Malaisie, Kuala Lumpur, Penang : l’Asie dans un miroir

Riche d’une histoire coloniale qui a longtemps nourri les fantasmes d’Extrême-Orient, forte de toutes ses communautés – malaises, chinoises, indiennes et tamoules – qui en font un melting-pot unique en Asie, la Malaisie a de quoi envoûter le voyageur. À Kuala Lumpur, la capitale vibrionnante, comme à Penang, l’ancien comptoir des Détroits, les sortilèges malais opèrent encore.

Du sommet de la vertigineuse tour Menara, l’œil embrasse à 360° un méli-mélo de voies express, de gratte-ciel étincelants et de collines tapissées de forêts tropicales d’où émergent, ici et là, les toits de tôle des derniers quartiers historiques. Aucun schéma directeur, partout des grues : Kuala Lumpur, KL comme tout le monde l’appelle, acronyme qu’il convient de prononcer à l’Anglaise, se réinvente à toute allure. Emportée par la fièvre bâtisseuse à l’œuvre dans toute l’Asie, la capitale malaisienne se révèle un fascinant laboratoire de ce XXIe siècle encore balbutiant.

Baptisées du nom de la puissante compagnie pétrolière nationale, les tours Petronas sont embléma­tiques de cette course effrénée à la modernité. À leur inauguration en 1998, elles furent un temps, à 452 mètres, les plus hautes de la planète et détiennent toujours ce record dans la catégorie twin towers. Leurs silhouettes élancées dominent le Kuala Lumpur City Centre, gigantesque mall doublé d’un centre d’affaires où se presse tout ce que la ville compte de cols blancs. Au 41e étage, une passerelle relie les deux flèches habillées d’acier : s’y faire photographier fait partie des incontournables et les Malaisiens ne s’en privent pas. Plus haut, une plate-forme d’observation a été aménagée au 86e étage de l’une des tours. Le point de vue, extraordinaire, est également stratégique, car quiconque passe par KL sacrifie immanquablement à la tradition de grimper là-haut.

Village malais à côté des tours petronas

L’endroit est donc idéal pour rappeler au monde que la Malaisie, l’un des tigres asiatiques, ambitionne de devenir un pays industriel entièrement développé à l’horizon 2020. « A fully developed industrialised nation by 2020 », clame un kakemono. Pourtant, au pied des audacieuses Petronas, un bastion malais fait de la résistance : Kampung Baru est une adorable anomalie urbaine avec ses maisons traditionnelles en bois, ses jardins exubérants et une vraie atmosphère villageoise, les propriétaires du quartier refusant farouchement de vendre leur lopin de terre aux promoteurs.

Kuala Lumpur la futuriste se conjugue donc encore au passé et c’est là tout son charme. Un passé forcément teinté d’une nostalgie qui s’exprime par petites touches impressionnistes dans les quartiers populaires de Chinatown et Little India ainsi qu’autour du très british Merdeka Square. C’est non loin de cet élégant quadrilatère qu’est née la ville, un peu par hasard, quand au milieu du XIXe siècle un groupe de prospecteurs chinois en quête d’étain décide de faire une pause au beau milieu de la jungle, au confluent de deux rivières. Bien leur prend. Les gisements de ce précieux métal découverts là s’y révèlent généreux et, malgré la malaria, le campement de huttes en bambou des débuts se transforme rapidement en une concession prospère vers laquelle ne tardent pas à converger des aventuriers venus de toute l’Asie.

Vestiges british

a destinée de Kuala Lumpur, littéralement le “confluent” boueux, est scellée. Le sultan malais de la région confie d’abord la responsabilité de ce turbulent Far East à un Kapitan China, titre donné aux administrateurs de cette enclave de commerçants venus de l’Empire du Milieu. Quelques années plus tard, les Anglais en font la capitale des États malais nouvellement fédérés sous leur autorité. KL doit à ces aventureux sujets de Sa Majesté son premier plan d’urbanisme, ainsi que son immense parc de Lake Gardens. C’est toujours son poumon vert, même si une conjonction d’autoroutes et de voies ferrées éventre désormais les collines luxuriantes où se nichent de sublimes vieilles demeures. En particulier Carcosa Seri Negara, ancienne résidence privée du représentant de la Couronne qui accueille aujourd’hui les invités VIP du gouvernement, mais aussi des événements corporate.

Bien sûr, la Malaisie a repris ses droits sur l’Empire. Le cricket ne se pratique plus depuis longtemps sur l’impeccable pelouse de Merdeka Square, le Padang à l’époque coloniale, où fut proclamée l’indépendance le 30 août 1957. Quant au très select Royal Selangor Club, du plus pur style néo Tudor, il est désormais fréquenté par la bonne société malaisienne. En contrechamp, l’imposante bâtisse Sultan Abdul Samad, ancien QG du gouvernement britannique, présente une architecture victorienne enrichie d’éléments moghols et mauresques. Sa tour d’horloge a des petits airs de Big Ben et, n’étaient les palmiers sagement alignés et la chaleur irradiante, on pourrait se croire à Londres. Mais à l’arrière-plan, les minarets et les coupoles de brique et de marbre rose et blanc de Masjid Jamek nous ramènent aussitôt en Asie.

Cette élégante mosquée centenaire est particulièrement chère au cœur des Malais, car elle est implantée sur le lieu même de la fondation de la ville. Elle veille d’ailleurs sur les restes d’un quartier historique, où quelques « shophouses » – ces maisons hautes, si typiques du Sud-est asiatique, cumulant une activité commerciale au niveau de la rue et une fonction d’habitation à l’étage – ont été fraîchement repeintes, fragiles témoins de la volonté nouvelle de préserver un patrimoine bien malmené au cours des dernières décennies.

Petites échoppes et vieux cafés

À quelques pas, la halle Art déco de Central Market a réchappé de justesse à la destruction et accueille aujourd’hui un centre artisanal. Un lieu idéal pour une étape shopping, car le choix et la qualité sont au rendez-vous. Ce qui n’est pas le cas des étals du marché voisin de Jalan Petaling, le cœur de Chinatown, où l’on trouve surtout de piteuses imitations des grandes marques du luxe international et des gadgets démodés. Dans les ruelles alentour, des échoppes lilliputiennes et des vieux cafés, des petits marchands de tout et de rien, et des temples taoïstes d’où s’échappent des volutes d’encens : la vie pétille, délicieusement quotidienne. Soudain, un temple tamoul. C’est le genre de surprises dont KL est friande. Dans Old Little India, on verra aussi des Malais musulmans dérouler leurs tapis de prière sur fond de musique Bollywood tonitruante…

Saris multicolores et guirlandes de fleurs, friandises fluo et bijoux en or : Little India est un joyeux charivari d’où émergent quelques remarquables édifices Art déco. Ici, un cinéma ; là, miraculeusement conservé dans son jus, un restaurant que fréquentait jadis l’écrivain Somerset Maugham. Des pépites. Sur Asian Heritage Row, tout proche, d’anciennes maisons de marchands accueillent des bars et des restaurants devenus de hauts lieux de la vie nocturne. Car, le soir venu, KL dévoile un tout autre visage. Celui d’une épicurienne qui fait la fête, mange et boit avec enthousiasme. Au crépuscule, marchés de nuit et cuisines ambulantes s’installent à même les trottoirs. À China­town et Little India bien sûr, mais aussi à un jet de pierre des Petronas, notamment sur Jalan Alor, une artère populaire qui se métamorphose chaque soir en une immense cantine à ciel ouvert. Le bonheur de l’Asie gastronome : des fruits de mer d’une fraîcheur irréprochable, des soupes de nouilles épicées, des brochettes que l’on trempe dans une sauce aux cacahuètes… tout est délicieux. L’ambiance est bon enfant, la bière servie bien fraîche et l’addition très légère.

Plus tard, c’est l’ensemble du quartier de Bukit Bintang, le préféré des expatriés, qui vibre au rythme de la musique électro. Le nom des établissements donne le ton : Whisky Bar, Havana et Movida cohabitent au coude à coude. L’influence occidentale est omniprésente. Les meilleurs bars du bien nommé Triangle d’Or jouent la carte de la mondialisation avec leurs décors design et leurs playlists pointues : ils incarnent les rêves d’une jeunesse plus tournée vers les promesses de l’avenir que vers les gloires du passé.

A George Town, un charmant patchwork

Et ce passé, on le retrouve sublimé à George Town, la capitale récemment classée à l’UNESCO de l’île de Penang, en mer d’Andaman. Car, si Kuala Lumpur s’est créée dans la fièvre de l’étain, de son côté Penang a prospéré grâce aux échanges commerciaux. Et ça se voit. Fondée par les Britanniques à la fin du XVIIIe siècle sur la route maritime reliant l’Inde à la Chine, George Town est multiculturelle par essence. Ce comptoir des Détroits a su s’imprégner d’influences malaises, européennes, chinoises et indiennes pour créer un patchwork unique, cosmopolite et tolérant, languide et sophistiqué. En un mot, ensorcelant.

Penang n’est pas la plus belle île de Malaisie, trop bétonnée, trop industrialisée, mais sa vieille ville est sans conteste l’un des endroits du monde qu’on est heureux d’avoir vu, senti, savouré. Pour respecter l’esprit du lieu, il faut obligatoirement descendre à l’Eastern & Oriental des frères Sarkis, simplement l’E & O pour les connaisseurs. Faisant face à la mer, cette grande dame de l’hôtellerie coloniale vient de se refaire une beauté sans rien perdre de son cachet. C’est l’un des fleurons du « Heritage Trail », le circuit du patrimoine qui passe aussi par les mosquées et les temples de Chinatown. Car le bâti de George Town marie sans façon de fastueux édifices de l’époque du Raj britannique et de modestes entrepôts, des demeures somptueuses ayant appartenu à de riches négociants chinois et des lieux de culte pour toutes les religions.

Reste que, même si on peut y découvrir une Little India haute en couleur et un quartier musulman blotti autour de sa mosquée, la ville est indéniablement chinoise. Originaires du Fujian ou du Guangdong, ils ont été les premiers, et les plus nombreux, à émigrer vers les comptoirs des Détroits. Lettrés, contrairement aux autochtones, ils devinrent les partenaires d’affaires favoris des représentants de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, formant bientôt une élite à l’échelle locale.

Tournage du film Indochine

Comme seuls les hommes avaient le droit de quitter la Chine, ils épousèrent des Malaises, forgeant au fil du temps la culture métissée et baroque des Peranakan – les Chinois des Détroits – qui s’est également épanouie à Singapour, Malacca ou Java. Ces couples mixtes, surnommés Baba Nyonya en Malaisie – Baba signifiant père en chinois et Nyonya dérivant de dame en portugais – ont légué à Penang quelques-uns de ses joyaux architecturaux. Arrivé de Chine sans le sou, Cheong Fatt Tze bâtit ici un véritable empire. Sa superbe résidence bleu indigo, aperçue dans le film Indochine, a été restaurée dans les règles de l’art. Portes chinoises et vitraux Art nouveau, succession de patios ornés de bambous et de balustrades en fer forgé : les styles fusionnent dans une harmonie parfaite. Transformée en hôtel de charme, la vénérable demeure privatise d’ailleurs ses vastes salons pour des événements.

Mais c’est en visitant la Pinang Peranakan Mansion, un hôtel particulier à la façade vert anis réaménagé en musée, que l’on peut le mieux apprécier l’éclectisme des Chinois des Détroits : précieuses porcelaines anglaises, lits à opium finement sculptés incrustés de nacre, meubles victoriens et soieries chinoises créent un syncrétisme esthétique détonnant. Un peu « chichi-pompon », mais émouvant. Sur les murs, des portraits témoignent d’un code vestimentaire féminin extraordinairement accessoirisé, contrastant avec la sobriété d’hommes habillés à l’occidentale jusqu’au nœud papillon afin de rassurer leurs interlocuteurs britanniques, très à cheval sur l’étiquette.

Plus exotiques encore, les Kongsi, les « maisons de clans », construites selon les règles du Feng Shui. Protégées par des gardiens célestes, elles ressemblent à des temples, mais leur rôle allait bien au-delà du religieux, même si le culte des ancêtres y est toujours célébré avec ferveur. Ruisselantes d’ors et de rouge, celles des clans les plus importants de la ville ont presque l’allure de palais impériaux : centres névralgiques de la vie de communautés chinoises alors organisées en sociétés secrètes, elles nous replongent dans une Asie de légende où l’opium régnait en maître et où des passages dérobés permettaient de fuir discrètement en cas de guerre fratricide…. Toute simple en revanche, avec son décor inchangé depuis les années 1910, la maison où le docteur Sun Yat Sen, fondateur de la Chine moderne, prépara le soulèvement de Canton.

Culturelle, la découverte de Georgetown sait aussi se faire buissonnière. Flâner au hasard de ruelles étroites où un jeune artiste lituanien a semé des peintures murales d’une réjouissante fraîcheur, faire la pause à la Chinahouse, un bar-restaurant- galerie-boutique devenu « the place to be » en ville. Repartir. Pousser la porte d’un temple dédié à la déesse de la Miséricorde. S’attarder devant un chambranle délicatement ouvragé. Se régaler d’un plat de nouilles aux crevettes, une spécialité dont on aimerait emporter la recette jalousement gardée par une tenancière hilare. Explorer Chew Jetty, un village flottant posé à l’entrée du port. Se retrouver enfin à l’heure du flamboyant coucher de soleil sur l’esplanade du Padang. Repartir, encore et encore, se mêler à la foule gourmande qui déambule désormais à la lueur de lanternes vermillon, choisir un « food court » parmi des dizaines d’autres, au petit bonheur la chance… Les nuits de Penang sont douces et sa savoureuse cuisine de rue épicée juste ce qu’il faut.

Avant qu’il ne soit trop tard

Quelques boutique-hôtels commencent aujourd’hui à essaimer dans les rues de Chinatown où le meilleur moyen de locomotion, quand la fatigue se fait sentir, reste le trishaw, version cycliste du rickshaw d’antan. Ils ne font encore qu’ajouter aux charmes d’une ville restée très authentique avec ses ateliers, ses marchés et ses habitants si chaleureux. Mais ce sont des signes avant-coureurs qui ne trompent pas : il faut se hâter de venir à Penang, car la desti­nation est très à la mode, notamment auprès des touristes chinois venus de “mainland”, comme on dit par ici, qui y redécouvrent une culture ancestrale que la Révolution culturelle a balayée dans leur pays.

Il se murmure aussi que les Singapouriens rachètent par rues entières les si charmantes shophouses  de Georgetown. Alors, c’est sûr, un jour prochain, les choses seront différentes. Pour l’heure, l’escapade est formidable. La preuve, on ne prend guère le temps d’aller à la plage. Et pourtant, il en existe de très belles à Penang, notamment Batu Ferringhi, à la pointe nord de l’île, où se sont ancrés plusieurs splendides resorts balnéaires.