
Comme chaque année depuis 18 ans, l’événement Univ’AirPlus a marqué la rentrée du monde du voyage d’affaires après la pause estivale. Organisé le 29 août sur la péniche Polpo, à Levallois, ce rendez-vous traditionnel a réuni travel managers, acheteurs, professionnels de la finance autour d’un large temps consacré aux rencontres et autour des stands des différents partenaires de l’événement, tous acteurs de l’écosystème du paiement.
Outre ces moments de networking, l’événement a laissé comme toujours place à la réflexion. Après s’être posé la question en 2022 de voyager ou non pour préserver la planète, puis l’an dernier de savoir si l’entreprise avait besoin de sens pour être performante, c’est la place de l’humain face à l’essor de l’intelligence artificielle qui est venue sur la table. L’homme sera-t-il lentement, mais sûrement remplacé par la machine ? Fantasme ou réalité ? Quelles craintes et quels espoirs l’IA suscite-t-elle alors que, selon PWC, la technologie pourrait affecter 30% de la main d’œuvre au plan mondial d’ici 2030 ?
« L’entreprise de demain, avec ou sans nous » : trois personnalités ont abordé ce thème chacune à leur manière : l’économiste Pierre Bentata et Fanny Parise, directrice de recherche et anthropologue, et le philosophe Raphaël Enthoven. « L’intelligence artificielle est une révolution considérable qui posera des problèmes considérables à nombre de métiers et de disciplines« , pour Raphaël Enthoven pour autant tenant d’un distinguo complet entre le cerveau humain et le « cerveau de silicium« . Une révolution, selon Pierre Bentata, « de l’ordre de la démocratisation de l’écriture ou de la révolution industrielle, avènement d’une technologie universelle dont, comme souvent, les changements qu’elle génère sont surestimés à court terme, mais sous-estimés sur le long terme« .
Les interventions ont ainsi permis aux participants à Univ’AirPlus de cheminer sur cette ligne de crête entre utopies et réalité, entre fausses peurs et vrais progrès. Que l’IA générative engendre une hausse de la productivité et ait un impact sur les métiers aux taches répétitives, cela fait consensus. « Les métiers de back office, le mid management sont dans la cible de l’IA« , estime Pierre Bentata, tandis que pour Fanny Parise, « ce ne sont pas tant des métiers qui vont disparaître que des compétences qui vont devoir se réinventer« . « L’IA générative va non seulement accélérer le changement de notre perception du monde, mais aussi bouleverser le rapport à nos compétences humaines« , explique l’anthropologue.

Assistant technologique pour des taches à faible valeur ajoutée, coach, agrégateur de contenus : Fanny Parise envisage de nouvelles interactions entre l’homme et la machine. Des rapports teintés d’animisme, amenant à attribuer une âme et des intentions à des entités non humaines. Dans sa position d' »observatrice« , l’anthropologue se déclare ni optimiste, ni pessimiste vis-à-vis de l’IA : « Elle engendre une dynamique positive, ranime un imaginaire de productivité, mais pose la question de la place du technosolutionnisme face à l’impact environnemental inévitable de l’IA« .
« Quelle que soit la complexité, l’IA peut remplacer des tâches issues d’une méthode. Elle n’est efficace que si on lui donne des ordres clairs« , décrit Pierre Bentata. Ce qui, pour l’économiste, implique une nécessaire supervision et de savoir bien l’utiliser. Car cette technologie célèbre paradoxalement la revanche du verbe. « Si vous posez des questions à l’IA dans un langage qui n’est pas cohérent, problème. Au contraire d’une pensée claire exprimée dans un langage sophistiqué« .
Cerveau humain vs cerveau de silicium
Pour l’économiste, l’intelligence humaine n’est pas réellement comparable à l’IA, qui donne plutôt une illusion d’intelligence : « Elle excelle pour les tâches répétitives et techniques, mais se révèle aussi bête qu’une souris pour sa compréhension implicite du monde, confirmant ce que disait Yann Le Cun, un des pères de l’intelligence artificielle, pour qui l’IA générative est 50 fois moins intelligente qu’un enfant de quatre ans« . Capable de battre les plus grands maîtres au jeu de go, mais fort dépourvue quand on lui demande de faire une charade : le moindre des avantages de l’IA n’est-il pas de « redonner à penser ce qu’est l’intelligence humaine« , remarque Pierre Bentata ?
La machine plus forte que l’homme ? C’est, pour Raphaël Enthoven, plus qu’une évidence : « Autrement, on ne l’aurait pas inventée« . « Elle pallie nos insuffisances, mais elle reste une machine« , ajoute-t-il. Sa confrontation avec ChatGPT sur le sujet du bac philo 2023 – Le bonheur est-il affaire de raison? – en a donné un exemple patent : 20/20 pour le philosophe, à peine la moyenne pour l’IA, « incapable de dégager une problématique comme il est demandé à une dissertation« .
« Accumuler des datas ne veut pas dire savoir produire de la pensée, souligne Raphaël Enthoven. On peut accumuler les datas tant qu’on veut, on sera toujours aux antipodes de ce qui fait l’unité d’un être, l’indivisibilité d’un individu. On peut le singer, l’imiter, mais il y a un processus qu’aucune machine ne peut reproduire« . L’amour, la mort, les passions gaies ou tristes… « Ce sont tous ces sentiments inquantifiables que nous mobilisons quand nous cherchons une problématique. C’est la peur, le désarroi, l’expérience d’être au monde qui nous fait réfléchir« .
De Pygmalion à Matrix en passant par le Golem ou Terminator, les hommes n’ont pour autant pas cessé de mettre en scène le moment où les machines allaient les « grand-remplacer » selon Raphaël Enthoven, « où la conscience de métal allait se substituer à la nôtre« . « Mais la question n’est pas tant de savoir quand nous serons remplacer, que d’où nous vient cette vieille crainte ?« , s’interroge le philosophe.
Parmi les éléments de réponse, Raphaël Enthoven évoque un rapport presque animiste avec la machine – « plus on est asservi à notre iPhone, plus on se le représente comme vivant et plus on peut lui prêter des intentions sournoises« . Mais, dans cette conviction que l’humanité puisse être capable de produire des machines susceptibles de réfléchir comme elle et de prendre sa place, il y voit surtout, non pas de la modestie, mais un orgueil démesuré : « Le seul à avoir nanti ses créatures de la liberté de lui tourner le dos, c’est Dieu. Dans le sentiment que nos machines vont nous échapper et vont nous posséder, il y a tout simplement une crainte divine. C’est d’une manière se prendre pour Dieu« .



















