Rencontre : Jean-François Dortier, auteur d’Après quoi tu cours ? et fondateur du magazine Sciences Humaines

Fondateur du magazine Sciences Humaines, Jean-François Dortier explique les raisons d'un phénomène mondial : la folie du running.
JF-Dortier
© Studio Morize

Le monde entier s’est mis à courir dans les années 1990

Pouvez-vous décrire l’ampleur du “running boom” ?

J.-F. D. – À titre d’exemple, le marathon de New York comptait 150 participants en 1970. Ils étaient 5 000 en 75 et sont 50 000 aujourd’hui. Le monde entier s’est mis à courir dans les années 1990 pour devenir un véritable phénomène de masse, sans distinction de sexe ni de catégories sociales. 50 millions d’Européens courent une fois par semaine, autant aux États-Unis, au Japon, en Chine…

Quelles sont les origines de ce phénomène ?

J.-F. D. – Le running s’est développé en deux temps. D’abord avec les premiers “free runners” dans les années 70, qui étaient essentiellement des rebelles à l’institution athlétique et qui ne voulaient plus courir dans les stades, mais librement, dans les rues. Un peu à la manière de ce qui s’est passé au même moment avec le ski et le hors-pistes. Puis, dans les années 80, des cadres supérieurs ont commencé à courir pour des raisons de santé, pour lutter contre le surpoids, éviter les problèmes cardiaques. Dans le même temps, les femmes se mettaient à l’aérobic, pour garder la forme et les formes. Ça commence souvent comme ça d’ailleurs : j’ai la quarantaine, j’ai pris un peu de ventre, je veux plaire à ma femme et inversement, puis je me mets à courir avec des amis.

Quelles sont les motivations des runners ?

J.-F. D. – C’est difficile de mettre des mots sur cette folie collective qui, d’ailleurs, ne touche pas que la course à pied. Le mouvement est plus global. Certains préfèrent la marche, le vélo, la natation ou le fitness. Chacun pratique le sport qui lui correspond le mieux. Il y a plusieurs motivations : le corps, la santé et le bien-être surtout, car courir est un formidable anti stress. Le développement du stress dans la société participe à l’essor du running. Pris par le travail et les responsabilités familiales, vous enfilez un short et l’esprit s’évade. Vous redevenez enfant.

L’idée de performance est-elle aussi présente derrière ce mouvement ?

J.-F. D. – Une fois passé le cap de l’entraînement, une petite machine se met en marche. J’ai fait trois kilomètres, je vais en faire quatre, puis dix. Alors, ce côté performance, reflet de l’idéologie libérale, a pu être en partie vrai dans les années 80 avec les premiers cadres supérieurs qui se sont mis à courir. Mais aujourd’hui, toutes les classes sociales courent, même des fonctionnaires anti libéraux ! C’est surtout une volonté de se libérer, de se dépasser, d’être en compétition avec soi-même.