Maroc : médinas en fil d’Ariane

Maroc : médinas en fil d’Ariane

Au Maroc, les médinas, c’est-à-dire les vieilles villes pour la plupart restées dans leurs traditions, font les plus beaux souvenirs des touristes d’affaires. Elles sont toutes un peu semblables, et pourtant elles ont toutes leur propre personnalité.

Médina de Chefchaouen, Maroc
Bleu du ciel, bleu du Paradis : remontant au XVe siècle, la médina de Chefchaouen présente un joli camaïeu de bleus sensé éloigner les insectes. Sainte et rebelle, cette cité du Rif n’en est pas moins traditionnelle, avec son labyrinthe de ruelles arpentées par des femmes aux costumes rayés.

Reportage Serge Barret, photos Alain Parinet.

Ce verre de thé à la menthe aux bords embués par le liquide brûlant n’est pas un simple verre de thé à la menthe. C’est un symbole, tout un esprit ; l’éloge d’une lenteur orientale posée sur une table de bistrot de faïence bleue. On resterait comme ça des heures durant, à flotter dans une espèce de vide contemplatif. D’autant que les pergolas du Café Maure, à Rabat, surplombent à la fois l’embouchure du fleuve Bouregreg et l’océan Atlantique, lui donnant un très large champ de vision. Tout juste y a-t-il de l’autre côté du fleuve, presque comme une frontière, la ligne franche des maisons blanches de la ville de Salé, sœur jumelle de la tranquille capitale du Maroc, pour barrer un peu la vue.

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Au confluent du fleuve Bouregreg et de l’Atlantique, la casbah des Oudaïas, cœur historique de Rabat.

C’est que le Café Maure, tout en terrasses et tonnelles, est une vraie institution à Rabat. On se doit de s’y poser à un moment ou à un autre, seul ou en groupe, le lieu pouvant même se privatiser. Le roi Hassan II ne l’a-t-il pas fait en son temps, y fêtant son anniversaire dans le faste ? Pour le manquer, ce café iconique, il faudrait vraiment le faire exprès. Car il est situé dans la casbah des Oudaïas, l’un des must de la découverte de la ville. C’est la partie la plus ancienne de Rabat, et sans aucun doute la plus charmante, si calme avec ses ruelles pentues, ses pavés malhabiles, ses murs blanchis à la chaux et peints à mi-hauteur de bleus éclatants, ses bouquets de bougainvilliers ou de lauriers roses en cascade ; parfois des poules et, surtout, partout des chats…

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À Rabat, le charme pittoresque et paisible de la casbah des oudaïas.

Casbah en capitale

Si les premières pierres de la casbah furent posées au XIIe siècle – une mosquée de l’époque est encore là –, c’est au XVIIe siècle que les morisques, réfugiés musulmans chassés d’Espagne, lui donnèrent la plastique que l’on voit aujourd’hui. Reste aussi le délicieux jardin andalou contigu, planté par les Français entre 1915 et 1918, mais également la plate-forme du sémaphore dominant l’océan et la résidence de Moulay Ismaïl (1645-1727) – roi éclairé, un rien mégalomane et grand admirateur de Louis XIV –, aujourd’hui transformée en musée des Bijoux. Reste encore la monumentale porte d’entrée élevée en 1195 et, sous le rempart, la place du souk-el-Ghezel où les pirates vendaient jadis les esclaves chrétiens qu’ils avaient capturés. C’est tout petit, le tout se visite en à peine une matinée ; ce qui permet de s’égarer dans la médina voisine via la rue des Consuls, ouverte au début des années 1900 de l’autre côté de la fameuse place aux esclaves. Une médina bien propre sur elle, avec force antiquaires et brocanteurs, objets artisanaux et surtout marchands de tapis, dont des r’bati, grande spécialité de la ville.

Le monde coloré des médinas

Des médinas et des casbahs, on en prendra tout son saoul lors de ce périple dans le nord-ouest du Maroc. Avec ou sans monument classé, elles sont l’âme du pays et, loin des shopping malls désincarnés des villes modernes, drainent un monde coloré œuvrant dans une organisation presque médiévale : quartiers découpés par corps de métiers, riches palais et humbles maisons contiguës, estaminets de quatre ou cinq tables, improbables échoppes vendant tout et n’importe quoi, épices à profusion et produits de la terre écoulés chaque jour à même le pavé par les paysans du coin. En fond sonore, de la musique orientale échappée de quelque CD probablement piraté, parfois un classique de Fairouz ou d’Oum Kalthoum, mais aussi du rock, de la techno ou bien encore du rap. C’est comme ça dans toutes les villes marocaines, chacune ayant son propre visage, presque sa spécialité, distillant dans tous les cas une atmosphère unique. Voyons.

En remontant sur Tanger, en longeant donc les plages infinies de l’Atlantique, manquer la ravissante et minuscule cité d’Asilah serait véritablement pécher : des murailles construites par les Portugais au XVIe siècle, trois portes dont l’une s’ouvrant sur le port de pêche et l’océan, des ruelles d’une propreté irréprochable, des murs immaculés sauf certains entièrement peints façon street art, et des galeries d’art un peu partout. Comme tous les ports de la côte océane marocaine, l’histoire d’Asilah fut particulièrement mouvementée. D’abord aux mains des Portugais au XVIe siècle, elle fut reprise par les Espagnols au XVIIe, libérée par Moulay Ismaïl en 1691 et gouvernée au tournant du XXe siècle par le célèbre brigand Raissouli. Lequel ne doutait de rien, puisqu’entre deux rapines, trois meurtres et quelques enlèvements, dont celui du consul des États-Unis, le coquin se fit construire un palais au bout de la ville, derrière le rempart dominant la mer.

Il existe encore, ce palais. On peut même le visiter sur demande, voire le privatiser le temps d’un cocktail. Pour le reste, on se contentera de s’égarer dans les ruelles, de passer de galerie en galerie, d’apprécier dans certaines de l’excellente peinture, de profiter ici d’une jolie perspective et ailleurs d’une scène au romantisme fou, à l’image de ces deux jeunes filles croisées dans une ruelle, sublimes, minces, faisant voler au vent les plis de leurs abayas très “couture”. Car Asilah est chic, investie aujourd’hui par de très riches Marocains et Européens las de l’agitation de Marrakech et, plus sûrement encore, de celle de Tanger tout proche.

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La médina d’Asilah, station balnéaire montante, prend une tournure street art.

Tanger, alors. À 45 km seulement c’est un tout autre monde, voire une galaxie, aux antipodes de la petite station atlantique ; une atmosphère bien plus qu’une ville, même si la casbah entièrement rénovée plaît apparemment beaucoup à la bourgeoisie bohème internationale. Car il s’en est passé des choses, à Tanger. Des vertes et des pas mûres qui lui ont donné des lettres de noblesse passablement teintées de soufre. Entre les deux guerres, Tanger, c’était une “zone franche internationale”. Donc ni aux mains des Français, ni alliée des Espagnols, mais gouvernée par neuf grandes puissances et un sultan plus que compréhensif. Du coup, commerçants, diplomates et milliardaires s’installèrent à Tanger, entraînant à leur suite une foule interlope d’artistes, de trafiquants, de contrebandiers, d’exilés, de filles tarifées et de mauvais garçons. Le mythe Tanger, ville de toutes les permissivités, de tous les vices et de tous les excès, est né ainsi.

Les artistes tout d’abord. Des peintres comme Bacon dans le sillage de Delacroix ou Matisse, des cinéastes à l’instar de Pasolini et surtout des écrivains – Tanger est à l’évidence littéraire – dont la liste ne tiendrait pas sur les murs du grand amphithéâtre de la Sorbonne : Paul Morand, Jean Genet, Samuel Beckett, Roland Barthes et bien sûr la plupart des grands de la beat generation, les Tennessee Williams, William Burroughs, Allen Ginsberg et plus encore Paul Bowles, qui vécut à Tanger à partir la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa mort en 1999.

Les milliardaires, ensuite. Des princes et des princesses, mais surtout la célébrissime et extravagante Barbara Hutton et, un peu plus tard, le milliardaire américain Malcolm Forbes qui organisa en août 1989, et pour deux millions de dollars, la “fête du siècle” dans son Palais Mendoub avec 1 000 invités venus de partout dans le monde, au rang desquels Elizabeth Taylor et Henry Kissinger. Pour ce faire, le milliardaire, qui ne reculait devant rien, mit à la disposition de ses plus prestigieux invités son DC8 peint en or ainsi qu’un Boeing et un Concorde. C’était comme ça, Tanger, jusque tard avant la fin du siècle dernier ; des années 80 carabinées, des nuits magiques à n’en plus finir, des boîtes de nuit et des cabarets se faisant et défaisant au gré des modes et des passades.

On découvrira donc Tanger comme un livre d’heures dévergondé au fil tortueux de quelques lieux émaillant une casbah en grand blanc ; puis, dans son prolongement, la médina et ses souks populaires dégringolant de la colline jusqu’au port. C’est très vite fait, en à peine une demi-heure ; un peu plus en comptant les pauses. Des murailles d’ancienne forteresse, des escaliers, pas grand monde dans les ruelles, de hauts murs blancs abritant – qui en douterait – de somptueuses demeures, dont celle de la milliardaire en rupture de ban Barbara Hutton, et le Café Baba en bas d’une volée d’escaliers. Pourquoi ce café défraîchi où ne flotte pas qu’une odeur de tabac ? Parce que Keith Richards, entre autres rock stars, l’a beaucoup fréquenté…

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À la suite des auteurs de la beat generation, des milliardaires et des rock stars sont entrés en “Tangerrance”, comme Keith Richards, habitué du café Baba, dans la casbah.
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Le “thé à la menthe”, incontournable – et très agréable – prétexte à des pauses contemplatives.

Du coup, on n’échappe pas à une pause thé à la menthe autour de tables hors d’âge aux plateaux de marbre fatigués. Peu de lieux publics en fait dans la médina. Ce café, deux ou trois restaurants valant la peine et aussi quelques boutiques à touristes faisant la jonction avec le Socco, autrement dit le souk en espagnol, qui répond à toutes les attentes en matière de souvenirs produits par un artisanat plus ou moins inspiré, d’imitation d’à peu près toutes les grandes marques de sport, de bijouteries, mais aussi de marchands de fruits et légumes. Des bistrots, aussi. Et quels bistrots !

Trois d’entre eux, réunis autour d’une minuscule placette, la place du petit Socco, se chargent à leur façon de raconter la folle atmosphère d’un Tanger à jamais disparu. À part le Central et sa terrasse hérissée de parasols blancs, les autres – le Tingis et le café Fuentes – sont restés dans leur jus si l’on peut dire, surtout pour ce qui est du Fuentes qui est carrément en train de rendre l’âme et qu’il vaudra mieux éviter le soir, tant les gueules y sont patibulaires. Genet adorait le Tingis, Burroughs lui préférait le Central. Pratiquement aucun écrit, aucun roman racontant Tanger qui ne mentionne cette place du petit Socco et ses célèbres cafés.

  • Peut-être lit-il du Genet, ce client attablé au café Tingis, en mémoire des heures passées par l’écrivain dans ce lieu mythique de la place du petit Socco ?
  • Vénérable institution ouverte dans les années 1920, le Café de Paris est un peu le Flore tangérois.

Les vieilles villes du Rif marocain

De là, on débouche presque tout de suite sur l’esplanade du vieux port transformée en parking et dominée par les terrasses de l’Hôtel Continental, encore une institution des années 50 ayant à peu près vu passer toutes les célébrités du monde de l’époque. Hélas, l’intérieur de la bâtisse mériterait bien un petit coup de jeune…

C’est le soir maintenant, et il est temps de regagner son hôtel posé le long de la plage nouvellement réaménagée, à cinq minutes de la vieille ville. Demain, réveil matinal pour une excursion dans le Maroc profond, celui du Rif, avec visite des vieilles médinas de Tétouan et de Chefchaouen, pas si éloignées géographiquement, mais culturellement à mille années-lumière l’une de l’autre. Une seule journée suffit pour les découvrir – les effleurer serait plus juste – avec retour à l’hôtel, à Tanger donc, le soir.

En fait, il s’agit, avec ces deux villes, d’une véritable incursion dans l’ex-Maroc espagnol. Notamment à Tétouan, avec, en guise de prélude à la médina classée au patrimoine de l’UNESCO, une magnifique avenue Mohammed-V et son alignement de bâtiments hispano-mauresques forts de grands balcons, de hautes fenêtres et de grilles en fer forgé. Et puis, passé le Palais Royal, c’est l’entrée dans un clair-obscur magique, dans l’entrelacs de ruelles, de puits de lumière et de passages voûtés. Plus qu’ailleurs, les échoppes sont avant tout destinées à la population locale : bazars où, à coup sûr, on trouve tout pour rien, primeurs et senteurs orientales. Un peu plus qu’ailleurs aussi, on reconnaîtra des quartiers bien définis, regroupés par corporations et tels qu’ils ont été dessinés au Moyen-âge : dinandiers, ébénistes, tanneurs… Pour l’essentiel, des métiers d’art que l’on découvrira dans la vraie tradition – bois, cuir, plâtre, céramique, broderie… – en visitant l’école artisanale et ses ateliers, ouverts au public ainsi qu’aux groupes.

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C’est déjà le Rif et c’est pourtant très espagnol Tétouan, capitale du protectorat entre 1912 et 1956.

Avec eux, ce seront les derniers artisans que l’on verra dans ce périple, la dernière visite étant consacrée à Chefchaouen, surnommée la ville bleue, en fait un gros bourg adossé aux montagnes du Rif. Et pour être bleue, elle est bleue, cette charmante médina, l’une des plus jolies de tout le Maroc. Toutes les maisons déclinent cette couleur passant indifféremment – cela dépend de la quantité et de la qualité des pigments – du bleu pâle au bleu Klein, dans le but de faire fuir les insectes.

Dernier shopping – rustique celui-là, village de montagne oblige – avant le retour à Tanger et un dernier cadeau, le lendemain, avant l’avion du soir. Un beau cadeau, tout en saveurs, puisqu’il prend la forme d’un cours de cuisine joyeusement donné par Nadia, gouvernante du riad Dar Sultan, dans la casbah. Au menu : tajine. C’est très facile en fait, et surtout, cela fera un épatant souvenir à faire partager de retour à la maison. Cela vaut la peine, la gastronomie marocaine compte parmi les plus belles du monde.

  • Tajines et couscous : au riad Dar Sultan, Nadia dévoile les secrets d’une cuisine familiale, mais sophistiquée.
  • Céramique, plâtre, broderie, sculpture sur bois, peinture, travail du cuir : l’école des Arts et Métiers de Tétouan montre l’excellence de l’artisanat marocain.

Maroc : médinas en fil d’Ariane