Interview : Tristan Auer, architecte d’intérieur

Le Crillon, Les Bains, le Sinner et le Westin à Paris, le Shangri-La à Hong Kong, le Park Hyatt à Jeddah, l’Orient Express à Bangkok : Tristan Auer a travaillé ou planche encore sur de nombreux établissements et dévoile son approche du design dans l’hôtellerie.

Tristan Auer © Olivier Amsellem
"Il y a des endroits qui doivent être sérieux, d’autres plus décontractés, mais chacun doit rester dans sa partition" explique Tristan Auer (© Olivier Amsellem)

Y a-t-il aujourd’hui une tendance qui anime votre approche du design ?

Tristan Auer – La tendance, c’est la non tendance. Ou s’il y en a, il faut absolument la fuir. C’est comme ça qu’on a des bâtiments, des ambiances qui se ressemblent alors qu’en voyage à Bangkok, à Milan ou ailleurs, on n’a aucune envie de vivre la même chose. Je ne sais pas reproduire, même si c’est tentant aujourd’hui, avec Instagram ou Pinterest, de se laisser influencer par une image que l’on a aimé. Je ne lis pas de magazine, je ne regarde pas d’émission de télévision sur la déco, je ne suis pas sur internet. Je me tiens à l’écart de tout ce qui n’est que gesticulation et fausses bonnes idées. Tous mes projets sont différents, car mes clients sont différents ; la marque, l’espace temps, l’endroit sont différents. J’essaie d’avoir un travail très personnel, et pour cela je fais appel à des ébénistes ou des dinandiers qui ont l’intelligence de la main et qui dessinent des meubles sur mesure, qui travaillent des matières nobles qui ne vont pas s’user, mais se patiner.

L’évolution vers une hôtellerie moins standardisée est donc selon vous une nécessité.

Tristan Auer – Une hôtellerie déstandardisée oui, mais dépersonnalisée non. Et c’est le danger de ces marques qui veulent frayer avec le cool, alors que ce n’est pas ce que les gens vont chercher chez eux. Il ne faut pas tout mélanger. On ne raye pas comme ça de son ADN 30, 40 ou 50 ans d’existence pour tout à coup aller vers la première tendance qui vient. Il y a des endroits qui doivent être sérieux, d’autres plus décontractés, mais chacun doit rester dans sa partition.

Je me tiens à l’écart de tout ce qui n’est que gesticulation et fausses bonnes idées. Tous mes projets sont différents, car mes clients sont différents.

Quel esprit voulez-vous insuffler aux marques pour lesquelles vous travaillez ?

Tristan Auer – J’essaie d’ancrer leurs codes, leur ADN profond dans le XXIe siècle, de rafraîchir leur vision en utilisant l’architecture d’intérieur adéquate à notre vie d’aujourd’hui. Ce n’est pas qu’une histoire de style, mais plutôt sur la façon dont on “vit” un lieu, comment on y vit mieux avec nous-mêmes et avec les autres. La déco n’a aucun intérêt. Bleu, rouge ou vert, on peut en débattre. Mais passer un bon moment autour d’une grande table entre amis ou dans une alcôve pour des rencontres plus intime, ça, c’est intéressant. Car ça change la vie des gens.

De quelle manière le quotidien des voyageurs influe-t-il sur l’architecture d’intérieur des hôtels ?

Tristan Auer – On ne vit plus de la même manière qu’avant. On mélange vie professionnelle et vie privée en permanence. Un appartement sans bureau, ça paraît irréaliste, et un bureau sans canapé pour faire la sieste également. Il faut une vraie mixité. On a besoin de moments sociaux et de moments de pause, d’être avec soi pour ralentir ce rythme insensé qu’on s’est un peu créé. Ce qui passe par une plus grande flexibilité des lieux publics ou alors des espaces qui s’enchaînent, que l’on choisit en fonction de ses humeurs. Elles évoluent tout au long de la journée et doivent avoir des réponses appropriées pour qu’on se sente bien dans un endroit. Un coup de stress par exemple, et il faut une petite alcôve où se poser, se calmer, et passer les coups de fil qu’il faut. Avoir un catalogue d’endroits différents dans un hôtel, c’est important.

Tout est donc question d’expériences ?

Tristan Auer – Ce mot est galvaudé, que ce soit dans l’hôtellerie comme un peu partout, mais pourtant, il est intéressant. Quelle générosité offre-t-on aux clients ? Aujourd’hui, les gens ont moins envie de produits de luxe, mais de moments de luxe. À quoi bon avoir cinq montres hors de prix ? Il est plus important de passer trois jours uniques avec sa famille, sa compagne, ses amis.