Débarrassée de ses industries et recentrée sur ses banques, sa Bourse et son port, Hongkong est devenue la plaque tournante du nouveau monde économique chinois.
“ L’économie la plus libre du monde” : pour la douzième année consécutive, en janvier, c’est Hongkong qui a remporté, devant Singapour, le classement de l’Index of Economic Freedom dressé par l’institut Heritage Foundation. Rien d’étonnant à ce que le think tank conservateur américain distingue une fois encore les douces pratiques d’un port franc où l’impôt sur les bénéfices est limité à 16 %, où l’impôt sur le revenu reste contenu, quoi qu’il arrive, sous la barre des 20 %, où les rapatriements des résultats de filiales se font sans frais et où la TVA est un mot étranger. Mais derrière l’immobile permanence du credo libéral hongkongais consacrée chaque année par l’Heritage Foundation, se cache une évolution radicale.
Hongkong a changé. À commencer par son statut depuis sa rétrocession à la Chine, en juillet 1997. Mais en dehors de la couleur des drapeaux et du remplacement du God Save the Queen par l’hymne national chinois, on serait presque tenté de dire qu’il ne s’agit-là que d’un “détail” tant le statut de Région administrative spéciale (RAS) et la doctrine du “un pays, deux systèmes” ont permis à Hongkong de conserver son particularisme. L’essentiel est donc ailleurs : dans une métamorphose radicale de la raison d’être économique de l’île
Pour le comprendre, il suffit de se rendre au musée d’Histoire de Chatham Road, où les salles d’exposition consacrées aux années 60-70 rassemblent tous ces objets qui firent la gloire de Hongkong à l’époque : celle d’une simple industrie de transformation jouant sur les avantages comparatifs d’une économie ouverte et d’une main-d’œuvre bon marché. De la lampe-torche au tee-shirt, de la montre à quartz aux dernières babioles électroniques, le “made in Hong Kong” connut ainsi plusieurs symboles successifs.
Le passage brutal du col bleu au col blanc
Changement de décor radical dans la salle consacrée aux années 80-90 : les images d’ateliers surchargés sont remplacées par celles de salles de marché éclairées au néon, où le col bleu cède la place au col blanc et la machine à coudre à l’ordinateur. Le symbole iconographique d’une société devenue tertiaire, où l’industrie ne représente plus désormais que 5 % du PIB. La fortune se construit désormais hors des usines. Elle se fait dans les ports et les aéroports : Hongkong est devenue le principal centre logistique d’Asie, celui par lequel transite notamment près d’un tiers du commerce chinois. Elle se fait dans les institutions financières, avec un secteur bancaire animé par 197 établissements et 87 bureaux de représentation de banques étrangères, pour un bilan de près de 930 milliards de dollars à la fin 2005. Elle se fait, enfin, à la Bourse, devenue la seconde place en Asie derrière Tokyo en termes de capitalisation.
Le développement du marché chinois n’est évidemment pas étranger à cette expansion de la Bourse de Hongkong, même si les voies de l’interaction ont varié au fil du temps. Dans la décennie 80, la Bourse était animée par les grands investisseurs hongkongais désireux de lever des fonds pour partir à la conquête du marché chinois. Désormais, elle est en grande partie investie par les entreprises chinoises elles-mêmes qui, à travers “actions H” et “Red Chips”, représentent désormais plus du tiers – 36,5 % exactement à la fin 2005 – de la capitalisation boursière totale de la place de Hongkong. Elles ne comptaient que pour 6 % en 1995.
La bourse comme baromètre
La tendance s’est encore renforcée en 2005, avec l’introduction à la Bourse de Hongkong de 84 entreprises originaires de la République populaire de Chine, parmi lesquelles la China Construction Bank. “Pendant les années 80, Hongkong a retrouvé le rôle de porte d ‘entrée vers le marché chinois qu’elle avait perdu en 1949. Aujourd’hui, elle se réinvente en devenant une porte de sortie pour les entreprises chinoises. Ce qui se passe à la Bourse en est l’illustration”, résume Gilles Guiheux, directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine.
Pour la République populaire de Chine comme pour la Région administrative spéciale de Hongkong, cette nouvelle donne ne comprend que des avantages : les entreprises chinoises trouvent sur l’île une place de financement autrement plus saine et ouverte que la Bourse de Shanghai, tandis que les investisseurs hongkongais peuvent participer avec davantage de facilités au boom de la Chine continentale.
Intérêts bien compris
L’opération est déjà bien rodée sur le plan industriel. La Mission économique de Hongkong relève ainsi que “plus de 700000 emplois industriels ont été détruits à Hongkong, mais les entrepreneurs hongkongais font travailler directement ou indirectement 12 millions de personnes à l’étranger”. Principalement en Chine, bien sûr, et souvent juste derrière la ligne de démarcation, dans cette province chinoise du Guangdong – Canton, Shenzen, etc. – qui accueille près de la moitié des investissements hongkongais en Chine. Mieux : après l’industrie, les investisseurs hongkongais sont désormais invités par Pékin à s’intéresser au secteur tertiaire chinois, grâce aux nouveaux accords de CEPA (Closer Economic Partnership Arrangement) qui leur offrent, depuis janvier 2005, un accès privilégié à 18 secteurs de services majeurs sur le continent et notamment, bien entendu, aux services financiers.
Mais cette belle histoire d’intérêts bien compris entre la Chine et sa nouvelle Région administrative spéciale comporte une part d’ironie : les nuages de pollution ignorant les frontières, l’intense activité industrielle qui règne dans le Guangdong, en grande partie financée par les investisseurs de Hongkong, plonge l’île dans un smog épais et quasi permanent. Mais en Chine, comme ailleurs, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs.




















