Maroc : Marrakech la Rouge / Tanger la Blanche

Comme chaque soir, la terrasse du Café de France affiche complet. En bas des marches, Issan donne de la voix pour inciter les touristes à franchir le seuil de la porte. C’est “the place to be à Marrakech”, s’amuse-t-il. Et il a raison ! De là-haut, le spectacle est total. La place Jemaa el-Fna, le cœur de la ville, bat à tout rompre. Et si l’on trouve ici des bâtiments ocre sans grâce, presque hideux, c’est que le charme de Jemaa el-Fna est ailleurs. Dès la tombée du jour, la magie de l’Orient opère et tout Marrakech semble s’y donner rendez vous.

D’abord, ce sont les vendeurs à la sauvette qui s’installent : des épices, des amulettes provenant du sud du Maroc, des oranges… Au milieu de la foule : les fameux costumes colorés des non moins fameux porteurs d’eau. De leur côté, les dresseurs de singes amusent les badauds tandis que les charmeurs de serpents soufflent dans leur ghaïta pour exciter les reptiles. Alentour, des acrobates, des percussionnistes, des conteurs… Plus loin s’installent des petits gargotiers. On s’asseoit sur des bancs autour de leurs stands improvisés pour déguster des brochettes, du poisson frit ou des beignets. Les bruits et les odeurs se mêlent jusqu’à l’ivresse. C’est ce spectacle qui a permis à Jemaa el-Fna d’obtenir le titre de “chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’Unesco”.

Chasse au trésor dans la Médina

“La place est bien évidemment un passage obligé. Elle est même parfois le point de départ d’une chasse au trésor dans la médina, explique Kenza Chaoui, directrice générale du réceptif Excel Tours. En général, les groupes séjournent trois ou quatre nuits. Les budgets démarrent à 600 euros par personne, mais il faut plutôt compter 800 euros minimum pour un séjour de qualité.” L’offre hôtelière est large et variée, tant dans la médina que dans la palmeraie, distante d’une dizaine de kilomètres, ou bien encore dans les nouvelles zones touristiques, comme l’Agdal. Un grand nombre d’établissements disposent de salles de congrès pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes. Et les ouvertures se multiplient, avec un risque évident d’overdose ! Voilà qui devrait permettre de négocier les tarifs, d’autant que le Maroc n’échappe pas à la crise, avec un recul des réservations, depuis quelques mois, compris entre 20 et 30 %, selon les spécialistes. “Après l’installation et un dîner, généralement pris à l’hôtel, une première visite le lendemain permet de découvrir l’essentiel des sites historiques de Marrakech en quelques heures”, poursuit Kenza Chaoui. Jacarandas et bougainvillées aux couleurs éclatantes, parfums de fleurs d’orangers… les guides touristiques ne manquent pas de superlatifs pour donner une image idyllique de la “ville rouge”. Mais ça, c’était il y a quelques années ! Aujourd’hui, la visite s’effectue plutôt entre voitures et mobylettes pétaradantes. Qu’importe ! La Koutoubia, cette mosquée dont le minaret d’inspiration hispano-mauresque domine Marrakech, est toujours aussi élégante. Seuls les musulmans peuvent y entrer. Alors, les “infidèles” se contenteront d’admirer ses parois ciselées et sa frise de faïence vert et blanc.

Se perdre dans le labyrinthe des souks

À quelques minutes de marche, les tombeaux des membres de la dynastie saâdienne (XVIe siècle) constituent une seconde halte. Une fois trouvée leur discrète entrée – une banale porte au fond d’une ruelle – on découvre plusieurs salles dont les murs tapissés de zelliges rivalisent avec les dentelles de stuc des plafonds. Tout proche, le palais de la Bahia clôt cette visite historique. Bâti au XIXe siècle, il aligne une succession d’appartements et de riads richement décorés, de cours plantées d’orangers, de jasmins et de bananiers… La tranquillité du lieu est seulement dérangée par quelques bruits secs et réguliers : le claquement de bec des cigognes dans leurs énormes nids installés sur les murailles du Palais royal voisin.

Reste à se perdre dans ce qui fait la réputation de Marrakech : les souks. La visite peut se faire en petits groupes, toutefois peu pratiques pour le shopping ! Le plus simple est d’indiquer un lieu de ralliement, place Jemaa el-Fna, par exemple, et de laisser chacun errer à sa guise au milieu des centaines d’échoppes assaillies par la foule. Il est bien difficile de se repérer dans ce labyrinthe de ruelles couvertes de roseaux qui laissent passer, ici et là, quelques rais de lumière, faisant planer sur la médina une ambiance striée, unique. Et une fraîcheur bienvenue durant les mois les plus chauds… Pour découvrir l’invraisemblable cité, le mieux est encore de se laisser guider par son instinct. Il y aura de toute manière toujours quelqu’un pour remettre l’étranger perdu sur le bon chemin ! Ici une porte décorée d’entrelacs marquant l’entrée d’un hammam, plus loin une petite cour ornée d’une fontaine. Et la foule qui baguenaude, tous ces visages burinés, les artisans à la tâche… le spectacle est partout. Le souk des teinturiers, avec ses écheveaux multicolores séchant en guirlandes au-dessus des ruelles retiendra l’attention des photographes ; celui des ferroniers d’art séduira les amateurs de déco qui ne résisteront guère aux objets en fer forgé qu’il convient de marchander, parfois de longues minutes… Et puis il y a aussi les plats à tajine, toutes ces poteries, et les cornes de gazelle, délicieux gâteaux marocains, et tant d’autres bricoles bon marché…

La nuit tombée, les programmes incluent généralement un dîner “Mille et Une Nuits”. Accueil par des hommes en costume berbère portant des torches,musiciens gnaouas, danseuses… tout est possible. Au menu : tajine et coucous ou mets plus raffinés, comme la fameuse pastilla. Le palais Gharnata ou le dar Zelij, dans la médina, ou encore le palais Soleiman, l’ancienne demeure du caïd et son patio à ciel ouvert, comptent parmi les adresses recherchées. Plus récent, et à quelques kilomètres du centre, le Beldi Country vaut également le détour. On peut même rejoindre ces palais en calèche, pour ajouter encore au folklore ! Les fameuses fantasias, données Chez Ali ou Borj Bladi, offrent pour leur part une formule repas-spectacle plus “touristique”. Installés sous des tentes caïdales dans un décor à la Disney, les convives dégustent un repas traditionnel, avec musiciens et danseuses, avant d’assister à un spectacle équestre qui se termine, comme il se doit, par une course de cavaliers berbères et une salve de coups de fusil. Inconvénient : il faut partager l’espace avec plusieurs centaines de touristes. Bien plus exclusive, la société Terres de fêtes propose des dîners au coeur de la palmeraie. “Site illuminé par des milliers de bougies, palmiers éclairés, musique orientale ou ambiance lounge, spectacles et même discothèque avec DJ… on peut tout faire, pour des groupes de quelques dizaines à plusieurs milliers de personnes”, assure le PDG, Jalil Benbiga. Enfin, depuis un an, Les Folie’s de Marrakech tentent de renouveler les plaisirs, avec un dîner-music hall façon Lido, animé par une troupe de jeunes Marocains. Le repas n’est toutefois pas à la hauteur, et le show un rien désuet. Reste l’immense salle de 1100 personnes, qu’il est possible de louer.

Des montagnes de l’Atlas à Tanger la blanche

Lors d’une opération à Marrakech, on peut en profiter pour pousser jusque dans les montagnes de l’Atlas voisin, enneigé de décembre. La petite station d’Oukaïmeden (2650 m), à 1h30 de route, a tous les atouts nécessaires au tourisme d’affaires. Mais ses infrastructures dépassées incitent aujourd’hui les opérateurs à préférer conduire les groupes dans la somptueuse vallée d’Asni, qui offre une vue sublime sur l’Atlas et permet d’approcher la culture marocaine au plus près dans des villages traditionnels ; ou au bord du lac de Takerkoust, à 40 km de Marrakech, pour des team buildings rafraîchissants. Si, dans un souci de préservation de l’environnement, les activités nautiques y sont interdites depuis quelques mois, il reste les activités terrestres, du montage de tente bédouine au VTT en passant par le polo à dos d’âne !

Marrakech la sudiste, Tanger la nordiste ; Marrakech la terrestre, Tanger la maritime ; Marrakech la “jet-setteuse”, Tanger la discrète… Les contrastes entre les deux villes sont marqués. Tanger a tout à y gagner, elle qui entend plus que jamais marquer sa différence pour attirer les voyageurs. La porte d’entrée de l’Afrique fut longtemps négligée par le roi Hassan II. Son fils Mohamed VI a décidé de réparer l’oubli et Tanger rattrape son retard à vive allure. Il suffit de se promener aux abords de la gare, délicieusement Art déco, pour s’en rendre compte. Les immeubles et les hôtels qui montent et montent encore, un centre d’affaires qui sort de terre, la corniche qui a été remodelée et se donne des allures de Croisette… Surtout, la médina renaît petit à petit. Voilà de quoi booster la fréquentation d’une ville qui bénéficie d’une image légendaire.

Ville des peintres et des écrivains

À seulement 14 km de l’Espagne, juste en face de Gibraltar,Tanger est baignée par les eaux de l’Atlantique et celles de la Méditerranée qui s’y rencontrent. Une situation stratégique qui lui a valu de bénéficier de 1923 à 1956 d’un statut international. De quoi justifier sa réputation de repaire pour trafiquants, si souvent mise en avant dans les films d’aventures des années 30-40 ! Mais Tanger, c’est aussi la ville des peintres et des écrivains, de Delacroix et de Matisse, de Paul Bowles (l’auteur du Thé au Sahara), de Jack Kerouac ou de Tennessee Williams. Beaucoup plus récemment, Bernard-Henri Lévy a pris le relais, faisant souffler un vent de “branchitude” sur la ville. Les people débarquent tandis qu’à l’inverse, les candidats à l’émigration, de la terrasse du café Hafa suspendue au-dessus de l’océan, ne rêvent que d’horizons européens. “Tanger est une ville bourrée de paradoxes, improbable, sans doute la moins marocaine des cités du Royaume, sans aucun bâtiment remarquable.Du coup, c’est tout Tanger qui est remarquable. Ceux qui viennent ici veulent découvrir un Maroc différent”, explique Jean-Olivier Arfeuillère, codirecteur du dar Nour, une maison d’hôtes de dix chambres perdue dans la médina qu’il est possible de louer intégralement pour des petits groupes.

Les spectaculaires contrastes que provoque ce melting-pot culturel sont perceptibles un peu partout. Mais il ne faut pas rechercher à Tanger une réminiscence d’un quelconque côté canaille qui a disparu depuis belle lurette ! Tout de même, la ville se prête à un jeu de piste ultraglamour, une sorte d’errance sophistiquée sur les traces de quelques célébrités : le Café de Paris et son horloge bloquée sur 12h30 qui a séduit Jean Genet, les ruines du Gran Teatro Cervantes et sa façade en azulejos, l’hôtel Continental qui a accueilli Degas et ne semble pas avoir changé depuis le XIXe siècle ! Et aussi l’hôtel El Minzah, adresse favorite de Rita Hayworth ; l’hôtel Villa de France, où séjourna Matisse en 1912 et qui, depuis la fenêtre de sa chambre, peignit quelques-uns de ses plus fameux tableaux. L’établissement, longtemps à l’abandon, est en passe de retrouver son lustre d’antan.

Là encore, il faut se noyer dans la médina qui s’étale en amphithéâtre jusqu’à la mer, par le Grand Socco, cette place historique qui donna un titre au roman de Kessel et qui est bordée par une église anglicane au clocher en forme de minaret et par le cinéma Rif, tout droit sorti du film Cinéma Paradiso. On se promène dans un dédale de maisons blanchies à la chaux, parfois repeintes en jaune ou bleu. Rien à voir avec Marrakech. Ici, pas de toiture en roseaux pour se protéger de la chaleur, les ruelles et les escaliers qui dégringolent vers le port sont baignés par une douce lumière, celle-là même qui attira tant de peintres. Et si, dans les faits, la médina est étonnamment propre et aérée, il faut considérer cela comme un début. “Un plan de développement touristique, pour un budget de 50 millions d’euros, est en préparation. Il s’agit d’améliorer l’urbanisme et l’habitat afin de rendre la ville plus agréable, avec par exemple l’embellissement des sites touristiques et de la médina, la rénovation des façades et de la chaussée”, explique Mustapha Boucetta, président du Conseil régional du tourisme. La place de la Casbah mériterait notamment un petit toilettage, histoire de mettre en valeur la façade crénelée du dar el-Makhzen qui s’y dresse. Cet ancien palais du Sultan est aujourd’hui reconverti en petit musée. Non loin de là, sur le marché, les femmes venues du Rif, reconnaissables à leurs immenses chapeaux de paille à pompons, vendent légumes, fruits et volailles. La balade s’achève immanquablement par une halte au café Fuentes, cher à Kerouac, ou au café Baba, étape favorite des Rolling Stones.

À la sortie de la ville, les villas de milliardaires du quartier de la Vieille Montagne narguent la vieille médina : ici le palais d’été du roi Mohammed VI, là celui de feu le roi Fahd d’Arabie… D’autres riches demeures anonymes se succèdent, perdues dans la végétation, jusqu’au fameux cap Spartel qui marque le partage des eaux entre la Méditerranée et l’Atlantique. Un simple phare veille sur le détroit, à proximité des grottes d’Hercule qui se font lifter pour l’été qui s’annonce. C’est ici, selon la légende, que le héros se reposa avant d’accomplir le onzième de ses travaux. L’hôtel Mirage voisin, à l’ambiance toute californienne, permet à d’autres héros, plus modernes, de se reposer. Hommes d’affaires et d’État apprécient sa tranquillité et sa terrasse donnant sur l’océan, parfaite pour un cocktail ou un dîner privé de quelques dizaines de personnes.

Tétouan, la “Petite Jérusalem”

Tout de même, il serait dommage de visiter la région sans se rendre à Tetouan, à une bonne heure de route. De préférence en longeant la corniche rifaine, face aux côtes espagnoles. L’occasion de découvrir d’autres travaux dignes d’Hercule, ceux de Tanger- Med, plus grand port de conteneurs du monde. Dans quelques mois, le trafic cargo y sera totalement dérouté, permettant de décongestionner le port du centre de Tanger qui sera consacré à la plaisance. Alors, on pourra à nouveau découvrir la ville depuis la mer, et s’émerveiller devant cet “éboulement de cubes de pierres”, pour reprendre l’expression de Pierre Loti.

Adossée aux contreforts du Rif, cette chaîne de montagnes où le cannabis pousse comme blé en Beauce,Tetouan peut s’enorgueillir d’une médina classée au patrimoine de l’humanité. Pas vraiment arabe, ni tout à fait andalouse, la “petite Jérusalem”, en mémoire de l’importante communauté juive qui l’habita, est presque étouffante. Difficile de déambuler sans se perdre tant l’entrelacs de ruelles étroites est dense, tant les souks sont animés. C’est depuis le souk des tanneurs que l’on découvre le mieux le charme et la blancheur de Tetouan. Une halte incontournable, malgré l’odeur ! Mais peut importe, là c’est le “plaisir des yeux” qui prime. Comme souvent au Maroc. Juste une dernière fois avant le retour.