Cartes affaires : la redistribution des cartes

La nouvelle réglementation sur les taux d’interchange, décidée par l’Union Européenne, va-t-elle rebattre la donne dans l’organisation des solutions de paiement corporate ? C’est probable. Et surtout cela ne pourrait qu’accélérer le mouvement de centralisation autour des cartes logée et virtuelle.

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Quelle politique adopter face à la baisse des commissions d’interchange décidée par l’Union Européenne afin de faciliter les paiements par carte, y compris pour de petits montants ? Avec l’entrée en vigueur, fin 2015, d’une nouvelle réglementation fixant à 0,28 % le taux des commissions relatives aux règlements par cartes de crédit débitées sur le compte des collaborateurs, contre 1,5 % auparavant, les acteurs des solutions de paiement corporate se sont retrouvés face à un cas de conscience. Faut-il ne rien changer à ses tarifs ? Ou se montrer plutôt accommodant, mais néanmoins revoir ses conditions ? Ou faut-il faire porter cette baisse de revenu par les clients ? Une autre stratégie est aussi envisageable, celle de pousser les sociétés vers des cartes de crédit à débit sur le compte de l’entreprise, celles-ci sortant du champ de la réglementation et conservant un taux d’interchange plus élevé. Ce qui, en passant, permet aux établissements financiers de récompenser leurs clients en leur reversant une partie de ces commissions à travers des remises annuelles.

Parmi les tenants d’une ligne dure, AirPlus a introduit des frais compris entre 1,09 % et 1,19 % pour chaque transaction effectuée en Europe, hors retrait d’argent, dans les pays où elle émet ses cartes de crédit Travel Expense, c’est à dire en Allemagne et au Royaume-Uni. En conséquence, le nombre de cartes plastiques distribuées par le spécialiste allemand a reculé de 22 %, un repli largement compensé par la montée en puissance de ses solutions de paiement dématérialisé.

À la différence d’AirPlus, dont le voyage d’affaires est l’unique secteur d’activités, les grandes banques entretiennent des relations diverses et variées avec les entreprises et de ce fait ont été partisanes d’une méthode plus douce. “Certes, avec la modification de la réglementation européenne sur les interchanges, nous avons dû revoir à la hausse notre tarification sur le service de cartes corporate avec débit sur le compte du collaborateur, mais avec des conditions qui restent très compétitives sur le marché européen, décrit Laurent Sautré, responsable cartes commerciales de BNP Paribas. Et Laurent Sautré d’expliquer l’une des raisons principales de cette politique : “L’objectif étant de pouvoir conserver et développer cette offre de services pour nos clients dans l’ensemble des pays où nous la proposons, avec par exemple le lancement de la carte corporate en Allemagne ce mois-ci.” Pour sa part, la Société Générale a conservé des tarifs identiques, “que les clients choisissent le débit compte entreprise ou le débit compte collaborateur, explique Élodie Trouillaud, responsable des offres cartes de la banque française. Même si, souligne-t-elle, “les conditions de rentabilité de ces deux options sont différentes.” La banque française a majoritairement distribué à ses clients des cartes co-badgées avec CB, déjà soumises à un interchange de 0,28%, même si elle a aussi lancé une carte corporate uniquement Mastercard. “L’impact de la nouvelle réglementation sur notre offre cartes affaires est donc moins important que si les cartes corporate MasterCard ou Visa “only” avaient représenté 100% de notre parc”, estime Élodie Trouillaud.

À bon compte

Il ne fait pas de doute que cette problématique passe largement au-dessus de
la tête de la quasi-totalité des voyageurs d’affaires, qui attendent avant tout de leur employeur des moyens de paiement efficaces pour faire face aux dépenses inhérentes à leurs déplacements. Cependant, elle pourrait les toucher plus directement qu’il n’y paraît… En effet, de nombreuses entreprises, en France surtout, privilégient le débit des frais professionnels sur le compte de leurs collaborateurs afin de mieux les responsabiliser quant à ces dépenses. Dépenses qui, sur la foi des notes de frais, sont bien évidemment remboursées au voyageur avant même qu’elles ne soient prélevées par leur banque. Pour autant, avec la nouvelle réglementation, les habitudes pourraient changer.

L’évolution des stratégies concernant les cartes corporate devrait avoir une autre conséquence, celle de voir l’essor des solutions de paiement centralisé se poursuivre.

Parmi nos nouveaux clients, certains se sont tournés directement vers le débit compte entreprise”, remarque Laurent Sautré, chez BNP Paribas. “On commence à voir les entreprises migrer vers le ‘corporate pay’”, constate également Jean-Charles Sarrasin, vice-président cartes commerciales de Citi. La banque américaine, qui propose essentiellement des cartes à débit compte entreprise, offre aussi des cartes débitées sur le compte du collaborateur, mais où l’entreprise est responsable des paiements. “Par exemple, si, pour x raisons, le voyageur ne nous paie pas au bout d’un certain temps, c’est à l’entreprise de régler la facture, explique Jean-Charles Sarrasin. Pour les entreprises ayant décidé de garder un programme de cartes débitées sur le compte du collaborateur, des frais de gestion sont facturés à l’entreprise au regard du changement de modèle économique.
cartes affairesSi le débit sur le compte de l’entreprise commence à avoir les faveurs des sociétés, le changement de modèle pourrait-il être encore plus radical avec une forme d’abandon des programmes de carte corporate ?

Commentant la baisse de son offre de cartes corporate, Patrick Diemer, PDG d’AirPlus, explique que certains de ses clients sont partis du constat qu’avec les solutions de paiement centralisé, telles la carte logée et la carte virtuelle, elles couvraient déjà une grande part des dépenses voyages en amont. Et de ce fait, qu’elles pouvaient se reposer sur leurs collaborateurs pour payer les frais restants avec leur carte personnelle. Charge, bien sûr, à l’entreprise de les rembourser ou d’avancer les frais. Cette tendance pourrait-elle gagner la France ? Pas si sûr, d’autant que le débit compte collaborateur a toujours ses adeptes, comme le constate Élodie Trouillaud qui avoue “recevoir beaucoup de demandes.

Quoi qu’il en soit, l’évolution des stratégies concernant les cartes corporate devrait avoir une autre conséquence, celle de voir l’essor des solutions de paiement centralisé se poursuivre. Parmi elles, la carte logée est déjà largement installée dans le paysage, privilégiée par 62 % des entreprises selon AirPlus. Toujours d’après le spécialiste allemand, elle est utilisée dans 68 % des cas pour régler les billets d’avion, suivi du train (18 %), de l’hôtellerie (8 %) et des locations de voiture (2 %). Elle a pour elle des atouts que les gestionnaires des politiques voyages connaissent bien : un processus de réservation simplifié en étant hébergée au sein des outils des grandes agences de voyages d’affaires, un suivi optimal des dépenses avec des données de niveau III, ainsi qu’une intégration fluide dans les principaux logiciels de gestion de l’entreprise.

Des acteurs de plus en plus globaux

Ce n’est pas seulement par leurs gammes de solutions de plus en plus étendues que les acteurs du paiement corporate entendent séduire les entreprises, mais aussi par leur présence géographique répondant aux besoins des multinationales et des entreprises de taille moyenne tournées vers le monde. “Les sociétés cherchent de plus en plus à uniformiser leurs programmes de cartes autour d’un interlocuteur unique pour avoir un seul contrat et un seul tarif”, constate Jean-Charles Sarrasin pour Citibank. Avec American Express, la banque américaine est sans doute la mieux armée pour répondre aux contrats globaux avec sa présence dans 65 pays. Mais la concurrence s’organise également. Ainsi BNP Paribas met en avant sa couverture de toute l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord. “Beaucoup d’appels d’offres concernent aujourd’hui ces deux zones géographiques, constate Laurent Sautré, de BNP Paribas. Nous nous positionnons sur ce périmètre avec l’ensemble de nos solutions avec un pilotage centralisé et une implémentation locale.” De son côté, AirPlus poursuit aussi son développement à l’international avec l’ouverture d’une filiale au Brésil, le rachat récent de BCC en Belgique, leader des solutions de paiements voyages sur son marché tout en lançant de nouveaux produits là où elle est déjà implantée, comme la carte virtuelle à Hong Kong et au Japon.

De plus en plus virtuel

Avec des avantages similaires à la carte logée – intégration dans les outils de réservation, reporting précis, contrôle a priori sur les dépenses –, la carte virtuelle à usage unique a permis aux entreprises de faire un nouveau pas en avant dans la centralisation des paiements. Solution lancée il y a une petite dizaine d’années par American Express avec son offre vPayment, puis adoptée par AirPlus sous le nom d’AIDA et par BNP Paribas, la carte virtuelle se fonde sur la génération à la demande d’un numéro virtuel de carte à 16 chiffres pour faciliter les achats en ligne. Elle s’est imposée dans le paysage en palliant les limites de la carte logée qui, par exemple, n’est pas acceptée par les compagnies low cost, les agences de voyages en ligne et de nombreux hôtels.

Avec la multiplication des solutions, les entreprises se voient aujourd’hui proposer tout un panel de produits à même de couvrir l’intégralité de leurs dépenses voyages.

Du côté d’AirPlus, 40 % des entreprises réalisent un paiement sur cinq à l’aide d’une carte virtuelle. Pour plus de la moitié des transactions, celle-ci est utilisée pour des réservations d’hôtel effectuées par l’agence de voyages ou une plate-forme de réservation, pour la billetterie aérienne low cost à hauteur de 23 %, mais aussi, dans 24 % des cas, pour les dépenses MICE. “La carte virtuelle est un bon moyen pour organiser les déplacements des voyageurs occasionnels et pour régler des dépenses exceptionnelles dans le cadre d’événements”, dit Julie Troussicot, directrice France d’AirPlus. Elle contribue à donner aux entreprises de la visibilité sur tout un volume de dépenses encore assez flou, tout en encadrant les frais engagés pour la tenue des séminaires et conférences.
cartes affairesAvec la multiplication des solutions, les entreprises se voient aujourd’hui proposer tout un panel de produits à même de couvrir l’intégralité de leurs dépenses voyages. “BNP Paribas a maintenant une approche globale des dépenses de voyage d’affaires, ce qui nous permet proposer un package “Business Travel Solutions” intégrant les cartes corporate, logée et virtuelle. Bien entendu, le client choisit dans cette gamme les moyens de paiement dont il a besoin”, remarque Laurent Sautré. La banque française fait en effet partie de ces acteurs qui, comme American Express, Citi ou AirPlus, disposent d’une gamme très étoffée.
A ceux-ci pourrait bientôt s’ajouter la Société Générale qui vient de lancer officiellement une carte logée disposant du réseau d’acceptation Mastercard. “Nous sommes un des leaders en France en ce qui concerne les cartes corporate et il était important d’avoir une réponse complète pour nos clients. On voit que les appels d’offres portent de plus en plus sur l’association de cartes corporate et logée”, explique Élodie Trouillaud. Encore à ses débuts, la solution devrait s’étoffer progressivement.

Agences de voyages : de nouvelles perspectives pour les solutions de paiement

Intermédiaires clés des entreprises, les agences de voyages ont toujours vu d’un bon œil le développement des solutions de paiement dématérialisées. Mais, avec le durcissement récent des conditions BSP les obligeant à payer la billetterie avion tous les 15 jours, contre un mois auparavant, l’intérêt de ce moyen de paiement pourrait être renforcé. “L’impact peut être significatif sur leurs besoins en fonds de roulement, souligne Pierre-François Brézès, d’American Express. Dans ce cadre, la carte logée leur permet d’être payées rapidement par nos soins tout en offrant des délais de paiement à leurs clients”. “Si les grandes agences sont plus organisées pour faire face à ce durcissement, les agences indépendantes ont des trésoreries plus fragiles”, remarque à cet égard Julie Troussicot, d’AirPlus. Toutefois, c’est aussi les propres besoins des agences de voyages qui peuvent être couverts par les cartes logées et virtuelles. “Dans l’offre de BNP Paribas, nous avons un package dédié aux agences et aux plates-formes de réservation hôtelière où l’on retrouve les cartes logée et virtuelle”, explique Laurent Sautré. Car, à côté de leur client final, les agences de voyages trouvent aussi de nombreux avantages à l’utilisation en interne de cette solution, que ce soit pour un processus de réservation simplifié, un reporting consolidé, mais aussi pour bénéficier d’une solution unique pour régler les fournisseurs, avec une capacité de paiement beaucoup plus large. Là où, auparavant, les agences devaient disposer d’une vingtaine de cartes de crédit, avec des plafonds limités, pour régler leurs dépenses.

Start-ups innovantes

Pour accroître la portée de leurs solutions dématérialisées, les établissements financiers travaillent à étendre leur acceptation à d’autres acteurs, en particulier à des nouveaux entrants comme Airbnb ou Uber qui se sont rapidement fait une place de choix dans les déplacements professionnels. “Il faut laisser toutes les options ouvertes à nos clients et ne pas limiter leur choix parce que nous ne sommes pas interfacés avec untel ou untel”, remarque Pierre-François Brézès, vice-président et directeur général d’American Express Cartes et Solutions Corporate. De ce fait, Amex s’est rapproché d’Airbnb et de l’alliance Biz Travel, un groupement de start-up qui compte parmi ses membres la plate-forme de réservation de restaurant Business Table ou le spécialiste de l’hébergement long-séjour Magic Stay.
cartes affairesTout en fluidifiant le processus de réservation, ces partenariats permettent surtout de consolider les dépenses réalisées par ces acteurs innovants. “C’est le commencement pour réduire les coûts”, estime Julie Troussicot. Partant de ce constat, AirPlus s’est pour sa part allié à BizMeeting, Snapcar, Business Table et Airbnb, en attendant Uber et des spécialistes du secteur MICE. En parallèle, la société allemande ouvre ces solutions de paiement aux parkings. En plus d’être désormais acceptée par le “voiturier” business Ector, la carte logée d’AirPlus pourrait bientôt servir à payer le stationnement dans les aéroports européens comme elle le fait déjà à Francfort. Cette filiale de Lufthansa discute avec les hubs pour trouver le modèle adéquat concernant le stationnement à proximité des aéroports.

Que de plus en plus de frais soient réglés en amont des déplacements, sans même que le voyageur s’en aperçoive, participe à l’émergence du “paiement invisible”, comme l’appelle le PDG d’AirPlus. “On continuera bien sûr à payer, mais sans sortir sa carte de son portefeuille, ni même entrer son numéro dans un ordinateur”, pense Patrick Diemer qui prévoit la disparition de la carte plastique “d’ici cinq ans. À cette date, les factures papier auront aussi disparu et seront directement intégrées dans les ERP des entreprises.” C’est dans cet esprit qu’AirPlus travaille à d’autres solutions comme Dine & Go, qui permet de régler les additions depuis un smartphone, ou la plate-forme mobile de gestion des notes de frais AirPlus Connect.

Si les solutions se digitalisent, le paiement sans contact, passé quasiment dans les mœurs des consommateurs, n’est pas encore d’actualité pour les voyageurs d’affaires.

En contrepoint, Laurent Sautré met en garde contre la tendance à trop vouloir centraliser les frais de déplacement. “A force, on ne contrôle plus aussi bien les dépenses, tempère le responsable cartes commerciales de BNP Paribas. Par exemple, si un voyageur réserve un hôtel ou une voiture et qu’ensuite sa mission est annulée, il peut oublier de demander l’annulation de ces réservations puisqu’il n’est pas directement impacté. Au final, c’est le no show qui est payé par l’entreprise et pas par le collaborateur. Il y a là un risque avec cette perte de la responsabilisation du collaborateur.
cartes affairesSi le paiement “invisible” s’inscrit dans la digitalisation croissante des solutions, le paiement sans contact, passé quasiment dans les mœurs des consommateurs, n’est pas encore d’actualité pour les voyageurs d’affaires. Probablement parce que la limitation des paiements par acte sans contact à 20 euros en réduit la portée dans un usage professionnel. “Sur la vingtaine d’appels d’offres que nous avons récemment reçus, il n’y avait aucune demande à ce sujet”, remarque Laurent Sautré. “Ce n’est pas très demandé, reconnaît également Jean-Charles Sarrasin. Mais nous allons lancer une phase pilote en Europe, car c’est dans l’air du temps. Les consommateurs l’utilisent déjà avec leur carte personnelle.” Cette politique volontariste est aussi celle adoptée par American Express. “Dans sa vie de tous les jours, le voyageur d’affaires est habitué à avoir une expérience très digitale, souligne Pierre-François Brézès. Aussi il n’acceptera pas d’avoir dans sa vie professionnelle des processus qui sont anciens. Même s’il n’y a pas de demande explicite des entreprises, nous pensons qu’il est important d’équiper les voyageurs en cartes sans contact. On y travaille avec un lancement à court terme.

Pas encore mobile

Loin d’être aussi banalisé que le sans contact, le paiement mobile en est encore
à ses balbutiements, mais il a lui aussi vocation à se développer tôt ou tard dans la sphère professionnelle. “Société Générale propose depuis fin janvier l’offre Paylib sans contact permettant de régler avec un smartphone les achats du quotidien, dit Élodie Trouillaud. Pour l’instant, elle est limitée à la clientèle privée, mais avec le développement du paiement mobile elle sera peut-être un jour proposée aux entreprises.” Cependant, il n’est pas nécessaire pour les banques de trop se presser : lors d’une conférence avec ses clients, Citi a fait un sondage auprès d’eux concernant le paiement mobile. “Une majorité de non s’est dégagée, remarque Jean-Charles Sarrasin. Cependant, nous restons attentifs à l’évolution de cette solution qui connaît un développement rapide en Afrique et en Chine et qui pourrait intéresser les voyageurs se rendant fréquemment dans ces pays. Nous croyons que cette solution ne remplacera pas la carte plastique à court terme, à cause d’une acceptation relativement limitée, mais sera utilisée en parallèle.” L’émergence du paiement mobile passerait-elle par les pays émergents ?