Seaport : Boston sur mer

Certains l’appellent familièrement Seaport, d’autres plus professionnellement Innovation District. Deux noms, mais un seul quartier. En plein essor.

Boston Seaport HoodMilkBottle
Regardant les tours prospères du Financial District de Boston, de nombreuses start-up ont investi les anciens docks pour en faire un Innovation District tourné vers les industries technologiques et créatives.

Il n’est pas si loin le temps où, entre les parkings déserts et les entrepôts désaffectés, régnait ici une atmosphère à la Scorsese. Les anciens docks, abandonnés depuis que l’industrie de la pêche a périclité dans les années 60-70, ont longtemps servi de repaire aux trafiquants en tous genres. Puis, à la fin des années 1990, une première tentative de réhabilitation s’est imposée avec le projet du Boston Convention Center, qui ouvrit ses portes en 2004. Timidement, d’autres bâtiments ont vu le jour, le plus marquant de tous étant le sublime Institute of Contemporary Art (ICA), inauguré en 2006. “À l’époque où Diller Scofidio + Renfro ont construit le ICA, ils n’étaient pas encore connus, mais c’était un choix délibéré : un architecte célèbre qui aurait calqué ici une création antérieure n’était pas une option. Il fallait une véritable nouveauté pour ce quartier unique” , explique David Eisen, président de la Boston Society of Architects.

Boston Seaport Vue MassChalleng
Quelques grues témoignent encore du passé du lieu, consacré à l’industrie textile puis à la pêche.

Cette association professionnelle, dont la mission est d’œuvrer en faveur de l’excellence en matière de design et de durabilité architecturale, a installé ses bureaux à la lisière de ce nouveau quartier. “J’ai accueilli le projet Seaport avec beaucoup d’enthousiasme, même si mon travail consiste aussi à en souligner les erreurs”, continue l’architecte. Parmi celles-ci, le fait que, contrairement à Hambourg par exemple, où les anciens entrepôts de Speicherstadt ont été réaménagés en extension de la ville, il manque ici un sentiment d’unité. “Car les financements sont différents, ils proviennent pour beaucoup de fonds privés. Aussi chacun a- t- il construit à sa manière, selon sa propre vision”, analyse l’expert.

Boston ICA Seaport
Au milieu des années 2000, les entrepôts désaffectés ont laissé la place à de nouvelles attractions comme l’Institute of Contemporary Art.

Carrefour de l’innovation

Pourtant, c’est une volonté politique qui a vraiment lancé Seaport. En 2010, l’ancien maire de Boston, Thomas Menino,  a annoncé le projet de reconversion d’une zone de plus de 400 hectares située sur le “South Boston Waterfront” et destinée  à devenir un hub dédié aux industries de pointe comme les clean techs, les biotechs et les nouveaux médias. D’où son titre d’Innovation District, soulignant une vocation d’abord économique, tournée vers les start-up. En 2010 toujours, le géant pharmaceutique américain Vertex y installait son siège, marquant de facto le lancement des activités du quartier.

Ce qui pourrait sembler être un projet isolé est en réalité l’une des grosses pièces d’un puzzle plus grand, commencé en 1991 et achevé en 2007 : le Big Dig, à savoir le très coûteux ensevelissement d’une autoroute urbaine qui scindait la ville en deux depuis les années 1950. La construction de tunnels et d’espaces verts a ouvert la voie à une sorte de réunification. Soudain, la zone portuaire n’était plus un lointain cousin oublié à l’écart du centre-ville, mais une mine d’or en puissance. Pour accélérer le processus de gentrification, la première stratégie a été d’offrir à Seaport une fonction, en stimulant l’entreprenariat à grand renfort de déductions d’impôts. Très vite, 5 000 emplois ont été créés grâce à la venue de 200 nouvelles entreprises, la plupart dans la tech et les industries créatives. D’aucuns prétendent qu’Innovation District serait en passe de concurrencer le puissant cluster technologique de Kendall Square, à Cambridge.

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Seaport s’intègre d’ailleurs parfaitement dans le paysage professionnel du XXIe siècle. 40 % des entreprises, dont nombre de petites PME, partagent leurs bureaux dans des espaces de coworking et au sein d’incubateurs. Pour autant, les grands groupes sont aussi les bienvenus. C’est ainsi que General Electric vient d’annoncer son intention de quitter le Connecticut pour s’installer à Seaport avant la fin de l’année.

En conséquence, les hôtels ouvrent les uns après les autres pour accueillir des voyageurs d’affaires toujours plus nombreux. Ainsi, début 2016, Starwood a inauguré juste en face du Boston Convention Center deux hôtels design, un Aloft et un Element. Autre ouverture récente, celle du Envoy, un boutique hotel de 136 chambres, entièrement vitré, qui apporte peu à peu une activité nocturne aux rues désertées à la tombée du jour. “La lente mise en place d’une vraie vie de quartier est sans doute l’un des plus gros bémols de Seaport”, reprend David Eisen.

Boston Vue depuis Seaport
Si les habitants du centre ville viennent se balader le dimanche en front de mer, Seaport attend encore une vraie vie de quartier.

Quartier cherche âme

Le projet initial de mêler entreprises et immeubles résidentiels semble long à se réaliser. En se promenant sur les grandes artères venteuses où s’alignent des façades austères de bureaux à louer, on se dit qu’Innovation District a encore quelques progrès à faire.“Tant qu’il n’y aura ni écoles ni supermarchés, la vocation mixte du quartier n’aura pas été atteinte”, conclut le président de la Boston Society of Architects.

Pourtant, des événements se mettent petit à petit en place ; surtout l’été, lorsque les Bostoniens sont plus enclins à franchir les ponts et à rejoindre ce secteur encore mal desservi par les transports publics pour bruncher le dimanche face à la mer, avec l’aéroport de Logan en fond visuel. Sponsorisé par des grands noms comme Philips, Bose ou Microsoft, l’ultra contemporain District Hall Community Center offre aussi un nouvel espace événementiel.“C’est un lieu dans l’air du temps, où l’on peut rester des heures devant son laptop,  se faire conseiller pour monter une start-up, voir une exposition, dîner entre amis ou  s’en faire de nouveaux”, explique Jenna Walker, une jeune habituée pour qui Seaport n’est plus un simple mythe, mais déjà une réalité.