Thierry Paquot, philosophe, éditeur de la revue « Urbanisme »

"le territoire du Grand Paris reste à inventer"

L’identité du Grand Paris existe-t-elle déjà ?

Thierry Paquot – Elle reste à construire. Dès l’invention du mot “banlieusard” en 1889, la notion est péjorative. Et lorsqu’on inaugure le métropolitain en 1900, il s’arrête aux portes de Paris. L’imaginaire de Paris se limite aux 20 arrondissements, et encore de manière inégale. La littérature comme le cinéma vivent toujours dans cet état d’esprit. On continue de voir la banlieue comme une zone un peu sombre, avec des grands ensembles tristes, des usines, des entrepôts, des cimetières, des échangeurs, tout ce qui fait “tache”, ce que Céline appelait “un paillasson”. L’urbaniste italien Alberto Magnaghi dit très justement que le territoire “est un acte d’amour entre des humains et un site”. De ce point de vue, le territoire du Grand Paris reste à inventer, d’autant plus que les projets présentés jusqu’ici restent très évasifs sur la question des délimitations administratives et des modalités de gouvernance.

Et cette invention passe par… ?

T. P. – …la circulation, les parcours ! Avoir conscience d’une ville ou d’un territoire relève de l’expérience. Celle-ci met à l’épreuve le corps et ses cinq sens. Se transporter d’un point à un autre revient à prendre la mesure des distances, du relief, de la nature, des monuments et aussi des populations. Pour l’instant, il y a toujours un périphérique dans nos têtes, qui nous empêche d’aller à la découverte de ce qui, pour l’heure, reste sous-estimé ou méconnu. Prenez le marché du dimanche de Sarcelles, absolument fabuleux : je suis sûr que beaucoup de gens s’y rendraient s’ils connaissaient son existence et savaient que Sarcelles n’est pas si loin ? Pareil pour le parc de la Courneuve, immense, splendide. Idem pour tous les canaux, doublés de chemins de halage ; ce sont des promenades extraordinaires. Mais il y a toujours des obstacles, des barrières, des contraintes.

La question se pose également sur le plan de la représentation politique…

T. P. – C’est une question fondamentale. Quel territoire pour quelle démocratie ? Par exemple, j’habite Choisy-le-Roi, donc je vote pour élire le maire. Mais il s’agit d’une “démocratie du sommeil”, aussi ai-je le désir de voter là où je vis, travaille, sors, consomme, etc., donc, le maire de Paris ! Je pense qu’on ne pourra pas faire autrement que de mettre en place une assemblée d’élus pour désigner un maire du Grand Paris et qu’il nous faut expérimenter des formes inédites de gouvernement de ce territoire qui n’est plus seulement décisif pour la France, mais pour l’Europe.

Dernier ouvrage : “La folie des hauteurs” (Bourin éditeur, octobre 2008).