Le Luxembourg – L’énergie créatrice

Définition de secteurs clés, ouverture d’incubateurs, création d’une université, recherche de nouveaux talents, projets avant-gardistes… Le Luxembourg diversifie son économie et fait fi des clichés.
Luxembourg-China-Merchants-Bank
Dessiné par l’agence de Portzamparc, le siège de la China Merchants Bank témoigne de la prépondérance du secteur à Luxembourg, mais aussi de la position du pays sur la “route de la soie aérienne”.

Que sait-on, vraiment, du Luxembourg ? Ville ou pays ? Ville et pays, le tout grand comme un mouchoir de poche, à peine 2 500 km2. Les clichés vont bon train. L’image d’un paradis fiscal niché entre la France, la Belgique et l’Allemagne a encore la peau dure, malgré la levée du secret bancaire en 2015 et un taux de taxation des entreprises pouvant monter jusqu’à 25 %. Méconnu, le Luxembourg ? Certes. Jalousé ? Sans aucun doute. Avec le PIB par habitant le plus élevé au monde, cela peut se comprendre… Cependant, ce qu’on oublie souvent, c’est qu’à une population de 615 000 habitants s’ajoutent quotidiennement plus de 200 000 salariés venus des pays frontaliers et qui occupent 50 % des emplois du Luxembourg. Ainsi chuterait sensiblement ce mirifique PIB par tête si les calculs le permettaient.

Des travailleurs frontaliers qui, justement, se sont soudain évaporés avec la fermeture des frontières du fait de la pandémie. “Le pays a dû rapidement trouver des accords avec ses voisins pour que les collaborateurs puissent télétravailler sans que cela pose de problèmes en matière de fiscalité et de sécurité sociale”, décrit Christel Chatelain, directrice des affaires économiques à la Chambre de commerce du Luxembourg. En effet, au-delà d’un quota d’une vingtaine de jours, ils étaient jusque-là soumis à cotisations et impôts aux taux appliqués dans leur pays de résidence. “Ce système a été neutralisé, avec des accords prolongés jusqu’à fin 2020”, précise Christel Chatelain.

Télétravail, chômage partiel, aides directes non remboursables aux entreprises, report de paiement des taxes et charges sociales : avec des niveaux de pouvoir en nombre limité, le Luxembourg a pu rapidement prendre des mesures face à la crise, la chambre de commerce ayant très vite été en contact avec les ministres de l’Économie et des PME pour voir comment aider les entreprises. “Même s’il faudra payer tout ça à un moment ou un autre, cela a permis de donner une bouffée d’air”, souligne la directrice des affaires économiques à la Chambre de commerce du Luxembourg.

Par-delà la crise actuelle, ce petit pays reste fondamentalement une terre prospère, et pas seulement grâce au secteur bancaire. Comme le rappelle Christel Chatelain, la diversification de l’économie est depuis longtemps une priorité : “Cela a commencé dès les années 60 et 70, lorsque le Grand-Duché, qui dépendait de l’industrie de l’acier et du fer, a vu ce secteur décliner. Le gouvernement s’est alors questionné sur la manière d’évoluer. La finance, certes, était déjà présente, mais dans une très faible mesure, et la transition vers le secteur tertiaire s’est clairement imposée.” Aujourd’hui, l’industrie ne constitue plus qu’environ 7 % du PIB national avec, notamment, Arcelor Mittal, quatrième employeur privé du pays.

Le Luxembourg entend faire éclore tout un écosystème de start-up fondé sur ses domaines d’excellence, la fintech en premier lieu.
Le Luxembourg entend faire éclore tout un écosystème de start-up fondé sur ses domaines d’excellence, la fintech en premier lieu.
Une capitale classée à l’Unesco, une nature en grand vert bercée par l’Alzette et la Moselle : le pays n’a pas que ses banques pour séduire (ici, le restaurant Bistrot Quai).
Une capitale classée à l’Unesco, une nature en grand vert bercée par l’Alzette et la Moselle : le pays n’a pas que ses banques pour séduire (ici, le restaurant Bistrot Quai).

Si la diversification de l’économie a été très tôt de mise, le dynamisme du Grand-Duché est le résultat d’une volonté politique forte. Dès 2002, une dizaine de secteurs clés ont été identifiés, points forts sur lesquels le pays entendait jouer sa carte. Parmi ces secteurs, les technologies de l’information – les TIC – se sont distinguées comme une évidence. “Avec 27 data centers, dont huit ultra sécurisés et certifiés Tier IV – une exigence résultant du secteur financier –, le Luxembourg avait clairement un atout en main”, note Violaine Mathurin, coordinatrice aux affaires internationales de la Chambre de commerce. 87,5 % de la valeur ajoutée du Luxembourg vient aujourd’hui des services, dont 26,5 % des seuls services financiers.

Le secteur financier et des assurances est parmi ceux qui souffrent le moins actuellement, mais il faut prendre garde à ce que la crise économique ne se transforme pas à nouveau en crise bancaire si les prêts consentis aux entreprises ne pouvaient être remboursés”, poursuit Christel Chatelain. Car ce secteur reste un moteur de l’économie luxembourgeoise. “Le pays compte quatorze banques d’origine française et autant de banques chinoises, vingt-cinq banques allemandes et onze banques suisses sur son territoire”, relève Laurence Sdika, directrice du Business Club France Luxembourg, ajoutant que les liens entre la finance et la technologie sont aujourd’hui de plus en plus étroits.

À titre d’exemple, elle cite la LHoFT (Luxembourg House of Financial Technology), une fondation publique-privée mise en place afin de promouvoir la forte croissance de la fintech au Luxembourg. Autre structure favorisant la construction d’une “start-up nation”, la House of Startups rassemble incubateurs, accélérateurs et centres d’innovations, tandis que le programme Fit4start, à l’initiative du ministère de l’Économie, accompagne les jeunes pousses. Dans ce cercle vertueux de l’économie, le Luxembourg s’intéresse aussi, et de plus en plus, à la finance écoresponsable avec le lancement en 2016 du Luxembourg Green Exchange, première “bourse verte” au monde où ne sont acceptés que des investissements et projets durables, autant socialement qu’écologiquement.

Siège des institutions européennes, cœur de la place financière, le plateau de Kirchberg se voue aussi à l’architecture avec le musée d’art moderne, conçu par I.M. Pei, ou l’hôtel Melia (ici en photo).
Siège des institutions européennes, cœur de la place financière, le plateau de Kirchberg se voue aussi à l’architecture avec le musée d’art moderne, conçu par I.M. Pei, ou l’hôtel Melia (ici en photo).

Autre secteur majeur de l’économie, la logistique. Situé stratégiquement en plein cœur de l’Europe, le Luxembourg entend se positionner comme un hub, à la fois ferroviaire, routier et aérien, relié à 90 destinations. C’est pourquoi il investit 4 % de son PIB dans l’amélioration et l’élargissement de ses infrastructures. Le centre de fret aérien luxembourgeois se classe au sixième rang européen, notamment grâce à l’entreprise Cargolux. “C’est l’un des acteurs majeurs au plan mondial. Grâce à sa joint-venture avec l’entreprise Henan Civil Aviation, les relations bilatérales entre le Luxembourg et la Chine se sont renforcées. Cette alliance démontre le soutien du Luxembourg à l’initiative chinoise de la ’route de la soie aérienne’”, reprend Violaine Mathurin. Du côté des infrastructures ferroviaires, le hub multimodal de Bettembourg, inauguré dans le sud du pays en juillet 2017, est le plus moderne du Benelux et offre, depuis 2019, une connexion ferroviaire directe de fret avec Chengdu. “Le rôle de plate-forme logistique du Luxembourg n’a pas connu de nette dégradation avec la crise sanitaire, souligne Christel Chatelain. Les échanges et l’approvisionnement se sont poursuivis.”

Mobilité douce et espaces verts, sièges des grands cabinets de conseil à l’image de ceux de Pwc et de Deloitte...
Mobilité douce et espaces verts, sièges des grands cabinets de conseil à l’image de ceux de Pwc et de Deloitte,…
...lieux de vie avec un centre commercial flambant neuf : anciennement industriel, le quartier de la Cloche d’Or évolue avec son temps.
…lieux de vie avec un centre commercial flambant neuf : anciennement industriel, le quartier de la Cloche d’Or évolue avec son temps.

Si les différents domaines dans lesquels le pays entend diversifier son économie ont été définis depuis deux décennies, la nouveauté réside dans le domaine spatial, plus spécifiquement dans celui du space mining. “Depuis 2016, le Grand-Duché est devenu pionnier dans l’exploration des ressources spatiales”, explique Violaine Mathurin. On pourrait se demander pourquoi un si petit pays se spécialise dans une telle niche, pour ne pas dire une telle extravagance. Il ne faudrait pourtant pas oublier qu’en 1985, le Luxembourg a vu naître sur son sol SES, premier opérateur et fournisseur mondial de services de télécommunications par satellite et qui dispose de 70 appareils en orbite. “Il n’existait aucune réglementation internationale concernant la propriété des ressources spatiales, reprend Jean-Michel Gaudron, directeur du contenu à Luxinnovation, l’agence nationale pour l’innovation. Actuellement, le Luxembourg est en pourparlers avec la NASA, l’Agence spatiale européenne, mais aussi des start-up pour l’envoi sur la lune de robots d’exploration made in Luxembourg.

Le quartier d’affaires de Kirchberg met de l’art dans son univers business avec des collections d’entreprises, comme ici l’ensemble de sculptures “Walking in the city” de Julian Opie devant les bureaux du cabinet d’avocats Arendt.
Le quartier d’affaires de Kirchberg met de l’art dans son univers business avec des collections d’entreprises, comme ici l’ensemble de sculptures “Walking in the city” de Julian Opie devant les bureaux du cabinet d’avocats Arendt.

Audace et réactivité sont des maîtres mots au Grand-Duché, mais aussi au sens des opportunités. Si le Luxembourg a réussi à attirer de grands acteurs du numérique comme Amazon, Paypal ou Skype, c’est en tirant profit de certaines niches réglementaires. Au début des années 2000, la TVA applicable aux services électroniques était celle du lieu d’établissement du vendeur en ligne et non du lieu de destination. Ainsi, les GAFA ont-ils choisi le Luxembourg, au taux de TVA alors avantageux, pour installer leurs sièges européens. Entre temps, la réglementation européenne a été modifiée, mais la plupart de ces grandes entreprises sont restées.

Audace et réactivité… ou, pour reprendre les trois termes choisis dans le cadre d’un “nation branding”, d’une image de marque nationale : ouverture, dynamisme et fiabilité. En effet, à la stabilité qui le caractérise, le Luxembourg associe inévitablement le multicultu-ralisme. Sur ce minuscule territoire où siègent plusieurs institutions européennes, où l’on dénombre 175 nationalités et où l’on passe sans difficulté du français à l’allemand ou au luxembourgeois, les trois langues officielles, mais aussi à l’anglais, l’ouverture sur le monde apparaît comme une évidence.

Le pays compte d’ailleurs sur les talents venus d’ailleurs pour poursuivre son essor. Pour ce faire, l’université du Luxembourg, créée au début du nouveau millénaire, a intégré le Top 15 des meilleures jeunes universités du monde. “Pour les entrepreneurs français, le Luxembourg est un très bon laboratoire, mais aussi une porte d’entrée vers le reste du monde”, conclut Alexandra Benel directrice de la Chambre française de commerce et d’industrie au Luxembourg.