
« Tous les hommes sont égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur…” Depuis la Déclaration d’Indépendance signée par Thomas Jefferson le 4 juillet 1776, l’esprit américain n’a pas beaucoup changé. Et trois cents ans plus tard, en 2006 donc, Hollywood reprend dans un titre éponyme ce leitmotiv : The Pursuit of Happyness. Aux yeux de la plupart des Américains, la Californie serait d’ailleurs le “plus heureux” des 51 États du pays. Pourtant, vivre au royaume des stars n’est pas forcément une sinécure… Il y a le ciel, bien sûr, il y a le soleil et la mer… mais il y a aussi la pression. La course au paraître, à la beauté et à la santé, à la réussite, en un mot, le grand bonheur, quel qu’en soit le prix. Les Angelenos ne s’en cachent pas, bien au contraire, ils assument. Ainsi, Gerald Rox, 29 ans, directeur d’une agence immobilière à Beverly Hills, et sa compagne Sandra Matthews, 24 ans, affirment consacrer pas mal de temps à leur apparence. Montrant ses mains parfaitement soignées, le jeune chef d’entreprise explique : “Je m’offre une manucure et une pédicure toutes les semaines, je me fais blanchir les dents au laser, je m’épile le torse, je prends des omégas 3 et je bois tous les jours un jus d’herbe de blé biologique au Beverly Hills Juice Club.” Sandra Matthews, de son côté, affiche ouvertement deux interventions de chirurgie esthétique. “La mode et la beauté contribuent au bonheur parce qu’elles permettent d’être mieux dans sa peau, d’être en adéquation avec les autres”, affirme-t-elle.Très loin de l’exception, cette façon fait l’ordinaire de tout ce qui veut réussir – en beauté si possible – sur cette côte ouest. Los Angeles, c’est 2689 spas et salons de beauté, 700 centres sportifs, 17 manufactures de produits médicinaux et de vitamines ; c’est aussi… 9222 établissements relatifs à la chirurgie plastique représentant à eux seuls une masse salariale annuelle de plus de 4 milliards et demi de dollars (chiffres communiqués par la Los Angeles County Economic Development Corporation).
L’ÊTRE ET LE PARAÎTRE
Le docteur Sharon Furman, psychologue à Beverly Hills, explique que la course au “bigger the better” peut, au finish, se révéler extrêmement stressante. “Il faut sans cesse faire mieux, posséder les plus grosses voitures, avoir les plus gros salaires, afficher les plus belles réussites personnelles et professionnelles. Et surtout, Los Angeles est remplie des gens les plus beaux – physiquement, s’entend – du pays, qui viennent sur ce drôle de bitume où fleurissent les palmiers, dans l’espoir de “percer” à Hollywood. Cela peut avoir des conséquences psychologiques très sérieuses sur des personnes non armées, c’est le cas de le dire. Car voir des gens beaux et riches à longueur de journée éloigne parfois un peu de la réalité des choses.” Même si la qualité de vie à Los Angeles est indéniable, “il faut apprendre à reconnaître que le bonheur n’est pas uniquement ce qu’on possède et veut montrer ; mais ce que l’on est à l’intérieur”, temporise le docteur Furman. Depuis quelques années, cette valeur du bien-être intérieur a fait son chemin. Avec la vague verte qui déferle sur la ville, on revient à des habitudes alimentaires plus saines, à un mode de vie plus naturel et beaucoup plus simple. On pratique le yoga en plein air sur les collines de Hollywood à Runyon Canion, on plante des arbres – le projet “Million Trees L. A.” dirigé par TreePeople –, on conduit des voitures hybrides permettant, entre autres avantages, d’obtenir des places de stationnement gratuites, et l’on construit des centres de conventions écologiques.
LE CULTE DES VITAMINES
Très logiquement, la nouvelle marotte des stars hollywoodiennes est un produit à 97 % bio. Il s’agit d’Isagenix, un élixir qui “débarrasse le corps de ses impuretés” et lui permet de parer aux manques nutritionnels dûs aux sols aujourd’hui appauvris par des décennies de pesticides et d’engrais. “Même en consommant des produits bio, il est difficile d’obtenir tous les minéraux et vitamines nécessaires au bon fonctionnement de l’organisme”, explique Callie Miller-Telikicherla, représentante d’Isagenix. Ce produit qui se consomme principalement sous forme de smoothies a été lancé sur le marché en mars 2002 et s’est développé à une vitesse folle. Il pèse aujourd’hui des milliards de dollars. “La première année, les ventes se sont élevées à 19 millions de dollars. Pour l’instant, c’est la Californie le plus gros consommateur du produit, qui engendre à elle seule ces 19 millions annuels”, continue la représentante de la marque. Le marché du network marketing, version contemporaine et cybernétique des inénarrables “réunions Tupperware”, connaît actuellement un boom extraordinaire. Il représenterait plus de 40 millions de personnes et près de 75 milliards de dollars de recettes mondiales.
LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR
Dans le domaine du bien-être, nombreux sont les produits de network marketing qui font fureur en Californie. Par exemple, Beachbody.com, dont le grand prêtre,Tony Horton, est également californien, est un site de DVD de sport qui permet à des milliers de gens de travailler de chez eux en devenant “coaches”, et de gagner des centaines de dollars supplémentaires tous les mois. Pour Isagenix comme pour les autres, la réussite tient à l’engagement de ses représentants parfois célèbres. John Gray, l’auteur de Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, a été l’un des premiers à soutenir Isagenix et même à y avoir consacré tout un livre (The Mars and Venus Diet and Exercise Solution). Car le bonheur vu à l’américaine, c’est aussi le marché de l’écrit. Chaque année, des milliers de volumes s’installent au rayon “développement personnel” des librairies. Tina Jordan, de l’Association of American Publishers, affirme que “dans l’édition, le développement personnel est un secteur en constante hausse”. En effet, le self-help (livres, conférences, DVD…) représente une valeur de 9,6 milliards de dollars. Entre 2003 et 2005, le marché a grandi de 24 %, et d’ici à 2010, on s’attend à une hausse supplémentaire de 11,4 % qui élèverait le marché à une valeur de 13,9 milliards de dollars. Depuis 1776, la recherche du bonheur n’a donc véritablement jamais fléchi… Pas étonnant que, le 8 septembre dernier, le Los Angeles Times ait consacré un article aux livres sur… le bonheur. Margot Schupf, éditrice de la célèbre maison Collins, y déclarait : “Les livres sur le bonheur se multiplient, car c’est un thème qui n’a pas encore été bien exploité. La documentation sur le sujet devient aussi bien meilleure, plus scientifique.” En l’espace de quelques mois, de nombreux titres ont été édités. Et l’on doit cela aux avancées d’une nouvelle branche de la psychologie, la positive psychology ou psychologie du bonheur, désormais enseignée à Harvard. D’ailleurs, à Hollywood, des rumeurs annoncent la prochaine sortie d’un documentaire sur le sujet. Parce que le bonheur, à L.A., c’est plus qu’une évidence, c’est un art de vivre, pour ne pas dire un système.

















