Myanmar : les pagodes d’or de l’ancienne Birmanie

Le Myanmar, le pays des pagodes, est aujourd’hui tendance. Aussi bien pour les visiteurs individuels que pour les groupes?Corporate. Car, l’ex Birmanie, longtemps restée à l’écart des grands flux touristiques, s’ouvre clairement. Et même si le pays manque encore d’infrastructures hôtelières haut de gamme et se révèle au final assez cher, il faut se dépêcher.
Alors, Myanmar ou Birmanie ? Officiellement, c’est Myanmar qu’il faut dire ; depuis que les militaires au pouvoir ont décidé, en 1989, de changer le nom du pays. Pourtant, et même si la dénomination Myanmar est reconnue depuis 2001 par les Nations Unies, Aung San Suu Kyi, célèbre opposante au régime, prix Nobel de la Paix, déclare “préférer le nom de Birmanie, car celui de Myanmar a été autoritairement décrété sans consultation du peuple”. Voilà. Et c’est pareil pour un certain nombre de villes, dont Rangoon, rebaptisée Yangon, ou Pagan, désormais orthographiée Bagan…
 
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Aung San Suu Kyi. “La Dame”, comme on dit ici. Omniprésente lorsque, d’aventure, on réussit, de préférence hors d’un endroit public, à soulever le voile opaque qui drape les conversations. Une lady, presqu’une reine, dont on ne manque pas de montrer la maison – on aperçoit surtout son mur d’enceinte et le toit – installée sur l’autre rive du lac Inya, longée par la route allant de l’aéroport au centre historique de Yangon.

Le centre-ville donc ! Sur le coup, et à l’occasion d’un premier city tour, un saisissement de façades d’immeubles ex-coloniaux – autrefois sans aucun doute magnifiques – sur lesquelles se laissent aujourd’hui aller des arbrisseaux rebelles. Mais aussi une foultitude de murs lépreux, dégoulinants de moussons successives, des avenues droites comme des I, des rues tout aussi raides –mais encore plus chaotiques – , des bâtiments cages à poules dont les balcons croulent sous le linge à sécher… On l’aura compris : Yangon, l’ancienne capitale abandonnée par la junte militaire en 2005 au profit de Nayptidaw, ville créée de toutes pièces à 320 km plus au nord, n’invite pas, de prime abord, à la digression poétique. Disons-le même tout de go : Yangon est moche, et même très moche. C’est bien plus tard qu’on reviendra sur sa toute première impression.
 

Une des merveilles du monde

Car heureusement, en contrepoint à ce micmac monumental, cinq millions d’habitants peuplent cette capitale qu’on jurerait arrêtée dans le temps. Des habitants qui s’activent – point trop n’en faut tout de même, Yangon n’est ni Bangkok, ni New York – à l’ombre de ses innombrables pagodes, dont la Shwedagon, sans doute l’une des plus belles du monde. L’une des plus émouvantes aussi, avec un dôme d’or s’élevant à 98 m au-dessus de sa base et qu’on aperçoit de partout dans la ville. Depuis fort longtemps d’ailleurs, même si, contre la légende qui l’a faite naître il y a plus de 2500 ans, du vivant du Bouddha, les archéologues penchent plutôt pour une première pierre posée entre les VIe et Xe siècles. Ce qui lui a tout de même laissé le temps d’être détruite, reconstruite, bousculée par des tremblements de terre, pillée par des Portugais, profanée par des Anglais, ravagée par le feu, théâtre d’un attentat perpétré par la Corée du Nord et plus récemment témoin d’événements sociaux qui ont fait la une de tous les journaux du monde… On le voit, une vie mouvementée dont un œil non averti est aujourd’hui bien incapable d’en déceler les séquences.
 

Que d’or, que d’or…

Alors, inévitablement lorsqu’on a fait le voyage jusqu’au Myanmar, on grimpe vers le lieu le plus sacré du pays dans la pénombre d’escaliers couverts – il y en a un à chaque point cardinal, mais aussi un ascenseur pour sacrifier à la modernité –, pour déboucher sur une gigantesque esplanade de marbre blanc, éblouissante au soleil, brûlante sous les pieds qu’il serait sacrilège de ne pas avoir nus. Mais la vraie surprise, c’est que l’énorme stupa, entièrement plein, recouvert de 700 kg d’or, est coiffé d’un globe, d’or bien sûr, mais, qui plus est, serti de 4000 pierres précieuses et prolongé par une girouette incrustée, quant à elle, de 1100 diamants et d’un millier d’autres joyaux. Partout, ce ne sont que kiosques, statues de Bouddha multicolores, oratoires, pavillons, temples, clochetons, fontaines… Le tout évidemment ruisselant d’or.
 
Et puis il y a la foule… Une foule décontractée – car on est décontracté dans une pagode ; on prie certes, mais on rit fort aussi, on dort, on discute, on pique-nique même –, une cohue de fidèles venus en pèlerinage du fin fond du pays ou, plus simplement, de Yangon. Sans compter les innombrables religieux, eux aussi très à leur aise, qui ponctuent le lieu de leurs robes, safran pour les hommes et moinillons, rose pour les nonnes et les petites filles. Il n’est d’ailleurs pas rare lorsqu’on s’assoit à l’ombre d’un pavillon, fatigué par tant de décorum, il n’est pas rare donc que l’un d’entre eux vienne s’entretenir en anglais avec l’étranger. De quoi parle-t-on ? Du Myanmar, de la France, des coutumes et des différences… On sent bien que l’on aimerait parler de tout autre chose, mais on préfère rester sur sa réserve. On ne sait jamais, les mauvais souvenirs laissés par l’un des régimes les plus répressifs du monde ne sont jamais très loin. Puis le soir tombe, et c’est la lumière des projecteurs qui prend la relève. Tout simplement féérique.
 

Boutiques en ribambelle

Elle monte, cette lumière, tout doucement, étage par étage jusqu’à la flèche qui lance tous ses feux dans la nuit birmane. Il n’y a d’ailleurs bien qu’elle à s’illuminer ainsi. Car, à part quelques bars d’hôtels et de rares échoppes du quartier chinois, tout ou presque ferme à 22 heures. Sans aucun doute, Yangon doit compter parmi les capitales qui se couchent le plus tôt… Alors, il faut faire pareil, se mettre au lit très tôt pour se lever aux aurores.
 
Réveil matinal donc et départ pour le marché Bogyoke Aung San, aussi appelé Scott Market, du nom de son fondateur britannique. On trouve de tout sous le toit de ce grand marché fondé en 1928 et qui a su garder un vrai cachet colonial. Des fruits et légumes multicolores, de la viande bien sûr, mais aussi et surtout une ribambelle de petites boutiques – 2000 au total : d’articles de souvenirs plus ou moins heureux, de longis – ces carrés d’étoffe à petits carreaux que portent la majorité des hommes – , d’objets de la vie quotidienne en fer-blanc, de produits de l’artisanat, de tongs, de T-shirts et… d’antiquités, fausses ou vraies, sur lesquelles on s’attardera. Sur les fausses surtout, car les vraies, même si elles se négocient sans problème, sont interdites d’exportation. Ce marché-là est la première réelle occasion de rencontrer le peuple birman, dont la réputation de civilité, de gentillesse, de curiosité positive face à l’étranger, n’est plus à faire.
 

Passez-moi le 22, à Yangon

Dehors c’est pareil, puisque le marché Bogyoke jouxte le quartier colonial, construit en damier par les Anglais.?Ce qui, à défaut de lui donner le charme tortueux qu’ont presque toutes les vieilles villes, permet de se repérer extrêmement facilement. La foule est dense, les étals sont posés à même le trottoir, la popote se mitonne accroupi dans la rue, les bouquinistes étalent par terre.?Les bus surchargés se font doubler par des vélos taxis tandis qu’à l’ombre d’un teck, une table branlante accessoirisée d’un téléphone fixe a vite fait de transformer une aimable personne en téléphoniste.?Le Myanmar, c’est l’Asie du Sud-Est évidemment, mais c’est l’Asie du Sud-Est restée dans son jus, un peu comme si elle s’était arrêtée dans les années 70.
 
Et puis, il y a les bâtiments dont la majorité est passablement décatie. Mais il y a aussi les autres, ceux qui ont été restaurés ou réhabilités, et qui donnent une idée de ce qu’a pu être la splendeur de Yangon lorsqu’elle s’appelait Rangoon et se donnait des airs tantôt edwardiens, tantôt victoriens. Il y a ainsi, dans un tout petit périmètre, plus ou moins bien entretenu, plus ou moins bien réhabilité, l’hôtel de ville, le bâtiment de la haute cour de justice, le siège de la Myanmar Port Authority, le tribunal, l’ambassade de Grande-Bretagne, celle d’Australie. Et surtout le fameux hôtel Strand, lieu de légende construit en 1901, l’un des plus grands hôtels de toute la région, aujourd’hui redevenu un vrai palace avec son bar anglais so british et son salon de thé avec fauteuils en rotin et ventilateurs au plafond. Un délice de nostalgie.
 
Du coup, on est réconcilié avec Yangon, une pièce de théatre qui a le chic pour rater son entrée et le talent d’attaquer en beauté le deuxième acte en ouvrant le rideau sur des lacs en pleine ville, les lacs Inya et Kandawghi par exemple. Ce ne sont alors que promenades sur pilotis, parcs exubérants, maisons de thé reposantes et quartiers résidentiels très cossus… Une réelle douceur de vivre qu’accentue un sentiment de vraie sécurité. Car, si l’on fait exception des trottoirs défoncés, on marche normalement à Yangon ; on ne se sent pas agressé. D’ailleurs, on ne l’est pas. Par rien, ni personne.
 
Et puis, il y a les dômes protecteurs des pagodes, de toutes ces autres pagodes, omniprésentes, partout, dans tous les quartiers. Il y a notamment celui de la superbe Botataung, qui compte parmi les trois bâtiments religieux à conserver des cheveux du Bouddha et que l’on parcourt dans un véritable labyrinthe doré à la feuille. Du sol au plafond. On déambule dans l’or. On en chavire, presque. Voilà, le ton est donné par la capitale d’un pays où la ferveur religieuse ne fait pas mystère. Mais c’est, à Bagan, à une heure de vol vers le nord, qu’on prendra conscience que cette ferveur n’est pas née d’aujourd’hui.
 
Bagan, donc. Soit plus de 2230 temples, stupas et monastères construits entre le XIe et le XIIIe siècle au bord de l’Irrawady et répartis sur une plaine de 42 km2. Cela donne une véritable forêt de dômes en briques rouges, qui peuvent aller du petit monument d’une dizaine de mètres jusqu’à l’énorme temple d’une soixantaine de mètres ruisselant d’or. Ils sont certes isolés les uns des autres, mais suffisamment proches, parfois d’une centaine de mètres à peine, pour donner au site une unité surréaliste. Vu du ciel, c’est-à-dire depuis le haut d’une pagode dominante ou mieux, depuis la nacelle d’une montgolfière, le site, que d’aucuns comparent à Angkor, l’autre merveille du Sud-Est asiatique, est grandiose, sublime, magique.
 

Pourquoi tout ça ?

Revient en leitmotiv une interrogation, toute simple : pourquoi tout ça ? En fait, on ne connaît pas grand-chose des origines de Bagan. Mais on sait tout de même que c’est sous le règne de Anawrahta, au XIe siècle, que furent construits les plus grands édifices, dont la pagode Shwezigon. Ses successeurs continuèrent son œuvre pour ne s’arrêter qu’à la chute de la ville, en 1287.?Elle comptait alors… 12000 pagodes.
 
On ne citera pas ici tous les monuments et stupas qu’il faut visiter ou escalader.?Il y en a tellement qu’on aura bien le temps, sur place, d’en choisir quelques-uns parmi les plus célèbres avec un guide spécialisé. Mais ce qu’on dira, c’est qu’après avoir grimpé toutes ces marches ultra raides, après avoir parcouru des kilomètres de corridors, des dizaines de salles abritant des statues de Bouddha ; après avoir admiré à la torche électrique des fresques magnifiques, après avoir échappé pour la millième fois aux insistances harassantes des marchands du temple, on dira donc qu’il faut enfourcher un vélo, seul ou en groupe, pour s’égarer sur les chemins de terre rouge qui sillonnent le site. Et là, la magie du lieu prend toute sa dimension : le silence, le murmure du vent dans les épineux, des centaines de tourterelles qui chantent leur joie d’oiseau, des temples moins imposants qui ont le mérite de méditer dans une solitude absolue… Un univers divin mâtiné d’humanité et de travail des champs, animé par de placides attelages de zébus.
 
Car aux confins du site historique, il y a aussi des villages. Des villages comme avant, avec des jeunes et des vieux tous ensembles, des animaux vivants avec les hommes, des paillotes parfaitement entretenues et des cours de terre battue impeccablement balayées. Comme partout ailleurs, on salue l’étranger d’un large sourire et d’un léger signe de tête. Toujours.
 
À un jet de pierre, on s’arrêtera à New Bagan – Old Bagan, le vieux Bagan historique n’étant réservé qu’à quelques hôtels de luxe – créé de toutes pièces sur ordre des militaires au pouvoir, pour y visiter un atelier de fabricants de laque, spécialité séculaire de cette région. On y trouvera des objets traditionnels, des plats, des boîtes d’une qualité irréprochable, mais aussi des choses beaucoup plus contemporaines, comme des bagues, des colliers ou des bracelets à faire pâlir d’envie n’importe quelle Parisienne.
 

Croisière d’une journée

Reste le fleuve Irrawady, ou Ayeyarwady selon une autre transcription, qui tantôt roule des eaux jaunes sous des ciels de mousson apocalyptiques, tantôt scintille sous un soleil de plomb. C’est selon les saisons, les heures de la journée. Un beau fleuve aux eaux profondes, un axe de communication qu’on ne manquera pas d’emprunter lors d’une mini croisière d’une journée. Sur ses berges, c’est là aussi l’Asie d’autrefois qui défile : des chars à bœufs, des paysans à la tâche, des pêcheurs à leurs filets…
 
Mais cette Asie-là, faite d’éternité bucolique, de système de vie originel, on la trouve sur un troisième lieu, toujours programmé par les agences lorsqu’on visite le Myanmar : une petite heure d’avion et ce sont les eaux calmes du lac Inlé qui vont à leur tour entrer dans les besaces à beaux souvenirs.
 

Le miracle des “fils du lac”

Le lac Inle, une vingtaine de km de long, une dizaine de large, est entouré de collines culminant à 1500 m sur les pentes desquelles un Allemand et un Français cultivent la vigne. Mais ce n’est évidemment pas pour leurs chais que l’on vient au lac Inle. Ce n’est pas non plus pour ses eaux très claires et peu profondes, cinq ou six mètres tout au plus. Non, ce n’est pas ça. Si l’on vient sur le plateau Shan, c’est avant tout pour découvrir la culture des “fils du lac”, autrement dit l’ethnie Intha qui s’est installée ici, forcée et contrainte par un roi ombrageux qui l’a déportée au XIIe siècle.
 
Loin de se laisser abattre, les Inthas ont décidé de ne pas investir les rives du lac, mais le lac lui-même. L’environnement forçant la façon, ils développèrent du même coup une culture très originale, en créant des villages lacustres – que l’on visite aujourd’hui – , et en inventant un procédé de cultures maraîchères flottantes.
 
Principe : on crée des bandes d’environ 10 mètres de long sur deux mètres de large grâce à une sorte de compost de jacinthes flottantes, on ajoute un peu de terre dessus et on tire le tout sur les eaux du lac. Puis on arrime grâce à des pieux de bambous et on cultive cette terre miraculeuse depuis des barques à fond plat. Le résultat est miraculeux, puisque les Inthas couvrent pratiquement tous les besoins du Myanmar pour ce qui concerne la tomate.
 
Les villages, les monastères, les écoles, les épiceries… tout est perché sur pilotis. Y compris les ateliers des artisans que l’on atteint, comme tout le reste, exclusivement sur des barques à fond plat embarquant cinq à six personnes. Car, pour quasiment vivre en autarcie, les Inthas ont bien été obligés de créer leurs propres vêtements, leurs propres outils, leurs propres bijoux… Du coup, ils sont passés maîtres dans leur art et l’on découvre aujourd’hui des ateliers qu’on croirait droit sorti des campagnes du XIXe siècle, tant les outils sont rudimentaires. Aucune machine à moteur, mais des rouets, des métiers à tisser, des soufflets de bambou et des muscles pour le fer, des ciseaux à bois et des rabots pour les barques…
 
De ces lieux hauts-perchés se dégage, malgré la rudesse des tâches, une sorte de plénitude qui a, depuis bien longtemps, totalement disparu du monde industrialisé. Dehors, des barques s’en vont au marché – sur l’eau lui aussi – , tandis que des pêcheurs, manœuvrant leur pirogue d’une façon unique au monde, debout et avec le pied droit, partent jeter leurs filets. Et c’est comme ça tous les jours. Sauf peut-être au mois d’octobre, lorsqu’on promène en grande pompe de village en village quatre Bouddhas déformés par les couches successives de feuilles d’or appliquées par les fidèles. Tout s’arrête alors, à l’exception des embarcations chargées de touristes qui ont choisi la meilleure période pour se rendre au Myanmar. Cela dure 18 jours et les quelques hôtels de luxe qui bordent le lac affichent complet. Le spectacle est unique, et c’est sans doute l’une des plus belles manifestations populaires d’Asie du Sud-Est. L’une des plus authentiques, aussi. Mieux vaut donc se dépêcher.