Dossier - Groenland : comme au commencement du monde

Groenland : comme au commencement du monde

Groenland-Islande : un combiné magique, l’un des voyages les plus marquants que l’on puisse faire dans sa vie, un déluge d’icebergs, de glaciers classés au patrimoine mondial et dans les deux pays, une population bon enfant qui sait accueillir l’étranger. Sans ambages.

Le bleu intense d’une mer glacée se reflète dans une myriade d’icebergs. Le fjord d’Ilulisat recèle une beauté presque inaccessible, sauf à qui veut faire l’expérience unique d’un voyage dans le Grand Nord… Là où, pour Baudelaire, “le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant”.

Départ du port quasiment pris par la glace – on peut traverser les trois quarts du bassin à pied jusque tard dans le printemps – via un chenal encombré de grosses soucoupes de glace sur lesquelles se perchent les mouettes et que le bateau heurte à grands bruits sourds. Parfois même, il est un peu bousculé, ce qui ne manque pas de susciter quelques interrogations, voire pour certains esprits excessifs, des idées de naufrage titanesque. Et puis, c’est l’océan. D’un bleu profond, intense, glacé. Le bateau louvoie entre les innombrables icebergs, de toutes tailles et de toutes formes : des pics, des cheminées de fée, des ballons de glace… Il les frôle, fait découvrir des monts et des merveilles et s’amuse, pour impressionner le touriste, à faire grimper sa proue sur le socle d’un giga glaçon un peu moins gros que les autres.

Pendant ce temps, le commentateur y va de ses explications. Il raconte, entre autres, que “certains icebergs peuvent donner des falaises de plus de cent mètres de haut”, que “les premiers explorateurs les ont carrément confondus avec une chaîne de montagnes”, que “la partie émergée ne représente qu’un septième à un dixième de leur volume total.” Il dit aussi que le fond du ford est en forme de cuvette, que l’ouverture sur la pleine mer est donc un peu plus haut que le centre, ce qui empêche les glaces de jouer tout de suite les filles de l’air. En tout, il leur faudra entre trois et 12 mois pour passer les hauts fonds et s’évanouir loin dans l’Atlantique nord, parfois beaucoup plus loin encore, jusqu’au large des côtes de Norvège, d’Irlande et même jusqu’aux Açores. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, se promenant à 42° de latitude nord seulement, qui coula le Titanic le 14 avril 1912.

Et puis c’est le retour au port et ses bateaux de pêche directement amarrés à la glace. Car la pêche, comme la chasse d’ailleurs, est gravée dans l’inconscient collectif des Groenlandais. Avant, c’était exclusivement pour subsister, aujourd’hui c’est pour gagner sa vie, améliorer son ordinaire et parfois aussi par simple plaisir.

Groenland

Pas un seul arbre à l’horizon

City tour, si l’on peut dire : partout des escaliers de bois brut grimpant à l’assaut des collines, des passerelles conduisant aux maisons de bois peint. Du rouge scandinave bien sûr, mais aussi du bleu pétrole, du vert canard ou du jaune canari. On ne lésine pas sur le pigment à Ilulissat. On l’accentue même en passant l’encadrement des fenêtres à la peinture blanche. Cela donne une grande gaîté à l’habitat, un vrai contrepoint à toute cette neige d’où affleure parfois la roche noire. D’autant que cette partie du Groenland ignore pratiquement l’existence de l’arbre. Rien. Pas le moindre arbrisseau comme on peut trouver en Sibérie par exemple.

Rien non plus n’entoure les maisons bien séparées les unes des autres, pas le moindre artifice. Ah si ! Elles ont souvent des séchoirs à poissons, sorte de pergolas de bois mal dégrossi qui ne manquent pas de charme, où pendent des fétans ou des morues peu identifiables dans l’état où ils sont. Çà et là, un kayak, un bateau sur cales ou une luge-poussette. Il y a aussi quelques enclos à chiens de traîneau, mais qui se font de plus en plus rares, car relégués aux confins de la ville : trop de bruit, car ces chiens-là n’aboient pas, mais hurlent à la manière des loups. L’un commence, et ce sont des centaines qui s’y mettent. L’enfer sur terre… D’ailleurs, même s’ils sont généralement très câlins, il n’est guère conseillé de les approcher, sauf en compagnie de leur maître, certains pouvant avoir des comportements imprévisibles. Ce sont des animaux-ouvriers comme on dit chez nous, et non des chiens de coussins.

Depuis l’inscription en 2004 du fjord d’Ilulisat à l’UNESCO, le tourisme connaît une forte croissance.

Et puis, au bout du village, posée sur un rocher noir recouvert par la neige, un miracle d’église de Sion, une église luthérienne – la confession de 99 % des Groenlandais –, sublime dans sa solitude face à la mer. Un vrai moment de poésie, un je-ne-sais-quoi de divin qui émane de cette bâtisse de bois peinte en noir rehaussé de blanc, construite en 1779 et déplacée là en 1929. À quelques pas s’élève la maison de Knud Rasmussen, reconvertie en musée consacré au grand explorateur groenlandais. Le bâti est superbe, mais l’intérieur aurait bien besoin de la patte d’un vrai muséographe. Car la collection qu’il abrite est un véritable capharnaüm auquel on ne comprend pas grand-chose. En revanche, juste à côté, un gros tas de pierres flanqué d’une porte et d’une fenêtre mérite véritablement le détour. Il s’agit en fait d’une maison inuit, de celles qu’ils construisaient encore dans les années 50. Parfois deux ou trois maisons seulement, et plusieurs familles dans chacune d’elles.

D’énormes icebergs détachés de l’inlandsis du Groenland, la calotte glaciaire qui recouvre quasiment tout le pays, attendent dans la baie de Disko pour partir vers le grand large. L’un d’entre eux, gigantesque montagne plus patiente que les autres, est là depuis près de 4 000 ans.

Selon l’explorateur danois Gustav Holm, une hutte de six à huit mètres de long pouvait accueillir jusqu’à 38 personnes. Tout l’hiver comme ça, et Dieu sait que les hivers sont longs dans l’Arctique… Il s’agissait donc d’un agrégat de tourbe et de pierres, le tout recouvert de vieilles peaux récupérées sur des canots inutilisables. L’intérieur était garni de peaux d’ours blanc ou de phoque, les meubles et objets généralement conçus à partir de bois flotté provenant de la lointaine Sibérie ou d’os de baleine. On y accédait par un passage de six à huit mètres de long qui protégeait du froid et l’on s’éclairait à la lampe à huile. Selon Paul-Émile Victor, le fameux ethnologue français, il faisait à l’intérieur une chaleur étouffante. On comprend alors pourquoi, dès le mois d’avril, chaque famille s’empressait de monter sa propre tente pour y passer l’été.

En 1721, le pasteur Hans Egede part évangéliser les populations locales pour le compte du royaume du Danemark et de Norvège. Progressivement, les Inuits passeront ainsi du chamanisme au luthérianisme (ici, l’église d’Ilulisat, datant de la fin du XVIIIe siècle).

Charcot, Gustav Holm, l’amiral Peary : les explorateurs prennent la suite des évangélisateurs et se lancent à la conquête du pôle. Le mieux placé pour étudier la culture eskimo : Knud Rasmussen, né au bord de ce fjord.

Ancrés à la mer gelée, les bateaux ne sont pas pour autant bloqués dans le port d’Ilulisat. La neige aidant, deux hommes suffisent pour les pousser, façon luge, jusqu’à l’eau.

Le peuple des glaces

Si l’extérieur de cette maison d’hiver comme on les appelait, une des toutes dernières utilisées, ne paie pas vraiment de mine, l’intérieur, de son côté, est parfaitement cosy ; un joli petit univers avec lambris, plancher, couchettes de bois recouvertes de peaux de phoque et d’ours, rayonnages et gravures religieuses aux murs. On en profite, par petits groupes, pour écouter le conférencier résumer brièvement la très longue histoire de ce peuple installé sur les glaces du Grand Nord depuis l’arrivée, il y a 4 500 ans, des premiers Eskimos venus d’Asie, d’Alaska et du nord du Canada. De civilisation en civilisation, les Inuits ont accumulé beaucoup de coutumes, de somptueux costumes de fêtes, de l’art avec ces petites figurines grotesques – les tupilaks – sculptées dans des os d’animaux marins ou d’oiseaux, des histoires de pêche à la baleine et de chasse à l’ours blanc, des pratiques chamaniques et d’hallucinantes traditions qui commandaient aux vieillards de se suicider, soit en se jetant du haut d’une falaise, soit en partant en mer sur un kayak jusqu’à ce que mort s’ensuive lorsqu’ils sentaient qu’ils devenaient une charge pour la société…

Et puis, évidemment, vient l’histoire des Vikings, surtout celle d’Érik le Rouge, qui s’installa au Groenland en 985. À la fin, c’est le temps de la Norvège et du Danemark, de l’évangélisation et l’évocation de l’inévitable émancipation du Groenland. Pour l’instant, le pays fait partie du royaume du Danemark et partage avec lui la famille royale, la constitution, la politique extérieure, la défense, le système judiciaire et la monnaie. En revanche, il a sa propre langue et son propre système de gouvernement autonome.

Et si, plutôt que de saisir l’atmosphère des villes américaines, Edward Hopper s’était passionné pour les régions polaires ? Ça aurait pu donner des scènes de ce genre, mélancoliques et silencieuses.

Après cela, on sera vraiment content de retrouver la modernité dans l’un ou l’autre des cafés-restaurants de la ville, des lieux sans chichi – on fait plutôt dans le fonctionnel dans le coin – qui se transforment dès 19 heures en discothèque, ou plutôt en bal populaire bon enfant comme on les faisait autrefois dans nos campagnes. C’est très gai, on chante, on danse et surtout on boit… et pas modérément du tout ; généralement de la bière et des alcools forts. Ce sera aussi l’occasion de rencontrer des autochtones extraordinairement chaleureux avec l’étranger – presque tous inuit puisque 88 % de la population est inuit ou inuit-danoise et 12 % européenne – et aussi quelques aventuriers des temps modernes racontant leurs propres histoires. Comme ce pilote d’hélicoptère posé seul sur un iceberg pendant presque un mois à cause d’un blizzard tenace, avec rations alimentaires, mais sans le moindre livre… Ou comme cet extrême sportif d’Aix en Provence, au bout du nez et au pouce gauche gelé au retour d’une expédition sur la banquise. Et tant d’autres encore. On s’en doute, il ne faut pas privatiser l’un de ces endroits lors d’une opération incentive pour se retrouver entre soi. Surtout pas.

Parcourant la baie de Disko, les bateaux d’observation slaloment entre les icebergs, posant leur proue sur les plus accessibles d’entre eux pour impressionner. Alors, à cause de la glace immergée, la mer prend d’un seul coup des couleurs bleu lagon.

Si les Inuits habitent aujourd’hui des maisons de bois colorées et parfaitement isolées du froid, susbsistent encore quelques exemples de huttes de pierre et de tourbe, où les familles vivaient confinées tout au long d’hivers sans fin.

Flétan, morue de fjord, mais aussi, de manière traditionnelle, phoques et baleines : la pêche et la chasse restent les principales ressources de nombreuses familles.

En attendant l’inénarrable soirée dans la discothèque alambiquée, on pourra toujours s’essayer dans la partie restaurant aux spécialités locales : requin, caribou, phoque ou baleine… Car c’est comme ça au Groenland, on mange encore certains mammifères par ailleurs protégés. Par éthique, les âmes sensibles pourront toujours se rattraper sur des spécialités danoises ou de la cuisine internationale. Et puis comme prévu : la nouba. Mais pas trop quand même, car dès le lendemain, c’est une balade en traîneau à chien qui attend nos touristes d’affaires ; et que le traîneau à chiens, c’est fabuleux, mais ce n’est pas non plus de tout repos.

Allure folle sur la banquise

À l’approche du groupe, les chiens, déjà harnachés et aux ordres de leurs maîtres, hurlent de joie, remuent leur queue de bonheur. C’est leur boulot, et c’est un boulot qu’ils adorent. Pour l’occasion, certains mushers se sont mis sur leur 31 et ont enfilé, à la place de la salopette en peau de phoque – celle prêtée à tous les participants – , un beau pantalon en peau d’ours blanc. Ce n’est pas très seyant, mais bon, c’est très chic ici. Les fouets claquent dans les airs, le départ est fulgurant. Les traîneaux partent à la queue leu leu et filent à une allure folle sur la banquise. Ça tape, ça secoue, ça cogne. La neige soulevée en fine pellicule par l’attelage précédent marque l’air bleu de milliers de point d’argent. Queue en l’air et ventre à terre, les chiens, de dix à douze par attelage, sont déployés en éventail. Le musher est devant, le passager derrière. Et soudain, terminée la banquise. Une montagne s’avance, à gravir dans un goulet aussi raide qu’une piste noire alpine. Braves bêtes, les chiens se ramassent, donnent tout ce qu’ils ont, et tirent, tirent…

Emmenés par des chiens à la fête, les traîneaux produisent des bruits sourds sur la glace. À l’arrière, les touristes, emmitouflés dans leurs combinaisons en peau de phoque, profitent d’une expérience unique.

Parfois, quand la pente est trop raide, il faudra tout de même descendre du traîneau pour les aider dans leurs efforts. C’est à ce moment-là que le costume prêté se fait trop calorifique et que l’on transpire à grosses gouttes. Puis c’est la descente, façon luge, avec les chiens à fond, la banquise à nouveau et une autre montagne. Et ainsi de suite pendant quatre à cinq heures. Après cela, on n’aura pas volé le dîner gastronomique donné dans le plus chic restaurant de la ville, le Mamartut, conduit par un chef danois et privatisé pour l’occasion. Le moment sera bienvenu pour échanger les impressions avec ceux qui auront refusé la trop sportive promenade à traîneau pour lui préférer un vol en hélicoptère au-dessus de la calotte glaciaire. Le dîner est somptueux, du poisson fumé, des crevettes du Groenland et des viandes fumées. Et c’est tant mieux, car il faudra encore quelques forces avant de partir dans la nuit étoilée assister au spectacle d’une aurore boréale, qui par temps dégagé enchante le ciel polaire.

Du coup, re-costume grand Nord, un peu de minibus pour quitter les lumières de la ville et descente au bout d’un chemin improbable. Il faut grimper des escaliers de bois, suivre en rang d’oignons les pas du guide, s’enfoncer dans la neige jusqu’aux genoux, déraper sur des plaques de verglas, se prendre le blizzard en escaladant une colline et depuis là, jouir d’une vue magnifique sur la baie de Disko, ses icebergs et au loin ses montagnes. Pour tromper l’attente, le guide a tout prévu. Il sort une sorte de couscoussière dans laquelle il fait chauffer un cocktail, mariage de whisky, d’alcool parfumé aux herbes locales, d’un trait de Grand Marnier et de deux ou trois autres liquides secrets pour confectionner ce qu’on appelle ici un “café groenlandais”. Détonant.

Après l’expérience du Grand Nord groenlandais, l’Islande se présente sur le chemin du retour, le temps de se remettre de ses émotions. Un atterrissage en douceur avec, au programme, toujours du grand blanc, une nature ébouriffante entre geysers et aurores boréales et des activités spectaculaires comme des randonnées à dos de cheval islandais.

10 000 vitraux pour une façade qui se teinte de mille couleurs la nuit et un intérieur couleur de lave : le centre Harpa couronne de façon très contemporaine la réhabilitation des quais de Reykjavik.

Et soudain, la magie : des voiles blancs se forment et se déforment dans le ciel, se contorsionnent, s’allongent et parfois descendent en pluie fantastique derrière les glaciers. Le guide en profite pour expliquer qu’il s’agit d’atomes, de protons, de neutrons, de pôle magnétique, de choc entre tout ça… bref, de toutes sortes de choses extrêmement nébuleuses pour qui ne s’est jamais intéressé de près aux lois de la physique. Mystère : ce qu’on voit dans le ciel est blanc comme un nuage, dès lors que ce qui apparaît sur les écrans des appareils photo est coloré de roses, de verts ou de jaunes. Le guide précise tout de même que, parfois, ces aurores boréales sont aussi colorées à l’oeil nu.

Ce sera la dernière vision de l’une des plus belles destinations du monde, car demain matin, le petit avion à hélices, un Dash 8-200, décollera de la piste verglacée de l’aéroport d’Ilulissat pour rejoindre Reykjavik, en Islande, d’où l’on regagnera Paris après une journée ou deux d’escale. Et si l’on tombe une fin de semaine, quelle escale ! Des nuits de folie qu’on appelle ici “round tour” et qui consistent à passer de bar en bar, à chanter et danser avec la jeunesse locale. Le lendemain, on découvrira dans un city tour une capitale en pleine réhabilitation. On s’arrêtera sur son port dont la modernité, comme dans toutes les villes du monde, se réapproprie les docks du port. Sur l’un des quais, on visitera le centre Harpa, une nouvelle salle de concerts et centre de conférence ; un chef-d’oeuvre d’architecture construit par le danois Olafur Eliasson. À moins qu’on ne lui préfère le musée maritime situé de l’autre côté du port. Puis on s’égarera dans d’anciens et charmants quartiers réhabilités, du côté des rues pentues bordées de maisons de bois coloré. Une urbanité nordique particulièrement prisée par les architectes, artistes, designers, etc…

Le Blue Lagoon, une baignoire naturelle surréaliste, chauffée à 38° et constamment entourée d’un halo de vapeur d’eau.

Des geysers en bouquet final

À l’extérieur de la ville, deux ou trois choses à voir et à essayer. D’abord la centrale géothermique Hellisheidi, puisque toute l’Islande se chauffe par la géothermie ; une unité, remarquable de modernité et de design et parfaitement adaptée pour la réception de groupes. Puis l’on continuera par une visite de serres, avec arbres méditerranéens et bananiers à foison. En toute fin de séjour, à 15 minutes de l’aéroport, s’impose un plongeon dans le Blue Lagoon, naturellement chauffé à plus de 38°. Et pour être bleu, il est bleu le lagon. Exactement comme le montrent les cartes postales. Au fond, comme tout le reste là haut au-dessus du monde, lorsque le ciel décide d’être de la partie : bleus les icebergs, bleus les glaciers, et bleue encore la banquise.

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