si large, beaucoup se croient au bord de l’Atlantique qui, officiellement, ne commence qu’à une dizaine de kilomètres du centre historique. Les Lisboètes, eux, n’ignorent rien de la géographie de leur ville. Et pourtant, ils ont longtemps eu tendance à oublier sa nature fluviale. Pas les contemporains de Vasco de Gama, bien sûr – tous étaient certains, comme l’écrira le poète Fernando Pessoa, que “par le Tage, on va vers le monde. Au-delà du Tage, il y a l’Amérique. Et la fortune pour ceux qui la trouvent” – , mais les Lisboètes du dernier siècle du dernier millénaire.

Loin des yeux, loin du coeur : depuis l’ère industrielle, des barrières artificielles – des flopées d’entrepôts, des bordées de chantiers navals, puis des parkings et des routes à quatre voies – se sont mises à contrarier les amours des habitants et de leur cher fleuve. Mais il n’est pas de murs qui ne soient faits pour tomber.

Alors, à la fin des années 1990, en même temps qu’elle envisageait son futur sur un mode lifestyle, Lisbonne est reparti à la conquête des rives du Tage. “Si la ville a longtemps tourné le dos au fleuve, ses abords ont aujourd’hui une tout autre âme, constate Maria Joao Rocha, directrice des ventes de l’hôtel Myriad by Sana. Les Lisboètes aiment s’y promener.” De jour naturellement, mais aussi de nuit. Surtout de nuit.

lisbonne alfama a brasileira
Pourtant, surtout même, c’est le charme intemporel de ses quartiers populaires comme l’Alfama (2) et l’atmosphère particulière de ses lieux historiques – le café A Brasileira (3) notamment, qui comptait Fernando Pessoa parmi ses habitués – qui attirent en premier lieu les visiteurs.

Dans les quartiers d’Alcantara et de Cais do Sodre, et ainsi de suite en remontant le long de l’eau jusqu’à la gare de Santa Apolonia, les docks se sont reconvertis en lieux branchés où la jeunesse blanchit ses nuits en s’éparpillant de bars archi bondés en boîtes survoltées ; se saoulant d’electro sous les lasers du LUX ou se berçant d’afrohouse et de rythmes capverdiens au légendaire club Disco B Leza, rouvert en 2012 dans un ancien entrepôt. Un vrai chemin de joie, mais qui commence très tard, trop peut-être pour le commun des touristes d’affaires. “L’ambiance ne monte que bien après une heure du matin, explique Candice Gambetta, responsable ventes de l’agence réceptive Citytravel. Cependant, pour offrir un aperçu des nuits lisboètes, il nous arrive de privatiser l’Urban Beach.”

Le jour revenu, c’est la vie active qui est abordée de façon très actuelle aux abords du pont du 25 avril, dont la silhouette rouge rappelle celle du Golden Gate de San Francisco. Est-ce qu’une nouvelle génération à l’esprit Silicon Valley n’aurait pas, inconsciemment, décidé de s’implanter là pour cela ? Sans doute est-ce simplement pour saisir l’opportunité de reconvertir des friches industrielles à la mode coworking. Ainsi, le Village Underground Lisboa s’est installé dans un dépôt de tramway et a réaménagé en lieux de travail d’anciens containers, et même laissé de vieux bus à impériale à l’inventivité des graffeurs. Tout près de là, la LX Factory – LX, l’abréviation de Lisbonne – a, elle, revisité une manufacture de textile en lieu créatif doté, là aussi, d’espaces de coworking, mais surtout bourré de boutiques de créateurs et de meubles vintage, d’ateliers d’artistes, de bars et restaurants trendy comme A Praça ou le café-librairie Ler Devagar. Ce petit village bohème est très couru en soirée, mais aussi le dimanche, quand ses rues se transforment en une riante foire aux vêtements et objets d’occasion.

Alors qu’elle a longtemps eu du mal avec tout ce qui était nouveau, Lisbonne ose aujourd’hui. “La mentalité a changé depuis plusieurs années, remarque Maria Joao Rocha, directrice des ventes. Est-ce un héritage du salazarisme ? Toujours est-il que nous avions le sentiment d’être moins bons que les autres. Du coup, les artistes devaient sortir pour se rendre célèbres. Mais aujourd’hui, une star du street art comme Vihls, qui s’est fait connaître à Berlin, revient à Lisbonne.” Pour Carla Fontes, directrice marketing de l’hôtel InterContinental, la crise a poussé les gens “à créer des choses, un nouvel artisanat à partir du liège, une nouvelle façon de faire de l’agriculture. Même le fado évolue sous l’impulsion de jeunes artistes comme Cuca Roseta et Ana Moura.

lisbonne centre culturel Belem
La collection du milliardaire José Berardo raconte tout l’art du XXe siècle, passant d’un portrait de Picasso à une oeuvre de Rothko, d’une toile de Bacon à une autre de Mondrian.
hieronymites et LisbonByNight
Les rues du Barrio Alto dessinent la carte des nuits lisboètes.
lisbonne aquarium oceanorio
Après sa fermeture au public, l’Oceanorio, sans doute l’un des plus beaux aquariums d’Europe, si ce n’est du monde, propose aux groupes incentive d’embarquer sur ce vaisseau de béton pour découvrir 500 espèces sous-marines, le tout ponctué par un cocktail chic.
lisbonne resto LX factory
A Praça, l’un des nombreux bars et restaurants à avoir investi la très bohême LX Factory.

TABLEAUX D’UNE EXPOSITION

Si l’événement remonte à maintenant presque vingt ans, l’accueil de l’Expo universelle en 1998 a contribué à impulser cet état d’esprit. Pour l’occasion, et comme d’autres villes du monde – mais avant la plupart d’entre elles –, Lisbonne a remodelé un no man’s land industriel au nord de la ville en nouveau pôle urbain, donnant par là même le coup d’envoi de la reconquête du Tage. Alignés tout près de l’eau, les pavillons ont été reliés entre eux par une longue promenade bordée d’espaces verts. En parallèle, pour réussir cette métamorphose, l’ancien lieu de l’expo, renommé aujourd’hui parc des Nations, a invité les plus grands architectes comme Santiago Calatrava pour la gare futuriste d’Oriente, Peter Chermayeff pour l’Oceanario, Joao Luis Carrilho da Graça pour celui de la connaissance et une des grandes figures locales, Alvaro Siza Vieira, prix Pritzker 1992, pour le pavillon du Portugal.

Depuis, ces édifices ont entrepris leur reconversion. Tandis que le pavillon Atlantico, sorte de gros coquillage renversé, s’est mué en une salle de spectacles multifonctionnelle baptisée MEO Arena, le pavillon des pays participants est devenu le parc des expositions FIL (Feira Internacional de Lisboa). “Grâce à eux, on profite toujours de l’effet 98 en accueillant de grandes manifestations au parc des Nations, le tout dans un seul et même endroit et à une dizaine de minutes de voiture de l’aéroport comme du centre-ville”, explique Celia Marques, responsable des ventes du Convention Bureau de Lisbonne. La ville a ainsi raflé à Dublin l’organisation, à partir de 2016 et pour trois ans, du Web Summit, un des rendez-vous phares de la high-tech en Europe. Le parc des Nations va d’ailleurs bientôt offrir son cadre à une manifestation d’une grande entreprise française qui rassemblera 2 500 personnes. Pour autant, le quartier convient aussi aux événements de plus petites tailles, le centre de réunions du FIL et ses murs de béton brut pouvant accueillir jusqu’à 500 personnes tandis que le pavillon de la connaissance organise des cocktails et des banquets de 200 à 300 participants dans une ambiance futuriste. Un petit robot a d’ailleurs été engagé récemment pour se charger de l’accueil des invités.

lisbonne village underground
Un ancien dépôt de tram pour le Village Underground, une manufacture datant de 1846 du côté de la LX Factory : Lisbonne se projette dans l’avenir en réinvestissant un patrimoine industriel à l’abandon.

SPEED BOAT SUR LE TAGE

Du parc des Nations, légèrement éloigné au Nord-Est du centre historique et des nombreux musées du quartier de Belem, une voie s’impose pour rejoindre ces autres points culturels : le Tage, naturellement. “Des speed boat font la liaison depuis le parc des Nations jusqu’aux docks, explique Antonio Rosado Cruz, responsable ventes de l’agence Cordialtours. Lors des séjours incentive, nous programmons immanquablement une croisière pour laisser apprécier la ville depuis le fleuve.

Une fois débarqués à Belem, à l’Ouest de la ville, c’est le contraste entre le Lisbonne de toujours et celui de demain qui attend les visiteurs. Côté histoire, le Lisbonne de toujours donc, la tour de Belem qui défendait l’accès du fleuve et le monastère des Hiéronymites, sublimes exemples du style manuélin qui interprète de façon exubérante les canons du gothique tardif à coup de motifs marins. Des cordes, des coquillages, des ancres ; autant de références rappelant que le Portugal était la première puissance maritime du monde à la fin du XVe siècle. Côté modernité, l’architecture aux lignes claires du nouveau musée des carrosses, conçu par le brésilien Paulo Mendes da Rocha et qui expose l’une des plus riches collections de carrosses d’apparat au monde – des voitures du dernier chic, la cour portugaise exigeant le meilleur pour démontrer son pouvoir – et les chefs d’oeuvre d’art contemporain de la collection Berardo.

Installée dans le centre culturel de Belem, un bâtiment tout en sobriété, sans doute pour ne pas faire d’ombre à la magnificence du monastère des Hiéronymites juste en face, ce musée présente près d’un millier d’œuvres minimales, conceptuelles, d’arte povera et aussi de grands noms du cubisme, du pop art anglais et américain. En guise de touche finale, le jardin extérieur accueille des soirées arty, où les participants circulent au milieu de statues, d’Henry Moore notamment. Sans nul doute, les invités estiment le privilège d’être là à sa juste valeur ; sans savoir que, de l’autre côté de la rue, d’autres pensent de même en dînant dans le cloître du monastère, l’un des plus beaux au monde et qui se privatise de façon exceptionnelle.

lisbonne LX factory resto largo
A gauche : La LX Factory organise un bri-cà-brac trendy de meubles vintage et de boutiques design. A droite : Dans le quartier du Chiado, les briques d’un ancien couvent accueillent désormais le restaurant Largo. Une conversion très contemporaine signée Miguel Cancio Martins.
lisbonne pavillon connaissance
Le pavillon de la connaissance de l’Exposition universelle de 1998 donne une caution scientifique aux événements. Un lieu apprécié autant par les sociétés pharmaceutiques que par les grands noms de la mode.

Si la visite du quartier de Belem se fait de jour, les groupes corporate peuvent se permettre une infidélité au Tage pour rejoindre le centre de Lisbonne en privatisant un electrico, tramway vintage qui hoquette depuis des lustres sur les rues escarpées de la ville, au point d’être devenu l’un des emblèmes de Lisbonne. “Ce que les groupes recherchent avant tout, c’est de l’authenticité, décrit Candice Gambetta, de Citytravel. Dans nos programmes, nous prévoyons une ou deux visites de musée, mais pas plus, afin de laisser le temps de s’imprégner de l’atmosphère de la ville.” Alors il faut savoir céder, sans se faire prier, aux traditions, surtout quand elles ont autant de charmes : monter en haut de l’Arc de triomphe de la rue Augusta pour contempler la ville basse, la Baixa ; se balader dans l’Alfama et ses maisons aux murs couverts d’azulejos ; grimper – en tuk tuk électriques pour les plus pressés ou les plus paresseux, comme ceux proposés par Eco Tuk Tours – vers le château Sao Jorge, la citadelle maure reconquise par Dom Afonso Herniques en 1147 qui offre son esplanade pour des cocktails grandioses avec vue sur toute la ville au coucher du soleil.

Pour terminer la soirée, les quartiers du Chiado et du Bairro Alto démontrent que Lisbonne est avant tout une fête. Dans leurs rues étroites, les Lisboètes y croisent toute la jeunesse du monde qui, passeport Erasmus sous le bras, rejoue l’Auberge espagnole en version portugaise. “Je n’ai pas d’adresses en particulier à conseiller, il suffit de se laisser porter par l’ambiance”, explique Antonio Rosado Cruz. À chaque soir sa surprise. Il faut se balader au petit bonheur, avec toujours la chance de passer un moment inoubliable, que ce soit dans le cadre trendy du Silk Club, un club dont le rooftop offre une vue à 270° sur la ville, ou dans la foule de bars de la rue de Alataia et de ses alentours bohèmes d’où émergent ici des airs de jazz, là de musique plus actuelle. Ailleurs, et bien sûr, du fado.