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Inde du sud : Tamil Nadu, entre sacré et nostalgie

Madras, Pondichéry… Des noms de rêve, presque de fantasmes. De la culture bien sûr, avec des temples tamouls extraordinairement vivants, mais aussi des artisans tisseurs de soie et des artistes sculpteurs. De la gastronomie aussi, et un peu de balnéaire.

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Temple Kailashanatha

Reportage Serge Barret, photos Alain Parinet.

À midi, à Chennai, l’Inde donne à plein du côté de Parry’s Corner : au cœur de l’ancienne Madras,  des milliers de gens – on se demande même si ce ne serait pas des millions, tant la foule est compacte – se transportent vers ce coin ultra commerçant de la capitale économique et culturelle du Tamil Nadu. Un vieux bazar à l’architecture fatiguée ; un quartier de ruelles populaires où le moindre cm² est transformé en échoppe ; et des légumes frais, des fruits en pyramide sur lesquelles les vendeurs sont perchés, des tissus en piles, de la soie à gogo, des casseroles en alu, des bijoux, des colifichets dorés et des fleurs, beaucoup de fleurs, de préférence orange et montées en guirlandes…

Et la foule qui se bouscule ! Et le bruit. Oh ! le bruit ! C’est celui des klaxons, des milliers de klaxons de mobylette actionnés pour un oui pour un non, les Indiens prenant le mot avertisseur au pied de la lettre. Donc, ils avertissent. Ils avertissent lorsqu’ils démarrent, ils avertissent pour dire qu’ils vont passer et avertissent encore lorsqu’ils passent. Puis ils recommencent avec un autre piéton. Et, comme la foule est dense, autant dire qu’ils avertissent non-stop. D’où un tintamarre épouvantable qui donne des envies de boules Quies, voire carrément du casque d’un agent de tarmac. On le verra plus tard, c’est comme ça partout dans la région, si ce n’est dans l’Inde entière. On dit même que c’est un trait de culture. Diable !

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Quatrième ville du pays, Chennai, l’ancienne Madras, plonge le visiteur dans une ambiance populaire et colorée avec ces femmes en sari dans les rues ou des scènes de vie familiale en bord de plage.
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Colorée aussi, la gare d’Egmore, une des références du style indo-sarracénique, amalgame réussi d’éléments d’architecture moghols, gothiques ou italianisants.

Direct dans l’ambiance

Toujours est-il que cette promenade matinale permet de mettre un pied direct dans l’ambiance populaire indienne. Ajoutons à cela l’élégance chatoyante des femmes en sari, les hommes en maillot de corps et dhoti blanc ou madras – autrement dit une pièce de tissu simplement enroulée et nouée à la taille –, les rickshaws bariolés trimbalant à coups de pédales des touristes sans honte, quelques vaches culottées se permettant à peu près tout, des marchandages sans fin aux étals et, en levant un peu les yeux, de forts beaux restes d’anciennes maisons à balconnets.

De fait, c’est bien par là qu’il fallait commencer. En prise directe avec la vie ordinaire, loin des palais des nantis et des villas tapageuses des vedettes de MGR Film City, équivalent tamoul des studios de cinéma de Bombay dont la découverte des extravagants décors fait le bonheur des groupes incentive. Mais toujours est-il qu’après pareille mise en jambes à Parry’s Corner – le choc de l’Inde dit-on –, on sera bien aise de retrouver le cuir confortable d’un minibus climatisé, et surtout insonorisé, pour un city tour permettant de mieux appréhender l’ensemble de la ville. C’est-à-dire la quatrième métropole d’Inde, une gigantesque succession de quartiers, pas vraiment de centre, et sept millions d’habitants fort occupés.

Difficile de ne pas repartir les bras chargés de souvenirs d’un passage par les nombreuses échoppes de Parry’s Corner, le quartier commerçant de Chennai.
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À Kanchipuram, le tissage de la soie est une spécialité qui remonte à plusieurs siècles. La qualité des saris sortis des ateliers familiaux ont fait la réputation de la ville.

Quelques témoins du raj britannique

Culture oblige, la promenade conduira tout d’abord au fort Saint-George, premier bastion britannique édifié dans le pays, en 1653, par la Compagnie des Indes orientales. Qu’on ne s’attende pas ici à trouver les remparts et les créneaux de l’ancien ouvrage élevé à la Vauban, car de cela, rien ne subsiste ou presque. En revanche, on se fera une idée du goût indo-anglais en déambulant entre des bâtiments immaculés à colonnes noires et même une église, Sainte-Marie, première église anglicane d’Asie. Aujourd’hui, l’ensemble est occupé par les institutions gouvernementales du Tamil Nadu.

Il ne reste pas grand-chose des merveilles de l’époque où Chennai était colonie anglaise : abandon de bâtiments, besoin de place, constructions nouvelles et anarchiques… Mais il reste tout de même quelques splendeurs. Ainsi, la cour suprême de style indo-sarracénique jouxte-t-elle l’ancien phare, haut de 38 mètres. La gare aussi, toujours en activité, et dont les murs rouge latérite et les dômes blancs sont autant de témoins magnifiques de l’époque du Raj britannique.

Sur le soir, on se dirigera vers la plage – 13 km tout de même, la deuxième au monde après Rio –, non sans avoir traversé le quartier des pêcheurs bordé de buildings abandonnés depuis les ravages du tsunami de 2004. C’est pas vraiment joli, mais cela permet de se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe et de l’inéluctable lorsqu’on était installé en bord de mer.

Au bout, l’immensité de sable s’ouvre sur la forte houle de la baie du Bengale où les habitants de la ville aiment à se retrouver en fin d’après-midi. On s’y baigne peu, la mer est dangereuse ; et lorsqu’on le fait, c’est à l’Indienne, autrement dit tout habillé, en pantalon ou sari. On préfère de loin goûter à la brise marine, montrer ses dernières soieries ou succomber aux propositions façon food truck des innombrables roulottes qui ressemblent à s’y méprendre à celles des marchandes des quatre saisons de Peynet. On s’amuse aussi, on s’agglutine autour de jeux autant charmants que désuets, on crève des ballons de baudruche aux fléchettes, on pique-nique, on grimpe les enfants sur des tourniquets de chevaux de bois suspendus à des chaînes. C’est très gai, rafraîchissant.

Reste le dîner. Une expérience que ce premier dîner “Inde du Sud” et qui revient quasiment à mordre à pleines dents dans une poignée de piments rouges. C’est la caractéristique principale de la gastronomie du Tamil Nadu. Heureusement, les restaurateurs proposent généralement deux versions du même plat : l’une incendiaire et l’autre plus en accord avec les palais occidentaux. Dans les deux cas, c’est délicieux. Des chutneys bien sûr, et des légumes tandoori, mais aussi et surtout d’exceptionnels curries, notamment de crevettes. En dessert : un riz au lait coco pistache à se damner ! A noter que les plats tamouls typiques sont généralement composés à base de riz accompagné de lentilles et légumes aromatisés au tamarin. Pour leur part, les viandes ou poissons mijotent dans du piment et de la poudre de coriandre. Les amateurs de cuisine végétarienne seront quant à eux comblés : tous les restaurants proposent une section dédiée sur leur carte. C’est même, en la matière, l’une des meilleures au monde.

  • Témoignage d’une vie rurale toujours présente dans un état de l’Inde parmi les plus industrialisés, un char à bœuf se charge de cannes à sucre.
  • Son abondance participe à la célébration de Pongal à la mi-janvier. Cette fête des moissons rend grâce au soleil, aux vaches, aux dieux, et rassemble les familles dans une ambiance joyeuse.
  • Au troisième des quatre jours que dure la célébration de Pongal, les vaches sont lavées, nourries et apprêtées pour la fête.

L’Inde ne serait pas l’Inde sans l’extrême importance qu’elle accorde au sacré. Les temples sont partout, les fêtes religieuses nombreuses. Alors, on n’échappera pas à la visite de quelques temples classés, l’Inde du Sud produisant un style très marqué. Généralement, cela donne à l’entrée d’une esplanade de gigantesques tours, véritables pièces montées recouvertes d’une statuaire faisant la part belle au dieu Ganesh et sa trompe d’éléphant ou le dieu Shiva et ses trois yeux. C’est généralement coloré, bariolé même, et ce n’est pas sans rappeler les couleurs qu’avaient nos cathédrales au Moyen-âge.

On ne quittera donc pas la ville sans une visite au temple – accrochons-nous pour le nom –
Karpagambal Kapaleeswarar, dans le quartier de Mylapore. Ce sera le tout premier d’une journée entière consacrée à la mythologie et l’architecture indienne. Si ce temple est un peu naïf, d’autres sont listés à l’UNESCO, et tous distillent une ferveur qui fait parfois s’allonger les plus croyants de tout leur long sur le dallage extérieur.

On laissera presque à regret cette mégalopole en grand désordre, une ville-banlieue sans vrai centre-ville, s’étant contre toute attente laissé prendre à son agitation. Direction Kanchipuram, à 75 km de là, la ville qu’on dit d’or et où l’on sera plus que servi en matière d’édifices religieux. Mais, en attendant, c’est l’aventure de la route, une parodie de voie express encombrée de tout et n’importe quoi. Des mobylettes inconscientes sur lesquelles on grimpe en famille, facilement à trois ou quatre ; des bœufs à l’attelage ; des camions surchargés et des vaches ne doutant de rien vautrées jusque sur l’asphalte. Les bords de route alignent des usines en sortie de ville, puis, non-stop, des constructions improbables, des baraques en tôle rouillée, des cabanes en terre battue, des auvents où s’exposent tous les fruits de la création…

Parfois, dans une trouée, on aperçoit tout de même la campagne qui gazouille derrière ces deux lignes hyper bâties, barrières d’horizon. Des rizières surtout, l’Inde du Sud faisant grande consommation du féculent, avec tout ce qu’il faut de paysans à l’ouvrage simplement vêtus d’un dothi. Quelques scènes bucoliques, des femmes en sari vacant à leurs occupations, des écoliers, des artisans – plein d’artisans – dont des tisseurs de soie. Car, on le verra un peu plus tard, Kanchipuram est aussi la ville de la soie, d’ailleurs réputée dans le monde entier pour cela.

  • À Kanchipuram, une salle “aux mille colonnes” richement décorées marque l’entrée du temple Ekambareshvara.
  • Bâti sur la plage de Mahabalipuram, le temple du rivage est l’un des plus anciens d’Inde du Sud.

Ville aux mille temples

On l’a aussi surnommée la ville “aux mille temples”. Il n’y en a pas autant, loin s’en faut, mais il en reste tout de même 125, dont certains remontent au VIIe siècle. On se contentera alors d’en visiter deux ou trois parmi les plus emblématiques, dont l’Ekambareshvara Temple, édifié au  XVIe siècle. Passé un gopuram – une porte monumentale – de 60 mètres de hauteur, on pénètre dans l’obscurité d’une forêt de colonnes sculptées, sorte de labyrinthe couvert. C’est gigantesque, impressionnant, d’autant que la foule de pèlerins, qui en orange, qui parfaitement immaculé et parfois en noir selon le nombre de jours de pèlerinage, se presse aux portes du saint des saints, interdit aux non-hindous.

À la gloire de Shiva

Il y a de l’encens, des trompettes, des tambours, des gens assis partout, des enfants qui se chamaillent, des distributions gracieuses de riz sucré. La vie, les jeux de clair-obscur bourrés de charme et la surdimension du lieu sont à la gloire du dieu Shiva. Alors, pour retrouver un peu de calme, on enchaînera sur le temple Kailashanatha, l’un des chefs-d’oeuvre de l’architecture dravidienne resté dans son jus. Édifié au VIIIe siècle, il est pratiquement partout à ciel ouvert, enchâssé dans une muraille protectrice. Ce qui lui donne une certaine sérénité, d’autant qu’il est assez peu fréquenté.

Après cela, si l’on n’est pas trop lassé de cette statuaire à laquelle l’Occidental non averti ne comprend pas grand-chose, on pourra toujours se rendre au temple Varadharaja, dédié à Vishnou. C’est dans la même veine que le premier temple visité, avec, peut-être, encore un peu plus de vie. Mais il y a fort à parier qu’on préférera se diriger vers les ateliers de tissage et les boutiques de soie, la spécialité de la ville. Au total, plus d’un millier de familles se sont spécialisées dans le tissage de génération en génération.

Des artisans, des artistes plutôt, on en retrouvera d’autres sur la route menant au but ultime du voyage, Pondichéry. Ils sont installés à une soixantaine de km de là, dans la minuscule ville de Mahabalipuram, station balnéaire à la mode avec hôtels de grand luxe, restaurants réputés et souvenirs de Beatles en villégiature. Des temples rupestres aussi, mais surtout un génial bas-relief, la “descente du Gange”, sans doute l’un des plus imposants du monde. Il est sculpté à même la roche – il en utilise d’ailleurs les défauts, puisqu’une fissure figure le Gange, d’où son nom  – et raconte des histoires de divinités, mais aussi d’hommes entourés d’animaux. Plus loin, on ne manquera pas les cinq chars, les Pancha Rathas, sculptés dans des roches monolithiques…

Les sculpteurs sur pierre sont sans conteste l’un des autres attraits vivants de Mahabalipuram. Ils sont partout, regroupés en ateliers ou établis le long des rues, et produisent des statues plus ou moins puissantes, les désormais habituels Shiva et Vishnu, mais aussi tout un bestiaire ; des éléphants, des grenouilles, des oiseaux ou des lézards dont la réputation dépasse largement les frontières de l’Inde. Shopping, donc. Tout de même, le soir, dans sa chambre à Pondichéry, on se demandera si on n’a pas eu la main un peu lourde, excédent bagage oblige.

Pondichéry, 9 h du matin. Une paix divine règne sur l’ex chef-lieu des établissements français de l’Inde. Pas un bruit, quelques chants d’oiseaux, une femme en sari rose qui glisse plus qu’elle ne marche sur le bitume de la rue. L’instant est magique, la tasse de thé matinale n’en est que plus parfumée. Un rien de nostalgie plane sur les murs de l’ancien comptoir restitué par la France à l’Inde en 1954. Entre temps, la Compagnie française des Indes orientales, fondée en 1664 par Colbert, fit la fortune de la ville qui menait alors grand train. Lequel fut porté à son paroxysme avec l’arrivée du gouverneur Dupleix, en 1720. En gros, c’était Versailles sous les cocotiers ; avec tout ce que cela comporte de palais, de réceptions, d’attelages flamboyants et… d’intrigues.

L’ancienne richesse de Pondichéry se lit encore sur ses murs blancs, gris perle ou ocre jaune parfaitement ravalés. Cela donne partout de très riches demeures – parfois carrément des hôtels particuliers – ou des couvents cachés derrière de lourdes portes de bois qui s’ouvrent sur une cour-jardin croulant sous la végétation exotique. La France est partout. Sur les plaques de rue – rues de la caserne, de la marine –, mais aussi au fronton d’anciens bâtiments publics et même sur le képi gaullien de ses policiers. Atmosphère !

Pondichéry accueillant

Comme on comprend les expatriés qui vivent là ; les uns sont professeurs au lycée français, créé en 1826, les autres employés à l’alliance française, et d’autres encore chef ou hôtelier. Ce quartier, où les rues généreusement arborées se coupent à angle droit, s’étend du front de mer – quelque chose se situant entre la promenade des Anglais à Nice et le Malecon à La Havane – au quartier indien. Pour l’un, c’est “la ville blanche”, pour l’autre “la ville noire”. Une ville noire, essentiellement tamoule et qui se pose en contrepoint de la nostalgie et de sa charmante douceur de vivre. Autrement dit, elle grouille de vie du matin jusqu’au soir notamment dans son gigantesque marché Goubert, des halles couvertes où l’on trouve à peu près tout ; du poisson beaucoup, des légumes beaucoup et des fleurs énormément.

À l’extérieur, les innombrables marchands de tissus ou de contrefaçons hèlent le badaud. La foule est compacte, les rickshaws ont du mal à placer leurs trois roues, les mobylettes hésitent dangereusement entre les piétons. Du coup, elles font quoi, ces mobylettes ? Elles klaxonnent, pardi !

  • À Pondichéry, le marché Goubert compose un joli bouquet de couleurs et d’odeurs délicates. Au marché aux fleurs, ce sont celles des longues guirlandes de jasmin destinées aux mariages ou aux offrandes aux dieux ; au marché aux épices, celles du safran, du curry, du curcuma ou de la cannelle…
  • Présentes à Pondichéry depuis 1827, les s?urs de St Joseph de Cluny ont créé un atelier de broderie dans une maison coloniale construite en 1772, l’hôtel Lagrenée de Mézières.
  • Le charmant passé de Pondichéry surgit des murs décrépis d’une maison coloniale. Mais, entre nostalgie et technologie, la jeunesse locale se tourne vers l’avenir.
  • Préservant lui aussi le patrimoine, le boutique hôtel Maison Perumal s’est installé dans l’ancienne demeure d’une riche famille tamoule.