Marrakech : quelques jours trendy au cœur de la ville rouge

En quelques années, Marrakech s’est mué en carrefour tendance ; de l’artisanat donc, mais aussi de la création, du design, de l’art contemporain et de l’art de vivre… Une singularité qui permet, dans la même journée, de passer de l’ambiance médiévale de sa médina au plus moderne des palaces.

Jamais d’arrêt à Marrakech. Non plus de repos, et surtout pas de nostalgie. Au fond, c’est un peu comme si la capitale du Sud marocain n’avait de cesse de renouveler le renouveau… Dans tous les cas, il est impensable d’imaginer immobiliser, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, cette tonitruante fantasia urbaine, cette vie qui court comme le vent du désert et qui modifie au jour le jour l’ancienne porte saharienne du royaume chérifien. La nuit, la ville ne dort que d’un œil ; le jour, elle pétarade au rythme du monde contemporain. Et vite ! Ainsi, des quartiers modernes sortent des sables par blocs entiers. Tandis que les hôtels de luxe, de très grand luxe même, y poussent plus vite qu’il n’en faut pour le dire, ailleurs tout un monde artistique, ultra créatif, a posé ses pinceaux et ses toiles, ses ciseaux ,burins et tours de potier qui font le meilleur des arts appliqués sur la scène internationale.

Marrakech n’est pas du style à s’installer dans la contemplation du temps qui passe. Elle ne l’a d’ailleurs jamais fait. Posée sur la route stratégique des caravanes, au carrefour des échanges commerciaux entre l’Afrique subsaharienne et le monde méditerranéen, elle joue sa propre musique sur toutes les clés d’une extraordinaire partition. Et cela, non-stop depuis sa fondation, au XIe siècle. Du coup, les ruelles de ses souks, autrefois couvertes de vignes et aujourd’hui de cannisses, ont vu passer tout ce qu’il est possible de voir passer : des chefs de clan charismatiques, des marchands d’esclaves, des bandits de grands chemins, des femmes vendues, des héros du désert et des jeunes gens en quête d’avenir… Peu importe qui ils étaient, peu importe

Magie du crépuscule

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Aujourd’hui, la magie est toujours là. Certes, la célébrissime place Jemaâ el-Fna est devenue en partie piétonne et se retrouve bien policée par rapport à ce qu’elle était il n’y a encore pas si longtemps. Mais à côté des restaurants ambulants –quatre planches et trois bancs – parfaitement alignés et joliment éclairés dès le crépuscule, les conteurs traditionnels, diseurs de bonne aventure, montreurs de singes savants ou charmeurs de serpents continuent d’œuvrer au maintien de ce chaos légendaire. À en croire les Marrakchis, cette fête, aussi quotidienne qu’unique au monde, n’est pas près de s’arrêter. Elle est là, voilée sous les fumées bleues des braseros, estourbie par le son des ghaïtas des charmeurs de serpents, étourdie par le rythme des tam-tam des descendants d’esclaves africains. C’est sûr, elle est bien vivante, Jemaâ el-Fna; et sans doute le restera-t-elle encore longtemps.

 

Jeunesse dorée à la terrasse des cafés

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Après la redécouverte de la médina, et surtout du charme fou de ses riads, ces petits palais aux murs extérieurs aveugles et aux frais patios qui ont fait pendant un temps les plus belles pages des magazines de mode, c’est autour des ex-quartiers “coloniaux” d’effectuer leur grande mue et de donner le ton à la ville rouge. Guéliz et L’Hivernage, ces quartiers dont Lyautey, commissaire général sous le Protectorat français, confia l’édification à l’architecte- urbaniste Henri Prost il y a un à peine siècle, avec le souci de conserver la couleur ocre brun ocre rouge des bâtiments de la ville ancienne. “À Guéliz, nous sommes au cœur de ce qui sera le “Saint-Germain des Prés ”marrakchi dans cinq à dix ans, promet Khadija Korati, directrice de l’hébergement du Bab Hotel, un boutique hôtel flambant neuf au design épuré et ultra contemporain. Les vieux commerces cèdent un à un leur bail pour laisser place à des galeries d’art et des magasins de créateurs.”

C’est donc ici désormais qu’on vient prendre le pouls de la ville, que l’on se retrouve en compagnie de la jeunesse dorée de Casablanca ou Rabat sur les terrasses branchées de vieux cafés redessinés. Avant d’entamer la tournée des boîtes de nuit qui ont investi peu à peu les demeures avant-gardistes qui caractérisaient le quartier de l’Hivernage, voisin de celui deGuéliz.C’est ici aussi que l’on se pose si l’on cherche un resort urbain, spacieux et verdoyant, et finalement tout proche de la vieille médina. “Cela fait désormais quelques années que l’Hivernage est un quartier qui bouge, raconte Karima Chakik, directrice commerciale et marketing du dernier- né des palaces du centre, le Pearl, décoré par Jacques Garcia. Nous voulions que notre hôtel soit situé à proximité de tout, car les cadres supérieurs que nous accueillons pour des réunions ou des séminaires ne restent généralement pas plus de trois-quatre jours. Ils partagent donc leur temps entre le travail et les visites.”
 
Cette image moderne, branchée, à contre-courant d’un quelconque tableau orientalisant, Marrakech la doit en grande partie à Yves Saint-Laurent et à Pierre Bergé. “Lorsque je découvris le Maroc, je compris que mon propre chromatisme était celui des zouacs, des zelliges, des djellabas et des caftans, racontait le couturier au tout début des années 80. Les audaces qui sont depuis les miennes, je les dois à ce pays, à la violence des accords, à l’insolence des mélanges, à l’ardeur des inventions.” Séduit, Yves Saint-Laurent n’hésita jamais à associer son nom à la Perle du Sud. En rachetant il y a une trentaine d’années la villa Majorelle, du nom du peintre à l’origine de la fameuse maison bleue, il rappela au monde entier que la ville ne se réduisait pas au simple rouge argileux des murs de défense de la cité almohade.
 
Aujourd’hui encore, le bleu intense de la splendide villa art déco révèle au néophyte un autre Marrakech, moderne, innovant, audacieux. Tout autour du bâtiment, plans d’eau, bougainvilliers, fuchsia, palmiers royaux, groupes de cactées et plantes posées en savantes broussailles y dessinent un tableau singulier qui trouve écho dans bon nombre de jardins paysagers nouvellement créés dans la palmeraie. “Marrakech a toujours été la destination touristique phare du Maroc. Mais il y a eu un nouvel engouement avec Yves Saint- Laurent, confirme Khalid Tijani, conseiller auprès du président du Comité régional du tourisme de Marrakech. Un effet de mode qui a vu l’installation dans son sillage de nombreux leaders d’opinion qui ont boosté la destination, lui ont donné une image de ville phare, hybride.”
 
Cette originalité, qui mêle à la fois tradition et modernité, s’inscrit en effet un peu partout. L’exemple le plus frappant reste certainement celui de La Mamounia, entièrement rénovée en 2009.Ce palace mythique, depuis près d’un siècle à l’ombre du sublime minaret de la Koutoubia, s’est offert une seconde jeunesse grâce à l’incontournable Jacques Garcia qui y a posé sa griffe néobaroque, adaptée aux codes des anciens palais : boiseries et stucs, zelliges, drapés et lignes subtiles… Plus d’un millier d’artisans ont oeuvré trois ans durant pour redonner le lustre d’antan au rendez-vous de la gentry internationale pendant l’entre-deux-guerres.
 

Savoir-faire inestimable

Ah, les artisans marrakchis ! Ils ont, eux aussi, fait la réputation de la ville. Et bien au-delà des frontières du Maroc. Car, dès le XIIe siècle, la casba halmohade comptait une douzaine de palais, des jardins, une mosquée, un hôpital ainsi que de nombreux caravansérails délicatement façonnés. Le rayonnement de la ville s’étendait depuis les confins du Sénégal jusqu’au pied des Pyrénées espagnoles. Tandis qu’au XVIe siècle, sous les Saâdiens, le palais ElBadi, malheureusement à l’état de ruine aujourd’hui, attisait toutes les convoitises avec ses marbres importés d’Italie, ses ors venus du Soudan et ses pierres précieuses de Chine.
 
Experts de la dinanderie, de la maroquinerie, de la poterie, du travail du bois et de mille autre a rts appliqués, les Marrakchis ont conservé, génération après génération, un savoir-faire recherché. Il suffit de regarder les magnifiques plafonds de la médersa Ben Youssef ou les finitions des koubbas des tombeaux saâdiens pour s’en rendre compte ; puis de les comparer aux structures de cèdre peint et aux patios de marbre du palais de la Bahia, datant de la fin du XIXe, pour y constater la même perfection. Et enfin de noter le travail réalisé dans la même veine sur l’un des nouveaux palaces de la ville, le Selman, ouvragé comme les appartements d’un sultan. “Le propriétaire du Selman étant Marocain, il tenait vraiment à ce que l’on se sente dans son pays, avec sa culture, son artisanat, son raffinement.Toutes les briquettes utilisées pour monter les murs ont été taillées à la main par des artisans venus de tout le pays. Pour les zelliges et le tadelakt, c’est pareil, nous avons sélectionné les meilleurs”, confie Antonia Maggiar, responsable de la coordination de l’hôtel.
 
Héritiers d’une longue et riche tradition artisanale, une nouvelle génération de créateurs a vu le jour ces dernières années à Marrakech. Regroupés dans une cinquantaine de showrooms dans le quartier de Sidi Ghanem, ils font les tendances de demain, innovent, exportent à travers le monde. Et c’est l’unique raison qui conduit le visiteur à s’aventurer dans cette zone commerciale où les rues sans charme contrastent avec l’agencement propret des boutiques de designers. Leurs créations font le bonheur des propriétaires de riads et villas de la région, et ces artistes cumulent les récompenses internationales à l’image de Younes Duret, lauréat de la Biennale internationale du design de Saint-Étienne, ou encore de Hicham El Madi qui expose cet hiver chez Harrods  à Londres. 
 

Grands noms de l’art contemporain

Le détour chez l’un de ces artisans fait désormais partie de la plupart des programmes des réceptifs. “Les attentes ont changé, assure Khalid Tijani. Les congressistes d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans. Ils veulent de la nouveauté, sont attirés par l’artisanat contemporain. Marrakech est en effet devenu une destination pluriactivités. Son socle était culturel il y a dix ans. Elle est désormais multi-culturelle.” 
 
Et l’art, disons carrément le grand art, y va désormais de son couplet. En quelques années, plus de vingt lieux d’exposition ont vu le jour, consacrant des artistes au talent internationalement reconnu. Difficile dès lors de se passer de la découverte de cette inventivité naissante. On flâne à présent au cœur de Guéliz dans la Matisse Art Gallery, qui, en pionnière, expose les grands noms de l’art contemporain marrakchi comme Mohamed Balili, Farid Belkahia, Salah Benjkane, Mahi Binebine, Omar Bouragba, Larbi Cherkaoui, Moulay Youssef Elkahfaï. Ou encore à la galerie Noir sur Blanc, référence après quatre ans à peine d’existence. 
 
Des résidences d’artistes commencent même à voir le jour à l’extérieur des murs de la ville rouge, à l’instar de celle créée par Mahi Binebine, en2003, sur la route de l’Atlas. À Tahanaout, au cœur d’un îlot de verdure, le peintre a posé son grand atelier et accueille artistes et amateurs d’art dans un environnement bucolique. Une dizaine de chambres qui invitent à la sérénité entourent un bassin-piscine où l’on resterait volontiers toute une saison. Un café littéraire – que l’on peut privatiser – et quelques salles d’expositions complètent cette paix sur terre, tout juste perturbée par le grésillement des tajines qui mijotent dans la cuisine attenante. Tout simplement délicieux. 
 
En plus du musée berbère qui vient d’ouvrir dans la villa Majorelle, Marrakech compte également deux lieux phares, privatisables pour l’organisation de soirées MICE. Le musée de Marrakech, installé dans un splendide palais du XIXe  siècle situé au cœur de la médina, célèbre l’artisanat et l’art décoratif de différentes époques, tandis que, de son côté, le musée de la Palmeraie, fondé par le créateur de parfum Abderrazzak Benchaâbane et installé dans une ancienne ferme en pisé, n’expose que des artistes contemporains. Les œuvres, pour certaines remarquables, sont accrochées sur les murs blanchis à la chaux des anciens bâtiments agricoles, leur donnant ainsi une résonance insoupçonnée. 
 
L’engouement marrakchi pour les arts plastiques s’illustre depuis deux ans par la création d’une biennale d’art contemporain, la Marrakech Art Fair. Des galeries marocaines, européennes ainsi que des institutions du monde arabe s’y donnent rendez-vous vers la fin septembre autour d’événements artistiques programmés dans les différents centres culturels de la ville, dans les ateliers d’artistes ainsi que chez quelques collectionneurs privés. Un événement international qui, à la suite du festival du film se tenant début décembre, témoigne de cette volonté de faire de Marrakech une destination trendy capable de rivaliser avec les plus grandes villes européennes. 
 
Reste l’art de vivre. Cette façon unique qu’a le peuple marocain d’appréhender la vie, ce vrai raffinement qui atteint toutes les couches de la société et qui, saupoudré d’un rien de fatalisme oriental, donne au quotidien, une réelle légèreté, pour ne pas dire par instants une quasi plénitude. Tout est codé, scénographié, ritualisé parfois même architecturé… Depuis l’exquise tradition du thé à la menthe servi brûlant jusqu’à celle, beaucoup plus sensuelle, de la séance de hammam dans des bâtiments souvent richement décorés. D’ailleurs, au temps des sultans, une ville se jugeait à la magnificence de ses bains. Chaque quartier avait le sien, signe de richesse et de santé. Lieux de liberté de mœurs, de parole déliée, de rites initiatiques durant très longtemps, le hammam d’aujourd’hui est plutôt synonyme de relaxation, de moment personnel que l’on vit pour soi et rien que pour soi. Les hôtels de luxe l’ont bien compris qui rivalisent d’inventivité pour offrir gommage au savon noir et gant de kessa, masque d’argile, soins à l’huile d’argan et massage. 
 
Pour autant, le bien-être ne s’arrête pas aux murs de tadelakt des hammams. Aromathérapeutes et enseignes de beauté haut de gamme fleurissent jusque dans les ruelles dessouks. Un savoir-faire qui s’offre le luxe de s’exporter dans les plus grandes capitales monde. “Il existe mille et une raisons de choisir Marrakech comme destination MICE, résume Khalid Tijani. Le climat, le dépaysement à proximité de l’Europe, la capacité hôtelière, de nombreuses années d’expérience dans le tourisme, le patrimoine, les multiples possibilités d’excursions post et pré congrès, la gastronomie… Et peut-être, par-dessus tout, l’hospitalité de ses habitants.