Londres : hype en capitale

Attachée à son héritage, mais prête à tout oser, Londres vibre d’une énergie et d’une ouverture d’esprit sans pareil. Times are changing, encore et toujours : la pétillante capitale britannique continue de faire les tendances internationales en libérant sans complexe ses forces créatives. Un bouillon de culture unique.

Un coq géant couleur bleu cobalt trône depuis juillet dernier à Trafalgar Square. Décalé ? On serait plutôt tenté de dire « so british » ! Au départ destiné à recevoir une statue équestre, le socle est longtemps resté vide. Puis il s’est mis à accueillir des oeuvres éphémères, souvent controversées. Le coq de Katharina Fritsch n’a pas fait exception, certains s’étant offusqués de l’érection du symbole national français en ce lieu célébrant la victoire de l’amiral Nelson sur la flotte napoléonienne. Le maire de Londres a pris le parti d’en rire, et la sculpture restera sur l’esplanade jusqu’en janvier 2015. Ainsi va Londres,  joyeux mélange de tradition et de modernité, de snobisme et d’impertinence.

Aristo et popu

Tentaculaire de prime abord, la capitale du Royaume-Uni réunit en fait une multitude de « villages », construits pour la plupart autour de grands parcs. Son urbanisme n’a jamais été planifié et la ville s’est développée sur la rive nord de
la Tamise autour de deux noyaux historiques, la City commerçante à l’est et l’aristocratique Westminster à l’ouest. Aujourd’hui, l’agglomération s’étend à l’infini, mais reste une juxtaposition de styles et d’ambiances entre grandeur monumentale, charmantes « terraced houses » et faubourgs populeux, à l’Est et au Sud de la ville.

La cheminée de la Tate Modern, véritable totem post-industriel, symbolise la reconquête de la rive sud de la Tamise. L’installation des collections d’art contemporain de la Tate Gallery dans cette ancienne centrale électrique au printemps 2000 a lancé le « revival » de Southwark, le quartier longtemps délaissé qui a vu naître Shakespeare. À l’horizon 2016, une extension cubiste, tout en verre, sera accolée à la façade sud du musée ; un ambitieux projet piloté par les architectes Herzog et De Meuron, déjà à l’origine de la reconversion de l’usine. La visite est incontournable pour inscrire une opération corporate dans l’effervescente modernité de la métropole.

Ruée vers l’est

Ces gratte-ciel futuristes, nouveaux emblèmes de la ville, ont rapidement été rebaptisés la rape à fromage, le cornichon ou le talkie--walkie en version cockney.C’est une évidence, le centre de gravité de Londres se déplace vers l’Est, le long de la Tamise. En témoignent le quartier d’affaires de Canary Wharf aménagé sur les anciens docks du port et The Shard, tour de verre ancrée au pied du London Bridge. Conçue par Renzo Piano, c’est la plus haute et la plus osée de Londres. On la voit de partout, perdue dans les nuages ou reflétant un ciel généralement bousculé, chamboulant toutes les perspectives. Dans le sillage de l’audacieux gratte-ciel, où l’on pourra bientôt dormir, un hôtel Shangri La s’apprêtant à investir une vingtaine d’étages, c’est tout le quartier qui se restructure : un gigantesque chantier doit transformer une zone d’entrepôts et de friches industrielles en épicentre créatif.

Dans le quartier d’affaires de Canary Wharf, sur les lieux des anciens docks, restaurants tendance et bars à vins naissent à tour de rôle, points de rendez-vous très courus à l’heure de l’after work.Au pied du Shard, Borough Market est déjà lancé : produits fermiers ou bio, clients prestigieux – Jamie Oliver s’y fournit – et étals appétissants invitant à une découverte de la gastronomie locale sous forme de rallye dégustation. Non loin, restaurants, bars et galeries ont colonisé Bermondsey Street, une rue délicieusement « edgy », comme disent les Londoniens pour qualifier un endroit déjà tendance, mais encore un peu à la marge. Le dernier chic pour un groupe de tourisme d’affaires consiste à réserver dans l’un des très beaux restaurants installés au sein du Shard, alternative chic à sa plate-forme panoramique. Du belvédère comme des restaurants, la vue est renversante. En première ligne, les tours qui redessinent la City, certaines encore en construction. Avec l’humour teinté d’ironie qui les caractérise, les Anglais ont aussitôt rebaptisé ces nouvelles icônes. La tour ovoïde bleutée de Norman Foster ? C’est le Gherkin, le cornichon. Le gratte-ciel de Richard Rogers se retrouvant pour sa part affublé du surnom de râpe à fromage et celui de l’Uruguayen Rafael Vinoly de talkie-walkie ! Pas forcément très harmonieux, l’ensemble dégage pourtant une vraie énergie.

Chapeau melon et veste de cuir

C’est l’histoire du design que l’on traverse au The Boundary.À la frontière de la City débute l’East End populaire, dans l’un de ces collages improbables dont Londres a le secret. Des businessmen aux costumes impeccablement taillés aiment venir déjeuner chez Galvin, à deux pas de Spitalfields Market. Table étoilée et décor détonant d’une chapelle du XIXe siècle, le lieu peut être privatisé pour un dîner trendy dans un coin où l’on croise nombre de « hipsters » en quête d’un vinyle culte ou d’un trésor vintage. Chapeau melon et veste de cuir : l’esprit tout craché de la capitale britannique !

On retrouve dans l’East End l’ambiance des romans de Dickens, entre vieilles enseignes de corporations et entrepôts en briques. Mais ces quartiers autrefois populaires bougent à toute allure. Parmi les premiers arrivés dans celui de Shoreditch, au tournant des années 2000, un Français, un Suédois et un Malaisien… Ce trio a d’abord transformé un vénérable pub en restaurant baroque –  Les Trois Garçons – avant de créer le Lounge Lover aux allures de boudoir, puis d’ouvrir un salon de thé show-room. Le tout se prête aux soirées privées. ? quelques rues, Sir Terence Conran en personne a aménagé un boutique hôtel – The Boundary – dans une ancienne imprimerie, chaque chambre rendant hommage à un grand designer du XXe siècle. À défaut d’y dormir, il est possible d’organiser un cocktail dînatoire 100 % arty sur son toit-terrasse.

C’est un esprit très neuf qui s’empare des rues de l’East End,  faubourgs en voie de gentrification accélérée.s, Le Leadenhall Market n’a de cesse d’accueillir des échoppes proposant les meilleurs produits locaux.Tout près, la cosmopolite Brick Lane sert de terrain de jeu aux grandes signatures du street art – Banksy en tête –, tandis que la Whitechapel Gallery présente une sélection pointue d’art contemporain. Pablo Picasso, Lucian Freud et Mark Rothko y ont exposé en leur temps. On regarde attentivement, à l’affût des génies de demain. Le restaurant attenant à la galerie est réputé, idéal pour parachever une visite privée de la collection.

L’heure est également aux industries créatives. Au coeur de Shoreditch, le rond-point d’Old Street a été surnommé Silicon Round-about, illustrant la volonté gouvernementale de transformer ce bastion prolétarien en une « tech city » inspirée de la Silicon Valley californienne. La branchitude atteint maintenant les alentours de Bethnal Green, dont l’imposant hôtel de ville de style édouardien est devenu un hôtel de luxe– le Town Hall Hotel– , le tout premier de l’East End. Si l’environnement dégradé de cette pépite design surprend le nouveau venu, les créateurs et les gens des media s’arrachent ses espaces de réunions. Avec un groupe pas bégueule, ne pas hésiter à faire comme eux ! D’autant que le quartier de Stratford, qui accueillit les JO de l’été 2012, est tout proche. Le legs olympique doit rééquilibrer Londres autour de cette ancienne banlieue déshéritée, désormais à sept minutes de St Pancras en train rapide.

Les équipements sportifs se reconvertissent un à un et l’un des plus grands parcs urbains d’Europe y sera inauguré au printemps prochain. L’usine de fumage de saumon Forman & Sons sera alors de nouveau aux premières loges. Exproprié au moment de la construction du stade, son astucieux propriétaire a rebâti un bâtiment ultramoderne qu’il a doté d’un restaurant, d’espaces modulables et d’une vaste terrasse qui ont attiré les sponsors des jeux avant et pendant l’événement. Aujourd’hui, il mise sur les ateliers d’artistes qui ont pris possession des environs. « Ils sont plus de 600, une concentration unique« , souligne Lance Forman. Galeries encore secrètes et saumon d’exception, le programme est alléchant pour des voyageurs d’affaires en quête d’originalité.

Du swing, encore et toujours

Au coeur du swinging London des années 60 , Covent Garden vieillit sans vieillir. Autour de l’ancien marché couvert, de ses innombrables pubs et de ses nombreux théâtres, c’est toujours la même et joyeuse vitalité.Cette folle ruée vers l’est aurait-elle démodé le West End ? Absolument pas. Les quartiers qui swinguaient dans les sixties ont bien changé, mais la fête n’est pas finie. Piccadilly Circus reste le poumon vrombissant de la ville. Autour, les cinémas de Leicester Square, les théâtres de Covent Garden, les ruelles noctambules de Soho, les clubs huppés et les bars excentriques de Mayfair font toujours le plein. Il faut venir ici en fin de semaine pour prendre la mesure de la vitalité de Londres. Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle adresse ne vienne détrôner le chouchou d’hier, hôtel à la pointe du design ou table élégante qui fait de la cuisine péruvienne la toute dernière tendance. Oui, péruvienne ! C’est au coin de Green Park, cela s’appelle Coya, et il faut compter trois semaines d’attente pour obtenir une table.

L’ambiance est plus apaisée du côté de South Kensington et de Chelsea. Même s’il faut, ici comme ailleurs, tenir son carnet d’adresses à jour. Sur Fulham Road, le Maggie’s Club remet les eighties à l’honneur sous l’oeil courroucé de la Dame de Fer : pour une folle soirée, il est possible de réserver ce club irrévérencieux. Pour sa part, Barts se cache au bout du couloir d’un banal appart-hôtel. Avec son décor de bric et de broc et ses cocktails élaborés, c’est un « speakeasy » très couru. Là aussi, on peut s’approprier l’endroit. Mais avant, il faut prévoir une pause « fish & chips » dans l’arrière-salle d’un pub traditionnel. Car certaines valeurs, comme les diamants, sont éternelles. Même à Londres, la très versatile capitale britannique.

1.L'hôtel de ville - 2. L'arcelorMittal Tower - 3. Le National Theater - 4. Le Britsh Museum