Interview : Ali Tounsi (Conseil International des Aéroports pour l’Afrique)

Pour Ali Tounsi, l'Afrique aérienne possède un énorme potentiel, tant par ses ressources que par sa démographie. Mais le continent doit faire face à un transport aérien local qui n'arrive toujours pas à se libérer de son passé colonial et des influences politiques pour bâtir des hubs efficaces reliant tout le continent.
Ali Tounsi, ACI Afrique
L'un des challenges auquel est confronté le transport aérien africain est l'absence de connectivité intra-africaine des compagnies aériennes locales (Ici: Kenya Airways sur l'aéroport international de Nairobi Jomo Kenyatta International (Photo: Kenya Airports Authority)

 

(Ali Tounsi- Photo: ACI Africa)

Ali Tounsi est depuis 2009 le Secrétaire Général du Conseil International des Aéroports (Airport Council International ou ACI) pour l’Afrique. L’ACI représente 64 membres dans 51 pays qui gèrent 250 aéroports.

Fort d’une expérience de 25 ans dans le transport aérien, Ali Tounsi brosse un portrait sans complaisance de l’Afrique aérienne d’aujourd’hui. Il explique quels sont les atouts du continent mais aussi les nombreux challenges auxquels fait face le transport aérien dans cette partie du monde.

Quel instantané donneriez-vous du transport aérien en Afrique ?

Ali Tounsi – Je vais donner deux chiffres et je pense qu’ils décrivent parfaitement ce que représente le transport aérien aujourd’hui pour le continent. L’Afrique représente 15% de la population mondiale et 2,5% du trafic aérien mondial. Autant dire que le potentiel de croissance du transport aérien est énorme. D’autant qu’on a affaire à une population jeune et qu’il existe des perspectives économiques attractives avec toutes les ressources que recèle le continent. Même si cette dynamique économique varie grandement d’un pays l’autre. Il faut tout de même se souvenir que 80% à 90% des pays les plus pauvres de la planète sont en Afrique. Côté tourisme, on est face à un continent à l’incroyable diversité ethnique, religieuse, culturelle et paysagère.

Quels sont alors les handicaps ?

Ali Tounsi – Les gens qui me connaissent savent que je ne pratique pas la langue de bois. Cette même incroyable diversité est aussi notre principale source de faiblesse. Car on est devant une fragmentation politique et sociale qui rend tout progrès compliqué en raison des égos locaux. Un simple exemple. Pour avoir un ciel unique africain comme dans l’Union Européenne ou une compagnie aérienne pan-africaine, cela nécessiterait une coordination politique et financière totale pour surmonter des problématiques. Comme celle de savoir qui va gérer une compagnie pan-africaine ? Où la baser? Et comment faire en sorte qu’elle reste indépendante de toute influence des politiciens ? L’Afrique politique est toujours en construction. On le voit même en Afrique du Nord, où pourtant existe une grande homogénéité sociale, sociétale et économique. Enfin, un autre aspect est le legs colonial qui pèse toujours sur le transport aérien sur le continent.

Qu’entendez-vous par l’expression de « legs colonial » ?

Ali Tounsi – Lorsque je parle de passé colonial dans le transport aérien, je pense effectivement aux réseaux d’avant l’indépendance des pays. C’était une époque où toutes les liaisons aériennes internationales passaient par le pays colonisateur. C’était par exemple le cas pour l’Afrique de l’Ouest ou du Nord, dont les liaisons aériennes avec le reste du monde s’effectuaient soit via Paris ou Marseille, soit via Bruxelles.

On retrouve 60 ans plus tard toujours un peu le même schéma. 80% à 85% des passagers des lignes aériennes internationales voyagent en fait sur des transporteurs non-africains. Certes, outre Air France, Brussels Airlines ou TAP Air Portugal, on a assisté ces dernières années à la montée en puissance des compagnies du Golfe ou de Turkish Airlines. Avec des aberrations sur les lignes intra-africaines. Par exemple, j’ai dû me rendre récemment de Tunis à Lusaka en Zambie en passant par… Dubaï. C’était en effet la connexion la plus rapide ! Et je pourrais citer d’innombrables autres cas de lignes intra-africaines où il faut passer par l’Europe ou le Moyen-Orient.

Royal Air Maroc est l’une des compagnies aériennes les plus solides d’Afrique desservant plus de 80 destinations dans une quarantaine de pays (Photo: Boeing)

Existe-t-il néanmoins des compagnies aériennes en Afrique qui sont des modèles de succès?

Ali Tounsi – La compagnie qui a certainement le mieux tiré son épingle du jeu est Ethiopian Airlines, qui a fait d’Addis-Abeba un vrai hub. Elle est non seulement la plus grande compagnie d’Afrique, mais aussi la première pour le nombre de passagers en transfert, qui représente 70% de tout son trafic. Royal Air Maroc, Egyptair ou encore Kenya Airways sont des transporteurs qui ont su également adopter une politique commerciale autonome des politiciens locaux.

On a assisté à l’émergence ces dernières années de nombreux nouveaux transporteurs nationaux. Mais ils sont plutôt des compagnies de point-à-point qui servent, dans une grande majorité, de porte-drapeau plus que d’élément à une stratégie économique. Et l’absence de lignes aériennes ou de compétition font que les billets intra-Afrique restent plus chers qu’ailleurs dans le monde.

L’Afrique reste-t-elle compétitive pour attirer les compagnies aériennes?

Ali Tounsi – Il existe bien évidemment des courants de trafic touristiques et économiques importants, notamment avec l’Europe. Mais pour être plus attractif, il faudrait que les gouvernements africains rationalisent l’offre aérienne. La majorité des aéroports de la région accueillent en effet moins d’un million de passagers annuel. Autant dire qu’ils ne sont pas rentables et que c’est généralement l’aéroport principal du pays qui subventionne les autres. D’où des taxes aéroportuaires souvent élevées qui jouent en défaveur d’une desserte aérienne.

Aéroports d’Afrique avec plus de dix millions de passagers en 2024 Nombre total de passagers        (en millions) Croissance 2024/2023 (en %)
Le Caire 28,97 +10,6
Johannesburg 18,37 +34,5
Addis Abeba 11,80 +13,6
Casablanca 10,45 +6,7
Le Cap 10,37 +6,8

Quels pays offrent le plus de potentiel de croissance pour le transport aérien,à la fois économique et touristique ?

Ali Tounsi – Plusieurs pays d’Afrique ont effectivement des atouts capables de dynamiser la demande et l’offre aérienne. Je pense à l’Afrique du Nord, à la côte d’Afrique de l’Ouest avec le Sénégal, à la Tanzanie – avec Zanzibar – et au Kenya à l’est. D’autres pays comme le Rwanda ont de leur côté développer une infrastructure qui en font des plaques-tournantes pour les affaires. Enfin, il y a l’Afrique du Sud et l’île Maurice qui sont à la fois des acteurs économiques et touristiques majeurs du continent.