Oman – Zanzibar : Mille et une nuits & une île magique

Deux destinations de rêves, Oman et Zanzibar, historiquement très liées et que certaines agences à l’avant-garde n’hésitent pas à proposer en combiné. Au bout des pistes d’atterrissage, des fantasmes de sultans et des rêves littéraires écrits avec des mots bleus.

Oman - Zanzibar : Mille et une nuits & une île magique

Elle est là, Mascate. Exactement comme le sultan Qaboos bin Said Al-Said l’a voulue depuis le début de son règne il y a 43 ans, c’est-à-dire entièrement blanche – la couleur sable est tout de même autorisée – et très basse, dépassant rarement les cinq étages. Comme dans ce quartier de Muttrah, autrement dit celui du port, allongé en croissant le long d’une corniche aménagée en promenade. Sa géographie reproduit d’une certaine manière la salle d’un théâtre à l’italienne, dont la scène serait figurée par une immense baie presque fermée. Là, à côté d’anciens boutres à l’amarre, des barques de pêcheurs s’agitent, ignorant souverainement le yacht de Sa Majesté qui pratiquement rivalise de taille avec son voisin, un navire de croisière appartenant à la compagnie Costa. C’est dire !

La House of Wonders

Il est tôt, très tôt, et le soleil donne à plein sur les balcons des façades immaculées. Des surplombs de bois ouvragés, absolument ravissants, construits par les Liwatiya, communauté de confession chiite venue d’Inde à partir du XVIIe siècle. Et au centre du quartier de Muttrah, une tache de couleur, la mosquée Lawati. Rythmant le tout, elle est repérable à son minaret de mosaïques bleues façon Samarkande, rehaussées de motifs ocre jaune.

Lampes merveilleuses

La matinée s’avance, les cafés sortent tables et chaises en plastique pour les premiers thés de la journée, les échoppes ouvrent une à une pour accueillir les premiers touristes qui débarquent de leurs bus. C’est que ce quartier abrite sous ses passages voûtés l’un des souks les plus spectaculaires d’Arabie. Par moment, avec ses lanternes à profusion éclairant de toutes leurs couleurs de minuscules boutiques sans fenêtre, avec ses laitons rutilants ressemblant à l’image qu’on pourrait se faire d’une lampe d’Aladin, avec ses coffres traditionnels probablement reproduits en Asie, ses poteries anciennes tournées avant-hier, ses étals de fruits secs, ses innombrables marchands de parfums capiteux et ses volutes d’encens qui ont autrefois fait la réputation du pays ; par moment donc, on se croirait sur un plateau de tournage bollywoodien pour un flm racontant Shéhérazade.

Oman

Au XVIIe siècle, les Liwatiya sont venus commercer à Mascate depuis la région du Sindh, au Pakistan actuel. Cette communauté hindoue convertie à l’islam chiite s’est implantée à proximité du quartier de Muttrah, dans une enclave à part. S’il est défendu aux non-membres de la communauté d’entrer dans cette “cité interdite”, ses abords laissent admirer les balcons ciselés des maisons traditionnelles, dominées par un minaret turquoise.

Le souk de Mascate donne l’occasion de côtoyer la population et de s’apercevoir de son exquise politesse. Ici, aucune lourde insistance de la part des marchands et surtout, on n’est pas du tout habitué au tourisme de masse”. Mohamed Ben Abderrahamane, directeur de l’agence réceptive Enjoy Oman.

Noires Abayas et Dishdashas immaculées

Il n’est pas bien grand, ce souk. On ne risque donc pas de s’y égarer. Du coup, on n’hésitera pas à s’aventurer dans l’une ou l’autre des minuscules ruelles partant de la voie réservée aux marchands des Mille et une nuits pour être tout à fait certain de mettre un pied dans le vrai ; par exemple chez les négociants d’or et d’argent, mais surtout de tissus violemment imprimés impossibles sous nos latitudes. Car, sous leurs abayas noires, les femmes portent des robes longues, de véritables feux d’artifice que l’on entrevoit par hasard, sous l’effet d’un coup de vent fripon ou lors de la montée d’une marche un peu haute. Du côté des hommes, des jeunes comme des vieux, c’est le blanc immaculé qui fait l’unanimité. Parfois un peu de beige, ou de prune, mais c’est rare… Ils portent donc tous la dishdasha, tunique fermée au ras du cou et qui descend jusqu’aux pieds. Dessous, puisque c’est l’immanquable question posée aux guides par des occidentales indiscrètes, ils ne portent qu’une tunique légère, voire un long pagne, blanc lui aussi, qu’ils enroulent savamment autour de leur taille. Sur leur tête, l’ubiquite kumma, un petit chapeau rond venu de la lointaine Zanzibar lorsque l’île était colonie du Sultanat. Le vêtement traditionnel est tellement porté à Oman, qu’on peut être sûr, lorsqu’on aperçoit un jeune homme en jeans-baskets, qu’il s’agit d’un ressortissant indien ou pakistanais… Pour ce qui concerne les femmes en robe courte, mais pas trop quand même, à tous les coups il ne peut être question que d’une Occidentale en vadrouille. “Ce souk est le lieu idéal pour une chasse au trésor, dit Mohamed Ben Abderrahamane, directeur de l’agence réceptive Enjoy Oman. Tous les trésors du monde sont là, brillants des mille feux de l’Orient.

Ça, c’était pour le quartier du port, incontournable must touristique. Reste, à quelques kilomètres de là, la Mascate historique, qui, avec ses 3 km2, détient le record de plus petite capitale du monde. Passé Bab El Kebir, la principale porte de l’ancienne enceinte, c’est une ravissante cité aujourd’hui très ouverte ; ce qui ne fut guère le cas jusque dans les années 70 – jusqu’à la déposition de l’ancien sultan par son fls, le sultan actuel – où l’on fermait encore les portes le soir et instituait le couvre-feu. Comme au Moyen Âge. Il n’y a pas grand-chose à voir à part quelques belles demeures, généralement d’anciennes ambassades à l’image de l’Omani French Museum qui était jusqu’en 1920 la résidence des consuls de France.

Ah si ! Il y a tout de même le palais du sultan, Al Alam Palace, aujourd’hui principalement utilisé pour les réceptions officielles ; une extravagance construite dans les années 70, un gros cube caché derrière quatre énormes et surprenantes colonnes en forme de feurs de lotus, peintes en bleu pétard ou dorées. Nul besoin d’être fin spécialiste pour se dire que ce bâtiment-là ne marquera pas l’histoire de l’architecture… Heureusement, le palais s’est récemment adjoint d’une aile nettement plus sobre, presque trop d’ailleurs, pour recevoir les officiels étrangers.

Le souk de Muttrah

1 et 2 — Le souk de Muttrah évoque une Arabie de légende. Entretenu par les silhouettes furtives des femmes en abaya, un air de mystère flotte dans ses allées remplies d’échoppes illuminées par des chapelets de verre multicolores suspendus au petit bonheur la chance. Mais c’est surtout le parfum de l’encens qui embaume ce marché des Mille et une nuits, résine récoltée dans le Dhofar et qui a fait la prospérité du commerce omanais.

Le Khandjar

3 — Magnifcente, opulente, au petit matin la grande mosquée Sultan Qaboos n’en dégage pas moins une impression de sérénité. 4 — Le khandjar, poignard emblème du pays porté fèrement par les Omanais, comme ici à l’accueil du restaurant Al Angham.

la vieille ville de Mascate

Nul gratte-ciel tutoyant l’infni, mais des maisons qui ne dépassent pas les cinq étages… Enserrée dans un écrin naturel entre la mer et une multitude de collines dentelées, la vieille ville de Mascate a su préserver soigneusement son charme séculaire grâce à des règles d’urbanisme strictes.

port de Sur

Une succession de forts bordent la route, en partie littorale, conduisant de Mascate au désert de Wahiba. À l’entrée du port de Sur, deux tours de guet protègent ce carrefour historique vers l’Afrique. Longtemps port principal du pays, avant l’essor de Mascate, la ville regarde vers la mer, avec pour autre spécialité la construction de boutres.

Le sens de l’épure

Sobriété ! Voilà le maître mot de l’architecture omanaise. On l’a vu, tout est à des années-lumière de ce qui se passe chez ses voisins du Golfe. Tout est blanc ou presque. Tout est droit, sans ambages, à peine assoupli ça et là par quelques fenêtres en ogives. Une telle simplicité pourrait pratiquement rappeler, dans sa sophistication épurée, la façon cistercienne. La comparaison est osée sans doute, mais il y a de ça dans ce bâti. Du coup, on va à l’essentiel, on apprécie l’incomparable tranquillité de la vieille cité fondée au 1er siècle de notre ère. Puis, là-bas au fond, le regard s’attarde sur le bleu de la mer qui s’impose en contrepoint aux deux montagnes bordant à droite et à gauche l’ancienne Mascate.

Ces rochers ont longtemps fait office de défenses naturelles, au point que les Portugais, qui ont tout de même occupé Oman pendant près de 150 ans, jusqu’en 1649, les ont chacune coiffée d’un fort : Al-Mirani d’un côté et Al-Jalali de l’autre. Ils sont encore là, ces forts aux tons bruns, intacts, l’un étant utilisé par l’armée et l’autre transformé en musée pour les visiteurs de marque.

Les quartiers chics de la capitale

1 — Les quartiers chics de la capitale omanaise, installés alentour de l’opéra, sont bordés par une plage infnie. Et publique. Le soir, la jeunesse s’y adonne à son sport favori, le football.

l'opéra de Mascate

2 — Inauguré fin 2011, l’opéra de Mascate présente une architecture traditionnelle revisitée de façon contemporaine. Avec toujours cette éclatante blancheur qui caractérise la ville.

Le palais Al Alam

3 — Tranchant avec la sobriété ambiante avec ses colonnes teintées d’or et de turquoise, le palais Al Alam, sans être la réalisation la plus réussie de la capitale, frappe l’esprit par son importance.

Lesquels VIP, comme tous les visiteurs d’ailleurs, n’échapperont pas, après avoir traversé la ville nouvelle, à la visite de la grande mosquée Sultan Qaboos. Immense, grandiose, hors limite… Tout a été pensé au superlatif dans ces murs inaugurés par Sa Majesté en 2001. Superficie : 416 000 m2. Nombres de fidèles pouvant s’y réunir : 20 000. Son lustre principal, fait en Allemagne et en Autriche : huit mètres de diamètre, 14 mètres de haut, huit tonnes et 1 122 ampoules. Le tapis persan : 70 m x 60 m, tissé à la main d’un seul tenant par 600 ouvrières pendant quatre années. Au passage, il pèse 21 tonnes… Et des murs crénelés à la manière des forts omanais, cinq minarets symbolisant les cinq piliers de l’islam, et des esplanades en marbre d’Italie, des espaces fleuris, des successions d’arcades, des salles d’ablutions, des jardins que les oiseaux enchantent, des bassins andalous rafraîchissants… Une unité de lieu certes, mais des matériaux, des artisans d’art et surtout des infuences empruntées à ce qui se fait de plus beau dans le monde islamique : à l’Iran, au Maghreb, à Samarkande, au dôme du Rocher de Jérusalem ou à la mosquée-cathédrale de Cordoue… Tout s’entremêle dans ce qu’il est convenu d’appeler du grand art.

Dernier monument en date à ne pas manquer : l’opéra. On sait Sa Majesté mélomane, elle ne ménagea donc pas ses efforts pour qu’un palais de la musique digne de ce nom soit construit dans sa capitale. Ce qui fut fait en 2011, et magnifiquement fait. C’est d’ailleurs le premier opéra présent dans la péninsule arabique. On y donne aujourd’hui des concerts de musique classique, de grands opéras, mais aussi des ballets, des récitals de fado ou des concerts de jazz.

Tant qu’à se trouver dans le quartier de Qurm, celui de l’opéra donc, pourquoi ne pas s’y attarder. C’est riche, opulent. Les maisons privées, où l’on pourrait sans peine loger une trentaine de familles, succèdent aux ambassades. Et au bout de la rue, une plage sublime. Des palmiers, du sable blanc et une mer toute bleue. Car on l’oublie trop souvent, Mascate est aussi une station balnéaire. Certains grands établissements hôteliers l’ont bien compris, pour ne citer que l’extraordinaire Shangri-La qui s’est installé à une vingtaine de minutes de la ville, entre les montagnes arides du désert et l’océan Indien. Il propose – mais il n’est pas le seul – toutes les activités nautiques possibles, depuis la promenade en boutre au coucher du soleil jusqu’à l’observation des dauphins ou la plongée sous-marine. “Lorsqu’il s’agit de groupe incentive, qui ne restent généralement que quatre ou cinq jours, poursuit Mohamed Ben Abderrahamane, à moins d’une demande spécifique, on rayonne autour de Mascate. Ce qui est largement suffisant… On organise un city tour bien sûr, une mini croisière sur un boutre au coucher du soleil, éventuellement des activités nautiques, mais surtout on les emmène dans la montagne, sur la route des forts et on leur fait passer une nuit dans le désert. Ils adorent”.

le Desert Night Camp

Un campement revisité de tentes bédouines – le Desert Night Camp – s’est installé au milieu du désert de Wahiba. Le soir, lorsque le soleil se couche, le silence envahit cette vaste mer de sable ondulée de dunes couleur miel. Au petit matin, c’est une balade à dos de chameau qui offre l’expérience de l’immensité avant de rejoindre Mascate.

systèmes d’irrigation

Classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, cinq systèmes d’irrigation, dont le plus ancien pourrait remonter à 500 après J.C., acheminent l’eau pure du Jebel Akhdar vers les villages aux alentours d’Izki et Nizwa. Chaque falaj a pour fonction de garantir un partage équitable de cette ressource précieuse.

Ethnique chic dans le désert

En voiture donc, en 4×4 pour être précis, et cap au sud pour le désert, le vrai, le grand, celui d’Arabie qui s’ouvre sur le “désert des déserts”, sublimement décrit par Wilfred Thesiger. La route est un peu longuette jusqu’aux premières dunes, mais on oublie tout lorsqu’on se trouve soudain au milieu de cet univers minéral, ces couleurs tout en fnesse qui vont du jaune pâle au brun foncé, du vieux rose au plus profond des indigos qui colorent les montagnes lointaines barrant l’horizon. Le 4×4 tangue un peu sur le sable meuble, mais cela n’impressionne personne, d’autant que le fameux campement, en l’occurrence le Desert Nights Camp, se profle en bout de piste. En fait de tentes, il s’agit plutôt de bungalows, 26 au total, répartis autour d’une unité centrale. Le tout est évidemment très confortable, avec, ce qui ne gâche rien, un petit côté chic-cosy-etnico-contemporain. Un vrai bonheur, y compris la nuit, lorsque de grands feux sont allumés et que du haut de la dune, on découvre un ciel piqueté de milliers d’étoiles et couvert par une voie lactée, vraiment très lactée, sous laquelle seuls les gens du désert ont encore la chance de pouvoir encore s’émerveiller. Le lendemain au matin, ce sera une courte balade à dos de chameau, avant de repartir pour Mascate en passant par des vallées où coulent des torrents canalisés qui s’accrochent au flanc des montagnes pour abreuver quelques bouquets d’oasis. Parfois, ils se retrouvent coincés dans des canyons, les wadis, et donnent de petits lacs d’eau très claire où l’on plonge délicieusement.

l'île de Changgu

1 — À quelques minutes de bateau de Stone Town, la capitale de Zanzibar, l’île de Changgu est aussi connue sous le nom d’“île prison”. Pourtant, son pénitentier, reconverti en hôpital pour voyageurs en quarantaine, n’a jamais accueilli de criminels. Aujourd’hui, c’est une colonie de tortues géantes qui s’y balade en toute liberté.


2 — L’infinie beauté plonge parfois ses racines dans un tas d’immondices : Zanzibar a fait du “bois d’ébène” – la traite des Noirs, en version moins pudique – une richesse.


3 — Un peu d’Oman et de l’Inde se retrouvent dans l’architecture swahilie, avec de sublimes portes sculptées, dont la finesse décrit le rang social du propriétaire de la maison.

Le sultan Bargash

4 — Le sultan Bargash a modernisé Stone Town à la fin du XIXe siècle. Témoin, la “maison des merveilles”, un lieu de réceptions “high tech” pour l’époque, disposant d’un ascenseur et de l’électricité.

Zanzibar, fantasme des âmes littéraires

Et puis ce sera un dernier coup d’oeil sur Mascate et la silhouette de la grande mosquée avant l’aéroport et l’avion qui rejoindra en quelques heures ce nom, ce fantasme : Zanzibar. Ce mythe qui a attiré ne serait-ce qu’en rêve, outre quelques bandits, tout ce que le monde occidental comptait de poètes, d’écrivains, d’explorateurs ou d’intellectuels en marge des salons des capitales européennes. Les Monfreid, Livingstone, Stanley… On dit même que Rimbaud songea, à un moment, à y poser ses semelles de vent et Kipling sa plume.

Aujourd’hui encore, s’arrêter quelques jours à Stone Town, la capitale de l’archipel, participe plus de la démarche littéraire que du tourisme ordinaire. Plus tard, on s’en ira femmarder dans l’un ou l’autre des resorts très haut de gamme qui valent bien, en mer bleue, en luxe et en qualité de service, ceux de l’île Maurice ; mais ça, ce sera plus tard, après ces quelques jours – qu’on pourrait presque qualifer de rimbaldiens – passés dans les mystères de la ville de pierres.

Pourquoi Stone Town, “ville de pierres” ? Parce que les maisons de la minuscule cité-labyrinthe sont avant tout faites de pierres de corail ou de calcaire. Et comme ce type de matériau ne résiste pas très bien aux moussons apocalyptiques, tout ou presque est passablement abimé. Ce qui, curieusement, lui donne un charme fou, un jus qu’aucun décorateur ne saurait reproduire. De la mousse par-ci, de vieilles tôles rouillées par-là, des portes qui, après tant d’eau et de soleil, ont réussi à garder leur cachet, des ruelles brinquebalantes où seuls s’aventurent les piétons, les vélos, les scooters et quelques charrettes à bras. Au-dessus de tout ça, des balcons fraîchement peints s’avancent jusqu’à presque toucher leur vis-à-vis, tant les rues sont étroites. Certains sont aveuglés par des moucharabiehs, comme pour rappeler que Zanzibar est musulmane et qu’avant de gagner son indépendance en décembre 1963, elle fut entre autres sous infuence portugaise, anglaise, allemande, mais aussi annexée par le Sultanat d’Oman en 1698 qui en fit même sa capitale au détriment de Mascate en 1832.

les fermes aux épices

Girofe, cannelle, poivre, muscade… les fermes aux épices entraînent dans un foisonnement de senteurs envoutantes.

À partir de 1862, Zanzibar devint un sultanat à part entière et vit se succéder 11 princes. C’est que c’était quelque chose, Zanzibar. Une position stratégique parfaite au large des côtes africaines, un commerce forissant d’or et d’épices, mais surtout, en beaucoup moins glorieux, un marché aux esclaves extrêmement lucratif. Entre 1830 et 1876, date de la fin officielle du trafc du “bois d’ébène” mais qui a évidemment continué après son abolition, il s’y est négocié aux enchères, pas moins de 600 000 malheureux. Juste à côté de la place où s’effectuaient les ventes et aujourd’hui occupée par une église anglicane, on peut visiter, si l’on peut dire, une maison aux esclaves possédant une cave voûtée, pratiquement sans ouverture où étaient enchaînés en surnombre des femmes et des hommes en passe de devenir “propriété de”.

En face de l’édifice, un autre moment d’émotion s’impose, avec une sculpture-monument extrêmement puissante, oeuvre de l’artiste suédoise Clara Sörnäs créée en 1997. Il s’agit de cinq Africains, têtes baissées, debouts, chaînes au cou, dans l’attente, et placés dans une simple fosse. Presque un trou. Au-dessus, un arbre solitaire ajoute encore à la dramaturgie. C’est si talentueux, si fort que c’en est presque plus émouvant que la maison des esclaves elle-même.

l’océan Indien

En fin d’après-midi, des boutres traditionnels, les dhows, promènent les touristes au soleil couchant, à l’heure où les eaux turquoises de l’océan Indien se mettent à rougeoyer.

Comment, après cela, retourner le coeur léger dans ces rues où va doucement la vie ? C’est bien là le tour de force de cette ville magique, qui oblige à laisser ses états d’âme de côté et propose de s’asseoir sur un banc à palabre de pierre patiné par des milliers de fesses et au moins autant de discussions enfammées. Puis ce sont les rires des enfants jouant dans les patios dissimulés par de sublimes portes – il en reste environ 500 dans la ville –, véritables oeuvres d’art inspirées de l’esthétique indienne. Enfin, ce sont des échoppes hors du temps, et le soir, sous des lumières de hasard, des ombres de femmes voilées de noir qui viennent de nulle part pour se rendre on ne sait où, sans même jeter un regard à l’étranger sous le charme. Zanzibar ne devrait être photographiée qu’en noir et blanc, voire en sépia, même si quelques robes bigarrées rappellent les saris de l’Inde ou les couleurs de l’Afrique, ni l’une ni l’autre très éloignée. Il flotte dans l’air lourd de l’équateur des tonnes de nostalgie, de rêves échoués, de fortunes faites et d’autres perdues, et peut être bien, lorsque la nuit est tombée, s’y promènent encore les âmes de personnages d’autrefois qui n’ont jamais réussi à s’en détacher.

Zanzibar ne se laisse pas conquérir comme ça. C’est sophistiqué, Zanzibar, difficile à saisir. Indiens, Arabes, Africains, Européens… tous les styles, toutes les influences, tous les modes de pensées, que ce soit dans l’architecture ou dans la façon d’envisager la vie, y cohabitent. On verra cela sur le marché, sorte d’étouffante halle aux épices – safran, curry, cardamome, gingembre, clous de girofes… – installées sous un toit de tôles rouges. On le trouvera aussi dans la gastronomie mâtinée de saveurs indiennes ou africaines, et on le rencontrera enfin près du port, à la terrasse de ce restaurant surtout fréquenté par des étrangers, et qui porte le nom de Mercury, du nom d’un des plus célèbres enfants du pays, hallucinante rock star des années 80.

Zanzibar

Zanzibar, un vrai mythe plongé dans l’inconscient des écrivains depuis le XIXe siècle… Son nom révèle des parfums d’aventure, possède le goût des mystères, dévoile comme par magie des images d’Afrique mélées d’Orient. Aujourd’hui encore, le dédale de ses rues étroites suscite l’imaginaire des voyageurs.

Stone Town

Il faut s’égarer sans hésitation dans le labyrinthe de Stone Town. Au hasard, on rencontre ici la demeure d’un ancien marchand au balcon richement ouvragé, là un banc à palabre séculaire, partout des maisons aux murs décrépits et pourtant ornées de portes fastueuses. Le charme agit et l’esprit se met infailliblement à vagabonder.

Un tube de Queen ? « A kind of magic »

Le crépuscule arrive. Les baffles du Mercury, sur demande, balancent un tube du chanteur du groupe Queen trop vite disparu, les enfants jouent au foot sur la plage, des bateaux à voile triangulaire blanche passent doucement et les boutres ventrus, ces bâtiments au curieux profil hésitant entre la jonque asiatique et la caravelle portugaise, se mettent à l’amarre. Ils sont chargés de touristes qui reviennent, pour certains de cette île qu’on aperçoit au large, un confetti frangé de sable blanc prévu de prime abord pour héberger une prison qui n’aurait, dit-on, jamais vu l’ombre d’un détenu. “Trop beau pour une prison”, aurait autrefois jugé un gouverneur perspicace…

Perches

1 — Généralement, ces perches, ces énormes fagots posés au bord des routes, sont d’une composition follement artistique. À part cela, ils finiront leur vie en charpente de maisons résistant aux moussons.


Un peu d’Afrique et beaucoup d’Orient

2 — Un peu d’Afrique et beaucoup d’Orient, ou est-ce l’inverse ? Dans son architecture, dans sa langue, dans la diversité des communautés qui la compose, Zanzibar raccourcit la distance séparant les rives du golfe d’Oman des côtes de Tanzanie.

Zanzibar est une destination à la mode, dit Maturaf Maanfou, directeur de l’agence Regional Tours & Safaris. En général, les groupes restent deux ou trois nuits et s’offrent quelques variantes autour d’un programme type comprenant un cocktail chic au Serena, le palace inauguré par l’Aga Khan, une journée en mer sur un boutre local avec arrêts et jeux sur des îlots de rêve, et bien sûr une visite commentée de la ville, du jardin des épices et un salut aux singes colobes, espèce endémique des forêts de Zanzibar. Le reste du temps, ils le passent dans l’un ou l’autre des resorts installés en bord de mer.

Et là, c’est l’océan Indien dans toute sa splendeur. Avec tout ce qu’il faut de cocotiers, de sable blanc, de mer turquoise, de cocktails au coucher du soleil et de buffets magnifiquement garnis. La foule en moins, Zanzibar étant pour l’instant encore épargnée par le tourisme de masse. Mais cela risque bien de ne pas durer…