Quartier européen : un avenir harmonieux

Après des décennies de construction anarchique, le quartier européen retrouve son unité et s’intègre à nouveau dans le paysage urbain bruxellois. Cap sur l’équilibre entre vie institutionnelle et vie urbaine.

“Canyon” de la rue de la Loi, goulot de la rue Belliard (ici en photo) où s’engouffrent les voitures : ces axes stratégiques du quartier européen, longtemps sombres et tristes, s’inscriront dans un cadre beaucoup plus vivant avec l’adoption en 2008 d’un schéma directeur, dont les effets commencent à se matérialiser.
“Canyon” de la rue de la Loi, goulot de la rue Belliard (ici en photo) où s’engouffrent les voitures : ces axes stratégiques du quartier européen, longtemps sombres et tristes, s’inscriront dans un cadre beaucoup plus vivant avec l’adoption en 2008 d’un schéma directeur, dont les effets commencent à se matérialiser.

Par un début d’après-midi de fin d’été, la place Jourdan, dans la commune d’Etterbeek, est pleine à craquer. Plus une table libre, à peine une chaise à rafler. On se croirait sur une place de village un jour de fête. Le visiteur égaré serait bien en peine d’imaginer qu’il vient de plonger en plein cœur du quartier européen. Le vêtement est décontracté, l’atmosphère l’est plus encore et, au bout de la place, on aperçoit la verdure du magnifique parc Léopold, aux allures de Buttes Chaumont, avec son joli lac qui invite à la flânerie.

Tout semblerait presque idyllique. Pourtant, quelques centaines de mètres plus loin, le décor change radicalement. Place Schumann et plus encore rue de la Loi, les imposants bâtiments des différentes institutions européennes donnent à ces artères bruyantes des allures de mégalopole sans âme. “La difficulté que nous rencontrons actuellement est de réussir le remariage entre les institutions et le quartier qui, à l’origine, était résidentiel”, explique Tom Sanders, directeur de la stratégie territoriale de Perspective Brussels, entité ayant pour but de raccourcir les délais entre les prises de décision et la mise en application des projets urbains, notamment dans le quartier européen.

Créé en 1837 à l’initiative du roi Léopold Ier, ce quartier fut d’abord baptisé… Léopold. Durant tout le XIXe siècle, on y bâtit de belles maisons spacieuses, voire des hôtels particuliers, à l’intention de la grande bourgeoisie et de la noblesse. Nombreux étaient alors les parcs, les squares et espaces verts qui aéraient les rues et donnaient un petit air de campagne à la ville. Puis, dans la deuxième moitié du XXe siècle, l’installation quelque peu subreptice des institutions européennes et de certains acteurs privés a donné lieu à un mouvement d’urbanisation arbitraire et sauvage. Entre deux maisons bourgeoises poussaient des tours et de volumineux bâtiments, sans grand respect du tracé des axes préexistants, encore moins d’une unité architecturale. Au fil des décennies, les résidents ont déserté les lieux et, la nuit tombée ou le week-end venu, les rues devenaient vides.

Depuis quelques années, nos grands défis territoriaux sont de donner aux institutions la possibilité de s’épanouir, mais aussi de s’intégrer dans le quartier pour qu’elles n’apparaissent plus comme des forteresses impénétrables. Ceci, en incluant notamment des commerces en rez-de-chaussée, voire des crèches ouvertes aux employés des institutions comme aux habitants du quartier”, précise Tom Sanders. À terme, l’objectif est de créer une mixité sociale, d’attirer des résidents et de faire du quartier européen un lieu de vie à part entière où les Bruxellois pourront passer du temps.

“Au cours des années 1960 à 1980, d’énormes bâtiments se sont imposés dans le tissu urbain. Quand la région a commencé à prendre les choses en main, une série de plans a été conçue pour améliorer la situation et éviter quelques aberrations urbanistiques”, poursuit le directeur stratégie de Perspective Brussels. Le plan le plus marquant aura sans doute été celui de 2008, visant à “casser le canyon” de la rue de la Loi – sans doute la rue la plus défigurée par les grands immeubles et les voies rapides – afin de favoriser la perméabilité de part et d’autre de l’axe plutôt que d’en faire deux îlots séparés, comme désolidarisés du reste du quartier. “De nouveaux axes de passage seront créés, ainsi que de l’espace au sol”, assure également Pierre Lemaire, chargé de projet et de stratégie sur le territoire. La construction de trois tours permettra de libérer cet espace, améliorant ainsi le cadre de vie, non seulement des employés européens, mais aussi des habitants du quartier et des visiteurs.

En réaménageant les parcs et la place Schumann, qui sera d’ici peu rendue entièrement piétonnière, ainsi que les places Jourdan et du Luxembourg, la configuration du quartier évoluera énormément. “Depuis qu’un schéma directeur a été conçu il y a dix ans, 150 000 m2 de logements ont déjà été construits”, continue Pierre Lemaire. Ce plan d’urbanisme majeur, qui avait été initialement dirigé par l’architecte français Christian de Portzamparc, a cependant été mis à mal par des freins politiques et administratifs, des mésententes entre la ville et le gouvernement de la région. Aujourd’hui, un plan de substitution appuyé par divers concours d’urbanisme et d’architecture se met doucement en place pour réajuster les projets de construction. “On envisage aussi un grand équipement public de culture ou de sport afin d’intégrer d’autres activités dans le quartier”, souligne Pierre Lemaire.

À taille humaine, mais d’envergure mondiale : grâce aux institutions européennes, Bruxelles profite d’une visibilité internationale.
À taille humaine, mais d’envergure mondiale : grâce aux institutions européennes, Bruxelles profite d’une visibilité internationale.
Au cœur des institutions avec la Commission, les bâtiments modernes du Parlement européen contrastent avec l’historique place du Luxembourg.
Le jeudi soir, une population cosmopolite converge vers la “Place Lux” pour des after works animés.

Expérimentation urbanistique

Si des années ont été perdues dans ces blocages administratifs et politiques, les choses se décantent : une tour vient d’être inaugurée et trois autres devraient sortir de terre dans les quinze prochaines années. Et, point positif, le quartier, qui ne comptait que 650 habitants en 2009, en dénombre aujourd’hui 1 500. Ce chiffre devrait passer à 10 000 à l’horizon 2040. “Le quartier a le taux de vacances le plus bas de la région, autour de 6 %. Il a donc un vrai potentiel de développement. Ses 3,5 millions de m2 de bureaux représentent aussi le plus gros stock en ville en la matière”, conclut le chargé de projet. Par ailleurs, le quartier européen étant aussi un lieu d’expérimentation urbanistique, on élabore, suite aux attentats de mars 2016, des stratégies sécuritaires en installant des dispositifs non invasifs, certes pour n’effrayer personne, mais aussi dans un souci d’esthétique et d’unité visuelle avec, par exemple, des massifs arborés qui se fondent parfaitement dans le paysage.

À terme, l’objectif est de créer une mixité sociale, d’attirer des résidents et de faire du quartier européen un lieu de vie à part entière où les Bruxellois pourront sortir et passer du temps.

Tournant décisif dans cette réhabilitation, la croissance du tourisme : ces cinq dernières années, le quartier européen est devenu la deuxième destination touristique de Bruxelles après le centre historique, notamment grâce à la présence de musées comme celui du Cinquantenaire, situé dans le majestueux parc éponyme – en pleine restructuration –, ou comme le Parlamentarium, au sein du Parlement européen. Autre nouveau point d’intérêt, la Maison de l’histoire européenne, ouvert en 2017 dans une ancienne école dentaire située à l’intérieur du parc Léopold, a été créée à l’initiative du Parlement européen pour favoriser une meilleure connaissance de l’histoire du continent, en particulier de celle de l’Union européenne.

Cette Maison propose notamment une exposition permanente constituée d’objets et de documents emblématiques, ainsi que des dispositifs éducatifs interactifs. “500 000 visiteurs sont attendus chaque année dans le quartier, sans compter le tourisme d’affaires qui se fait également très important”, concluent les représentants de Perspective Brussels. Parmi les raisons de ce poids en tant que destination d’affaires, on compte les institutions bien sûr, mais aussi l’ouverture, en 2016, de la nouvelle gare Schumann, depuis laquelle on rejoint désormais l’aéroport de Bruxelles en cinq petites minutes. Rama Gilles, qui travaille depuis 2002 à la direction des ressources humaines de la Commission européenne pour les marchés publics, s’est trouvée en bonne place pour observer l’évolution du quartier. “Alors qu’il y a encore quatre ou cinq ans, nous avions tendance à ne pas sortir de nos bureaux et déjeuner rapidement dans nos cantines, nous avons aujourd’hui le sentiment de profiter d’une vie de quartier. Nous avons même tendance à nous y retrouver le soir, explique cette eurocrate. Il me semble que les Bruxellois sont de plus enclins à sortir ici. Comme si le quartier s’était constitué une âme, petit à petit.”

Avec le Parlementarium et la Maison de l’histoire européenne, les institutions se dotent de porte-parole pédagogiques et touristiques.
Avec le Parlementarium et la Maison de l’histoire européenne, les institutions se dotent de porte-parole pédagogiques et touristiques.

Cafés tendance

Sur la place Jean Rey, située entre Schumann et la rue de la Science et point central entre les différentes ramifications du quartier européen, on trouve un café très tendance, le Grand Central, dont il existe des répliques ailleurs à Bruxelles. L’esprit est un peu brut, industriel, avec une jolie terrasse. “L’ouverture de ce café il y a deux ou trois ans a complètement changé l’esprit de la place, poursuit-elle. J’ai désormais beaucoup de plaisir à venir travailler dans ce quartier. À proximité de mon bureau, il y a deux cafés typiquement italiens, où l’on sert toutes sortes d’expressos parfumés. C’est agréable, car prendre un café est important pour les gens de la communauté européenne qui se retrouvent aussi bien pour discuter de leur travail que pour souffler.

Parmi les autres adresses fréquentées par Rama Gilles, on trouve aussi Chez Elvis, rue de la Science où elle travaille ; un café tendance qui propose des jus de fruits et légumes frais, mais aussi les fameux “pistolets” belges. Ouvert plus récemment par le même propriétaire, The Office offre un espace de travail dans l’esprit “comme à la maison”, avec des canapés où l’on peut se prélasser. Non loin de la place du Luxembourg, un restaurant bobo, El Turco, propose des produits de grande qualité, et entre la rue de la Paix et la rue Saint-Boniface, certains restaurants sont devenus de véritables institutions comme Ultime Atome, ouvert jusqu’au bout de la nuit. “Je pense que peu d’eurocrates vivent dans ce quartier qui attire plutôt des trentenaires sans enfants. Ceux qui ont des familles ont encore tendance à vivre ailleurs, mais l’évolution est nette, le quartier se repeuple”, conclut Rama Gilles.
Il y a peu, un espace de coworking a ouvert rue Belliard. Peu à peu, les créatifs indépendants investissent eux aussi les rues européennes.

Attirer de nouveaux résidents, révéler son potentiel culturel et loisirs : petit à petit, le quartier européen s’ouvre à la vie. Parmi ses hauts lieux de rendez-vous, la brasserie Ultime Atome, au décor Art Nouveau.
Attirer de nouveaux résidents, révéler son potentiel culturel et loisirs : petit à petit, le quartier européen s’ouvre à la vie. Parmi ses hauts lieux de rendez-vous, la brasserie Ultime Atome, au décor Art Nouveau.

Le lobbyiste : un mythe à casser ?

À Bruxelles, entre 15 000 et 20 000 organisations figureraient au nombre des lobbies de l’Union européenne, dont 10 % environ seraient françaises. Parmi elles, des associations industrielles, de grandes entreprises, des cabinets de consultants… “L’image romanesque, bien ancrée dans les esprits, du lobbyiste incognito ne se déplaçant qu’avec sa mallette, est un véritable mythe, s’amuse Edoardo Guglielmetti, conseiller en développement urbain pour l’agence Brussels Commissioner, créée en 2014 par la région afin de traiter la présence internationale. Plutôt que de lobby, il serait plus approprié de parler de représentation d’intérêts d’un ensemble d’acteurs non institutionnels, intérêts qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement marchands.” Bien sûr, le problème de l’importance des acteurs privés, qu’ils soient producteurs de plastiques, d’avions ou autre, reste celui de l’influence partiale. Mais on aurait tendance à oublier la forte présence d’acteurs associatifs dans le monde des lobbies, protecteurs de la faune et de la flore, du droit des handicapés ou des LGBT. Si on a toujours en tête une certaine opacité mystérieuse, la responsabilité politique est supposée primer. “La plupart du temps, les députés européens affichent ouvertement les représentations d’intérêt avec lesquelles ils travaillent”, assure Edoardo Gugliemetti. Plus encore depuis 2011, date à laquelle l’Union européenne a créé un “registre de transparence” afin de réguler les opérations. “Les députés européens sont submergés par des centaines de demandes de la part des lobbies”, souligne Edoardo Gugliemetti. Pour autant, ceux-ci contribuent aussi à la richesse de la ville. La présence internationale et leurs activités satellites – lobbying, mais aussi cabinets d’avocats, ONG, think tanks – constituent environ 17 % des emplois à Bruxelles.