Paul-Henri Mathieu : « La lassitude des voyages, on la ressent en fin de carrière »

Ancien joueur de tennis professionnel, capitaine de l'équipe de France de Coupe Davis aujourd'hui, Paul-Henri Mathieu raconte sa vie de sportif, similaire à tous les grands voyageurs d'affaires : toujours entre deux avions.

Comment un joueur de tennis professionnel organise-t-il ses voyages ? La façon de voyager des nouvelles générations est-elle identique à la vôtre ? 

Paul-Henri Matthieu – Les joueurs voyagent aujourd’hui de la même manière que nous pouvions le faire, en prenant l’avion pratiquement toutes les semaines, en organisant eux-mêmes leurs déplacements. Au début, j’essayais de prendre le plus souvent possible Air France, étant membre du programme de fidélité, et j’avais un contact au sein de la compagnie. Toujours la même personne, que j’appelais pour réserver mes vols. Ensuite, avec le boom des réservation sur internet, je les prenais directement en ligne. Cela colle bien au besoin de réactivité des joueurs. Quand on perd sur un tournoi, la plupart du temps on veut pouvoir partir le jour même. 

Pour passer rapidement à autre chose, une fois la déception passée ? 

P.-H. M. – Non. Tout simplement parce qu’on a un autre tournoi la semaine d’après et qu’on veut arriver sur place le plus tôt possible pour le préparer. Ou alors, si nous n’avons pas de tournoi de prévu, pour rentrer à la maison le plus rapidement possible. Les joueurs ayant peu la chance d’être chez eux, partir directement offre la possibilité de se poser une journée ou deux. 

Lors de vos déplacements, quelle classe de voyage privilégiez-vous ? 

P.-H. M. – En Europe, sur les petits vols, je réservais en classe économique. Entre le business et l’économique, il n’y a aucune différence pour la récupération. En revanche, pour les longs vols entre l’Europe et les États-Unis ou l’Australie, je voyageais en business comme la grande majorité des joueurs. Pas en tout début de carrière, parce que ça représente un certain budget, les joueurs prenant en charge leurs déplacements. Mais quand on commence à être installé sur le circuit, à avoir de certaines rentrées d’argent, c’est un investissement que font la plupart des joueurs.

Récupération, décalage horaire : comment gériez-vous ces aléas du voyage qui concernent aussi nombre de voyageurs d’affaires ?

P.-H. M. – Pour respecter le nombre d’heures de récupération et de sommeil, l’horaire des vols est important. J’essayais de ne pas prendre des vols trop tôt le matin ou très tard le soir, qui entament votre nuit. Comme on dit en général qu’il faut une journée pour absorber une heure de décalage, les joueurs essayent de partir le nombre de jours adéquats en fonction du lieu du tournoi pour s’acclimater le plus naturellement possible. En Australie, on part au moins une grosse semaine avant, voire plus parfois. 

L’Australie en début d’année, les Etats-Unis, l’Europe ensuite, puis de nouveau l’Amérique ou l’Asie : ces moments de bascule entre les tournois et les fuseaux horaires sont-ils difficiles à gérer ? 

P.-H. M. – Ce n’est pas évident. Une chose est sûre, on s’adapte plus facilement quand on est jeune ! Le décalage horaire, même si on ne s’en rend pas compte, c’est usant physiquement, psychologiquement. Même si on en a l’habitude, à un même temps donné, ça nous rattrape forcément. En général, les joueurs essaient d’en tenir compte dans leur programmation, en ne jouant pas de tournoi toutes les semaines, en se laissant du temps de récupération. Ce qui explique qu’aujourd’hui, beaucoup de joueurs habitent à Dubaï, à mi-chemin de tous les continents. 

Pour cette position géographique et une excellente desserte aérienne ou plutôt pour les avantages fiscaux offerts par l’émirat ? 

P.-H. M. – Il ne faut pas se le cacher, c’est une des raisons. Mais Dubaï est aussi et surtout très bien placé. Il fait beau toute l’année. Donc les joueurs peuvent s’entraîner dehors, notamment au mois de décembre, la seule période de pause où les joueurs peuvent être chez eux et commencer préparer l’open d’Australie, qui se joue en extérieur. Pour ma part, pendant la coupure annuelle, j’allais très régulièrement dans une destination que j’aime beaucoup, l’Île Maurice, pour une dizaine de jours de vacances dans les hôtels du groupe Beachcomber.

Revenons justement à vos voyages. Selon que vous soyez premier à l’ATP ou centième, les compagnies, les hôtels ont-ils une façon différente de vous accueillir ? 

P.-H. M. – Si c’est un Djokovic qui voyage, bien évidemment que l’équipage de l’avion aura plus d’attention pour lui que pour un joueur moins connu. De même qu’à l’hôtel, les meilleurs joueurs du tournoi seront logés dans les catégories supérieures, les suites, quand les autres ont droit à une chambre plus classique. Rien d’illogique ou de surprenant, c’est la vie qui veut ça.

De la même manière que les vols, réserviez-vous vous-même vos hôtels ? 

P.-H. M. – Pour les hôtels, c’est différent. Les tournois ont souvent leur hébergeur officiel, la chambre étant prise en charge par l’organisation. En tout cas, celle du joueur, non celles qu’on peut prendre en plus pour l’entraîneur, le kiné. En général, tout est géré par une personne du tournoi qui fait le lien l’hôtel et les joueurs. Cependant, étant très sensible au bruit extérieur, dès que je trouvais une chambre au calme, je la notais pour demander la même l’année suivante. Une petite chose que les joueurs sont plusieurs à faire d’ailleurs.

Y a-t-il des hôtels qui vous ont marqué plus que d’autres ?

P.-H. M. – Il est difficile d’en faire ressortir un plus que l’autre. La particularité de notre sport est souvent de jouer les mêmes tournois d’une année sur l’autre, de retourner dans les mêmes hôtels, toujours de beaux hôtels. A ce sujet, on voit de plus en plus de joueurs avoir des partenariats avec un établissement pendant Roland-Garros, le mettant en avant contre un nombre de chambres négocié. Dans ma carrière, il m’est aussi arrivé de négocier des deals de ce type, avec le Sofitel New York par exemple ou des hôtels Hilton en Australie. C’était le début des réseaux sociaux. Cela se faisait en échange de quelques posts ou d’un meet & greet, c’est-à-dire d’un cocktail en fin de journée où on venait passer un moment avec les clients de l’hôtel. On pouvait aussi mettre un patch sur nos t-shirts pendant la durée du tournoi par exemple.

Pendant la période de Roland-Garros, on entend souvent parler de joueurs qui réservent des appartements privés ou une maison entière. C’est une solution pratique pour les joueurs ? 

P.-H. M. – En effet, cela se voit de plus en plus pendant Roland-Garros, mais aussi Wimbledon, ce club étant en dehors de Londres, sans hôtel à côté. C’est une solution pratique, mais aussi économique. Louer un grand appartement, une grande maison avec plusieurs chambres pour les membres de l’équipe, ça coûte moins cher au joueur que de payer plusieurs chambres d’hôtel. La seule contrainte quand on loue ce genre de biens, cela se fait souvent pour une période minimale de 15 jours. Avec le risque de perdre au premier tour. En général, ce sont les têtes d’affiche qui optent pour cette solution.

Passez-vous beaucoup de temps à l’hôtel pendant un tournoi ? 

P.-H. M. – Pendant un tournoi, les journées sont assez longues, avec des matchs, les entraînements. On reste longtemps à l’hôtel, mais pas forcément longtemps dans la chambre, la plupart du temps le soir après le dîner. Certains joueurs aiment bien faire appel au room service pour dîner dans leur chambre d’ailleurs.

Quand on voit la vie d’un tennisman professionnel, il y a beaucoup de similitudes avec celle des grands voyageurs d’affaires. Vous voyagez tout le temps, partout dans le monde. Peut-on ressentir une certaine solitude, voire une lassitude en fin carrière d’ailleurs ? 

P.-H. M. – La solitude, oui. Il faut forcément aimer la solitude quand on est joueur professionnel, parce qu’on est souvent seul. Pour ce qui est de la lassitude, on ne la ressent pas en début de carrière. Il faut reconnaître que c’est quand même une chance de pouvoir vivre de sa passion. D’aller dans de beaux endroits, de voyager dans de bonnes conditions. Puis, effectivement, en fin de carrière, vient une certaine lassitude. Non pas des lieux où l’on va, qui restent toujours si beaux, mais plutôt la lassitude des voyages. Partir semaine après semaine, ne rentrer chez soi que pour quelques heures le temps de refaire sa valise. Et puis toute cette routine : aller à l’aéroport, attendre pour enregistrer ses sacs, attendre pour passer la douane, attendre pour récupérer ses affaires à l’arrivée. Tous ces à-côtés du voyage, auxquels on ne faisait pas attention au début, peuvent devenir lassants avec le temps. 

En avançant dans sa carrière, il arrive aussi qu’on devienne parent. Est-ce facile de gérer la vie de famille quand on est toujours par monts et par vaux ? 

P.-H. M. – J’ai arrêté à 35 ans, quand mon fils avait cinq ans et que ma fille venait de naître. Effectivement, quand on a des enfants, c’est de plus en plus difficile de quitter tout le temps la maison, sachant qu’ils ne voyageaient pas avec moi. C’était une volonté de m’arrêter à ce moment-là.

Une dernière question. Vous n’avez pas peur en avion au moins, avec tous ces voyages ?

P.-H. M. – Non, mais d’autres joueurs peuvent l’avoir. Surpasser cette crainte, ça ajoute un stress supplémentaire. Certains, même, ne jouaient des tournois que s’ils n’avaient pas à prendre l’avion. Ca limite quand même une carrière. J’ai néanmoins un mauvais souvenir, en me rendant au tournoi d’Indian Wells. En général, on prend un vol depuis l’Europe vers Los Angeles. Puis, de Los Angeles à Palm Springs, la connexion se faisait par un petit avion d’une vingtaine de places. Avec, souvent, beaucoup de vent, quelquefois d’énormes turbulences. Une fois, on a eu vraiment peur. Ensuite, on a fait le transfert en voiture à chaque fois, pour ne pas avoir à prendre ce petit coucou.