Tunis : La carte de la diversification

Contrairement aux idées reçues, l’agriculture et le tourisme ne sont pas la vraie richesse de la Tunisie qui s’impose dans des domaines aussi divers que l’électronique, la biotechnologie, l’aéronautique et les services.

Classée première en Afrique en termes de compétitivité au dernier Forum de Davos, en 2008, la Tunisie, malgré sa petite taille et ses 10,5 millions d’habitants, est arrivée en troisième position dans le monde arabe et au 32e rang mondial de l’indicateur de stabilité politique sur 131 pays. “Notre principal atout repose sur une classe moyenne qui représente environ 80 % de la population, ce qui est un bon indice de santé économique, dit Habib Gaida, directeur général de la Chambre Tuniso- Française de Commerce et d’Industrie. Par ailleurs, le revenu par habitant est le plus élevé des pays du Maghreb”.

Une croissance autour de 4 %

Ces signes ne trompent pas. La Tunisie affiche le taux d’alphabétisation le plus haut des pays d’Afrique du Nord et arabes, les femmes y jouent un rôle de plus en plus important avec, ces dernières années, un taux de réussite au bac de 60 % pour les filles et 40 % pour les garçons. “Tous ces indicateurs témoignent d’un climat propice à une croissance annuelle oscillant actuellement autour des 4 % – à l’exception de 2009 – ce qui est une assez bonne performance pour un pays dénué de ressources naturelles”, poursuit Habib Gaida. En clair, la Tunisie joue la carte de la diversification et contrairement aux idées reçues, sa vraie richesse est loin de se limiter à l’agriculture et au tourisme. “Même si nous sommes l’un des premiers exportateurs d’huile d’olive au monde et que nos infrastructures touristiques sont fort bien développées, 27 % du PIB est issu de la manufacture et 60 % des services”, précise le directeur. Certes, les activités traditionnelles de production comme le cuir, le textile, la chimie ou l’agro-alimentaire fonctionnent toujours à plein ; et certes les entreprises françaises s’installent encore en Tunisie dans une stratégie de baisse de coût – les ouvriers sont payés six à sept fois moins qu’en France, et les cadres quatre fois moins –, mais force est de constater qu’une production de pointe émerge dans des domaines tels que l’électronique, la plasturgie technique, la biotechnologie, les équipements de véhicules et pièces détachées ou bien encore l’aéronautique. Récemment, une filiale d’Airbus, Aerolia, s’est implantée en Tunisie pour fabriquer des structures d’avions, et les projets environnementaux, notamment avec les énergies solaire et éolienne, se multiplient.

“Comme la Tunisie ne peut soutenir la compétition face à des pays comme le Bangladesh ou l’Inde, sa stratégie consiste à s’affirmer dans le domaine des services”, précise Habib Gaida. Depuis plusieurs années, ce secteur soutient la plus grande part du PIB. “Le pays devient une véritable plate-forme de services, très performants dans le domaine de l’offshoring, la délocalisation des activités de service ou de production… Comme par exemple, les fameux centres d’appels”, explique Habib Gaida. Selon Jacques Torregrossa, directeur d’Ubifrance Tunisie, ces centres de services offshoring, qui n’étaient que 14 en 2002, s’élèveraient aujourd’hui à près de 230. C’est qu’en plus de représenter un gain sur les salaires, l’offshoring en Tunisie offre de gros avantages fiscaux. “Les entreprises exportatrices sont exonérées d’impôts sur le bénéfice pour une durée de dix ans”, conclut Habib Gaida. Système de formation performant, coût des ressources humaines avantageux, régime fiscal attrayant, nombreuses opportunités d’investissement, réseau de télécommunications modernes, conditions de vie agréables : le compte tunisien est véritablement bon.

“Plus qu’un handicap, la faible présence de ressources gazières et pétrolières dans le sous-sol tunisien est sans doute une bénédiction, reprend Jacques Torregrossa. Car de fait, beaucoup d’économies productrices d’hydrocarbures ont du mal à gérer l’après pétrole et à diversifier leur économie”. Alors, la Tunisie mise sur une autre richesse : ses grands projets. Ainsi, à El Ghazala, un pôle dédié à la technologie de l’information et de la communication fondé en 1999 dans la banlieue de Tunis, se côtoient Alcatel-Lucent, Telnet, Ericsson, HP, Tunisie Telecom, mais aussi de grandes écoles, des start-ups et des centres de formation comme celui de Microsoft. Une réussite qui se concrétisera bientôt par 100 000 m2 d’espaces supplémentaires. Du coup, cette stratégie des technopoles a gagné d’autres villes. Ainsi Sfax, deuxième centre économique du pays, mise-t-elle sur la biotechnologie, tandis que Sousse s’intéresse à la mécanique, Bizerte à l’agroalimentaire et Borj Cedria à la santé. “Le développement de ces pôles va de pair avec une volonté d’amélioration constante des infrastructures et des transports”, précise le directeur d’Ubifrance. Parmi les grands projets, on compte plusieurs usines thermiques et une unité nucléaire, un aéroport (350 millions d’euros) et à Enfidha un port en eau profonde de plus d’1 Md d’euros, une centrale électrique (360 M d’euros), un nouveau Réseau Ferré Régiola (2 Md d’euros) ou encore le “Tunisie Telecom City” (3 Md de dollars).1 “La France sera largement représentée dans le cadre de ces projets et l’on sait déjà qu’Alstom exploitera le futur “RER” de Tunis”, souligne Jacques Torregrossa.

Un des premiers partenaires de l’hexagone

Troisième investisseur en Tunisie, la France en est aussi le premier client, absorbant 29,6 % des exportations tunisiennes (contre 29,3 % en 2008) devant l’Italie (21 %) et l’Allemagne (8,8 %). Des chiffres qui ont depuis janvier 2008 encore été stimulés par l’ouverture d’une zone de libre échange pour les produits industriels. “Les PME françaises sont fortement présentes, continue Jacques Torregrossa, en 2009, 75 nouvelles implantations françaises ont créé 3 800 nouveaux emplois directs”. De son côté, la Tunisie est le 21e client et le 22e fournisseur de la France et le nombre d’exportateurs français s’élève à environ 1 200 ; ce qui fait de la Tunisie l’un des dix premiers partenaires de l’Hexagone.

Dans la série des performances, la France est la première à contribuer aux recettes touristiques tunisiennes, à hauteur de 0,5 milliard d’euros, soit 26 % du total. Non, le tourisme n’est pas la source principale des revenus du pays, loin de là, puisqu’il n’y contribue qu’à hauteur d’un petit 7 %. Et pourtant, les choses évoluent dans ce domaine aussi. Au tourisme de masse des années 1980 et 1990 se substitue peu à peu un tourisme fondé sur une recherche de qualité et de distinction. “En 2001, nous avons été les premiers à ouvrir un dar, l’équivalent tunisien d’un riad marocain, et à lancer un concept fondé sur la préservation du patrimoine architecturel et culturel”, explique Karim Ben Hassine Bey, directeur de l’hôtel Dar Saïd, à Sidi Bou Saïd. Depuis, face à la demande, le concept s’est répandu et la transformation de cette belle demeure XIXe en établissement de luxe a fait des émules ; les alternatives haut de gamme au “tourisme hôtels-clubs” se multiplient. À son ouverture en 2005, la Villa Didon, hôtel design des hauteurs de Carthage, faisait figure d’avant-gardiste, mais elle sera bientôt rattrapée cet automne par le très pointu Dar-Hi, dans la région de Nefta, conçu par la designer Matali Crasset. Et la chronique d’un luxe annoncé continue avec la rénovation de l’hôtel Majestic en 4 étoiles. “Le tourisme d’exception est en train de s’affirmer”, reconnaît aussi David Sierra, directeur général de l’hôtel The Residence Tunis, seul établissement tunisien affilié aux Leading Hotels of the World, en avouant au passage un projet d’ouverture dans la région de Tozeur. Ce qui importe, c’est de relever des standards encore trop bas. “D’ici 2012, nous voulons nous caler sur des normes plus internationales, de façon à fidéliser notre clientèle d’affaires, notamment avec des certifications ISO, des formules de fast check-in et check-out, des facilités de room-service”, poursuit David Sierra. Cette volonté d’ouverture se traduit aussi par un projet d’open-sky assurant des liaisons internationales plus nombreuses, comme bientôt avec le Canada, mais aussi par de nouveaux 5 étoiles, comme le Mövenpick de Tunis ouvert en septembre dernier. “Tous ces hôtels d’affaires étant peu éloignés les uns des autres, on peut objectivement espérer un centre de Congrès à proximité de Carthage”, conclut David Sierra. Envers et contre le Sea Sex and Sun d’Epinal s’élève une Tunisie contemporaine, chic et définitivement tournée vers l’avenir.