Miami, luxuriance arty

Sculptée par le soleil et l’Art déco, tropicale et délurée Miami est la plus latine des grandes villes américaines. Tandis que South Beach cultive son hédonisme glamour, Downtown peaufine sa skyline et Design District s’offre une nouvelle jeunesse par la grâce de la mode. Les entrepôts de Wynwood sont, eux, colonisés par les galeries d’art. Miami est une fête.
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Ocean Drive, sa plage, ses palmiers, sa promenade et sa ribambelle d’hôtels Art déco aux couleurs acidulées : pour le monde entier, la scène est incroyablement familière grâce à Miami Vice – Deux flics à Miami en français – et ses deux inspecteurs en costume de lin blanc et lunettes Ray-Ban qui, dans les années 1980, tentaient d’y faire respecter la loi. À cette époque, le quartier délabré de Miami Beach accueillait plus de drug dealers que de starlettes ; au point que les créateurs de la série télévisée durent financer les travaux de peinture des bâtiments pour pouvoir filmer leurs façades rose flamant, vert anis ou bleu lavande, éléments indispensables à l’esthétique de leur univers rock et glamour.

Crimes et trafics de drogue, Miami Vice dévoilait un visage violent de la ville, mais montrait aussi une population jeune et bronzée, une ambiance sexy. Résultat : l’image de la métropole floridienne en a été transfigurée. L’association de préservation de l’Art Deco District admet d’ailleurs volontiers que la série a accéléré le retour en grâce de South Beach constaté dès le début des années 90.

Les Américains, qui adorent les acronymes, rebaptisèrent aussitôt SoBe cette extraordinaire Riviera vers laquelle ne tardèrent pas à se ruer tous les faiseurs de tendance. Avec en tête, les photographes de mode qui assurent que la lumière de Miami Beach est unique, enveloppant leurs clichés d’un halo blanc et doux.

L’art déco croise les paquebots

SoBe donc, quelques pâtés de maisons truffés d’édifices Art déco presque tous construits entre 1930 et 1940. Ce style, tirant son nom de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes qui se déroula à Paris en 1925, est le premier mouvement architectural à avoir connu une diffusion planétaire, imposant ses volumes cubiques et ses lignes rigoureuses partout dans le monde, de New York jusqu’à Shanghai. Au contact de la Floride, il n’hésite pas à se tropicaliser, associant des thèmes nautiques et foraux aux traditionnels motifs géométriques. L’environnement balnéaire favorise aussi l’épanouissement du style paquebot, ou “streamline”, qui arrondit les angles, aplatit les toitures et remplace les fenêtres par des hublots.

La fusion des deux genres, les teintes pastel de ses stucs et les lumières crues de ses néons parachèvent l’originalité de la fantasque parade de South Beach, farandole d’hôtels, de résidences et de salles de spectacles, rescapés sublimes de la folle villégiature d’avant-guerre. Plus tard, c’est ici qu’échouèrent les premiers exilés cubains fuyant la révolution castriste. Devenu le “Cuba de l’Amérique”, le coin tomba en déshérence. L’heure n’était pas encore à la nostalgie et des “blocks” entiers seront démolis au début des années 70. Fort heureusement, la création, dès 1976, de la Miami Design Preservation League, première du genre, permet de stopper le massacre : avec plus de 800 bâtiments classés, Miami Beach peut s’enorgueillir d’abriter le plus grand quartier Art déco au monde.

Défilé Bling-Bling

À la hauteur de la 11e rue, le News Cafe est une escale privilégiée d’Ocean Drive, fréquentée en son temps par le couturier Gianni Versace qui venait en voisin. La terrasse de ce bistrot branché est aux premières loges d’une fascinante procession de décapotables – rouges de préférence – et de Hummers d’où s’échappent les rythmes syncopés du dernier tube R & B, aussi de motards façon Easy Rider, de jeunesse en bikinis, de surfeurs exhibant leurs muscles, de drag queens flamboyantes et de touristes en bermudas. En revanche, on ne croise plus guère de retraités sur ce boulevard maritime autrefois surnommé “l’antichambre du paradis”. Les locaux, eux, le boudent : trop bling-bling. L’action s’est déplacée au nord de Collins Avenue, où des adresses plus sophistiquées attirent les beautiful people, et sur Lincoln Road, l’artère piétonne en vogue. Même la populaire Washington Avenue est désormais considérée comme plus fréquentable qu’Ocean Drive, “O Ding” persiflent les snobs.

Les modes se font et se défont à toute allure à Miami Beach, où les lignes comptent beaucoup, ces cordons rouges qui séparent les VIP de la masse, le bon goût du vulgaire. Actuellement, la tendance est à SoFi, un triangle s’étalant du sud – South – de la 5e rue – Fifth street – à la pointe de l’île de Miami Beach, où des tours contemporaines sans âme, mais jouissant d’une vue exceptionnelle, ont été investies par les millionnaires, russes surtout.

Avant, on ne s’aventurait par ici que pour déguster des pinces de crabe chez Joe’s Stone Crab, une institution depuis 1913, en comptant sur le voiturier pour prendre soin de son cabriolet. Maintenant, les bonnes tables pullulent. Entre octobre et avril, on privilégie la fin de semaine pour venir dîner, quand les bateaux de croisière enguirlandés quittant le port pour les Caraïbes défilent au large. La terrasse de Monty’s, sur la marina, et celle de Smith & Wollensky, à South Pointe Park, réservent des points de vue formidables sur ce ballet de géants. Côté océan, le Nikki Beach Club est une plage privée délurée qui se privatise à condition d’anticiper, son carnet de bal annuel étant bien rempli.

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Agenda événementiel chargé

Car c’est cela Miami, un concentré d’énergies qui joue souvent à guichets fermés. En l’espace d’une décennie, Art Basel Miami Beach, première décentralisation de la plus prestigieuse foire d’art contemporain au monde, a totalement transformé la ville, un phénomène qui ne peut se comparer qu’avec l’ “effet Guggenheim” à Bilbao. Les aficionados réservent d’une année sur l’autre, et les nouveaux venus n’ont guère de chance de dénicher une chambre pendant la manifestation qui se tient début décembre. Même phénomène en mars, quand, dix jours durant, la Winter Music Conference donne à Miami Beach des petits airs d’Ibiza. En mai, lors du week-end de Memorial Day, c’est au tour des fans de hip-hop d’envahir la plage. En dehors de ces périodes, tout – mais alors vraiment tout – est possible dans le climat apaisé et mercantile d’aujourd’hui. “On est en Amérique et tous les espaces que compte la ville peuvent être privatisés. Même ses rues, à condition d’en avoir les moyens”, résume Franck Bondrille, patron de l’agence incentive Contact Events.

Dans l’ascenseur qui mène tout en haut d’un immeuble de Lincoln Road, ce fin connaisseur de Miami ne cache pas sa satisfaction de voir s’achever les travaux d’aménagement du Skydeck car, dit-il, “les innovations de ce type restent rares”.
Les bureaux de Sony Music étaient logés ici et tous les DJ connaissent ce toit où se sont déroulées des fêtes mémorables”, raconte son propriétaire Alain Zenatti, qui vient de procéder à sa mise aux normes de sécurité et à la création d’une toiture escamotable permettant d’affronter les averses tropicales. Avec une vue panoramique sur le quartier Art déco et la skyline de Downtown, c’est un tout nouveau lieu d’exception pour une soirée sous les étoiles…

Plus à l’ouest, au 1111 Lincoln Road – prononcer “eleven, eleven” – un parking fait le buzz depuis son inauguration en 2010. Car à Miami, on peut aussi s’ébahir devant un parking. Il faut dire que celui-ci est signé par le duo d’architectes suisses Herzog & de Meuron, qui a créé une structure “tout en muscles, sans vêtements, dans l’esprit de Miami Beach” selon les mots mêmes de Jacques Herzog. Comme un immense loft qui serait dépourvu de murs extérieurs. Des boutiques design au niveau de la rue, un restaurant au sommet : le lieu peut même être vidé de ses voitures pour un événementiel hors normes. “Très cher”, prévient Franck Bondrille. À deux pas se dresse la New World Symphony de Franck Gehry, dont la façade sert d’écran pour des projections nocturnes en plein air très courues.

Vraie fan des fifties

Ces gestes architecturaux aussi récents qu’audacieux démontrent que Miami, fière à juste titre de son Art déco, ne s’est jamais reposée sur ses lauriers et continue à innover. Elle l’a fait dès l’après-guerre, avec le style MiMo – Miami Modern – qui caractérise notamment les hôtels érigés dans la partie nord de Miami Beach par Morris Lapidus. Le légendaire Fontainebleau par exemple, dont la récente et fastueuse rénovation a remis sous le feu des projecteurs un courant sous-estimé jusqu’à ce que les fifties redeviennent dans le coup. On pourra aussi suivre la trace moderniste sur Biscayne Boulevard, “MiMo on BiBo”, toujours ce goût local des acronymes.

C’est l’occasion de quitter la plage pour la ville ! Car Miami Beach et Miami tout court, séparées par un bras de mer, sont deux entités urbaines fort différentes, unies seulement par quelques ponts. Le premier d’entre eux a été inauguré il y a tout juste cent ans, à l’emplacement de l’actuelle Venitian Causeway. À fleur d’eau, cette mythique de l’art et du divertissement. Creuset d’infuences au carrefour de l’Europe, l’Amérique latine et le reste des Etats-Unis, New York en particulier, Miami est en perpétuel mouvement.

À l’embouchure de la Miami River, les tours d’acier de l’Icon Brickell, dont l’une accueille le très sophistiqué hôtel Viceroy, symbolisent bien son effervescence fragile, mais résiliente. Ce projet spécialement dispendieux, dessiné par Arquitectonica, l’agence qui a commis presque tous les bâtiments emblématiques de la ville, et décoré par l’incontournable Philippe Starck, a été achevé en 2008, juste avant le “collapse” de l’automne, obligeant la banque HSBC à reprendre le contrôle de la vente de ses quelque 1 300 “condos”.

Mais aujourd’hui, la valse des limousines a repris devant l’hôtel Viceroy, summum du luxe baroque avec sa piscine flottant au 15e étage et son Club Fifty, perché au 50e, QG des fêtards sud-américains. Alentour, les grues sont de nouveau à la manoeuvre, la crise n’étant plus qu’un mauvais souvenir : dans quelques années, la skyline de Miami, qui manque encore un peu de panache, n’aura plus la même allure. En attendant, on a appris à s’amuser par ici : la jeunesse dorée et les cols blancs fréquentent assidûment les bars et les restaurants du Mary Brickell Village à l’heure de l’after-work, les touristes et les classes populaires lui préférant les terrasses de Bayfront Park, réhabilitées par Isamu Noguchi, où s’arriment yachts et bateaux taxis.

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Réhabilitations design

Plus au nord, les zones du centre occupées par des entrepôts étaient tout sauf recommandables jusqu’il y a peu. Comme Downtown, le Design District est pourtant sorti de son ghetto voici dix ans, quand des artistes ont commencé à investir d’anciens magasins de meubles à l’abandon. Ces pionniers ont vite été rejoints par tous les grands noms du design, suivis par ceux de la mode, repoussant les puristes vers d’autres horizons. Reste que Craig Robbins, le promoteur qui a relancé le quartier, est un grand collectionneur qui, chaque année, commande une oeuvre à un artiste de renom. C’est ainsi que l’atrium du Moore Building s’orne depuis 2005 d’une sculpture monumentale de Zaha Hadid, un élément de nature à rendre encore plus excitante la tenue d’un événement corporate dans ce show-room aux volumes industriels. À noter que l’architecte superstar pilote également la construction d’un gratte-ciel futuriste, au numéro 1000 de Biscayne Boulevard.

Ceux qui regrettent le consumérisme croissant de Design District mettront le cap sur Wynwood, quelques blocks plus au sud. Là, ce sont des entrepôts autrefois dévolus aux industries textiles qui connaissent un nouveau destin. Une renaissance qui ne date que de 2009, quand Tony Goldman, l’homme qui a revitalisé le Soho de New York, disparu en septembre 2012, racheta pour une poignée de dollars quelques bâtisses crasseuses et invita des vedettes du Street Art à venir peindre leurs murs pendant la tenue de la foire Art Basel : adossés à un restaurant trendy, les Wynwood Walls étaient lancés. Depuis, le quartier s’est couvert de fresques colorées et fourmille de studios de création, de galeries et de collections privées d’art contemporain.

Joli pied de nez, la collection de la famille Rubell, considérée comme l’une des plus abouties, est installée dans un ancien dépôt de la brigade antidrogue, à la frontière (actuelle) d’Art District. Comme beaucoup d’autres, cet immense espace se loue pour des soirées 100 % arty, les marchands du temple n’ayant pas encore pignon sur rue à Wynwood. “Prolongement créatif d’une visite guidée, nous proposons aux groupes de réaliser leur propre fresque, sous la houlette d’un grapheur local. Ils adorent !”, glisse Nadia Aribi, responsable des événements et des incentive au sein de l’agence Lizard IncentEvents.

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Les charmes du Biltmore

Un Miami nouvelle vague donc, totalement inimaginable il y a seulement cinq ans. Forcément, les tout premiers quartiers de la ville, de Coconut Grove à Coral Gables, en sont les victimes collatérales, désormais un peu “of the tracks”, hors jeu. Le voyageur y fera quand même un tour pour s’ébaudir devant les palais de corail de style Mediterranean Revival, élevés ici au tournant du XXe siècle, quand Miami se rêvait en cité-jardin. Clou de la balade, le Biltmore Hotel, sa tour néomauresque aux petits airs de Giralda sévillane et son cadre opulent, décor parfait pour un dîner de gala fastueux. En sirotant un long drink sur sa terrasse dominant un golf, on mesure le chemin parcouru depuis que quelques visionnaires ont convaincu le chemin de fer d’effectuer un arrêt dans ce qui n’était encore qu’un village cerné de plantations d’agrumes : c’était en 1896, une éternité à l’échelle de l’Amérique. Décidément, il faudra revenir souvent dans cette ville joyeuse et terriblement changeante.