
À un poteau carré près, Saint-Etienne aurait pu être à jamais le premier club français champion d’Europe de football. Gloire aux vaincus : cette défaite légendaire n’est pas pour rien dans l’aura toujours vivace de la ville et de ses Verts, perdants magnifiques pour toute une génération de Français non encore habitués au goût de la victoire. Mais la métropole ligérienne n’est pas que cette représentante romantique de la Fédération Française de la Lose. Loin de là même. Portée par la Révolution industrielle, elle en a vu tant d’autres, des grandes premières.
Première ligne de chemin de fer en Europe continentale en 1827, première machine à coudre de l’histoire en 1830, puis plus tard premier vélocipède produit en France, premier catalogue commercial vantant les mérites des fusils et bicyclettes de Manufrance : le sens de l’innovation coule dans ses veines. Un ADN créatif qui, de loin en loin, a conduit la ville à être la première, et unique, ville française à intégrer le réseau des villes créatives Unesco de design en 2010. Un club restreint d’une trentaine de métropoles mondiales où « Sainté » côtoie Berlin, Dubaï, Le Cap, Montréal, Pékin et Séoul. Rien de moins, mais qui ne surprendra pas pour autant les voyageurs d’affaires. Dès la descente du TGV à la gare de Saint-Etienne Châteaucreux, ce virage contemporain est visible, symbolisé par les immeubles rouge vermillon aux silhouettes angulaires de l’îlot Poste-Weiss ou ce mobilier urbain créé par de jeunes designers inventifs dans le cadre du programme « Bancs d’essai ».
Comptant plus de 400 000 habitants pour 53 communes, dont plus de 170 000 intra muros, la onzième métropole française par la population tient une place à part dans la puissance industrielle nationale. Un rôle clé tiré des richesses de son sous-sol comme de l’art de savoir l’exploiter, entre ces ingénieurs formés depuis deux siècles à l’école des Mines et ces diplômés sortis aujourd’hui de l’École supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne (ESADSE). L’héritière d’une longue expertise dans le dessin industriel, remontant à la conception des armes, cycles et autres objets manufacturés à l’époque dans la ville. Une métropole d’esprits et de corps, à l’âme ouvrière forgée par tous ces mineurs et tous ces « manuchards » qui ont voué leur vie à l’expansion de leur cité de cœur.

Ces « Mains d’or » ne purent un jour plus « travailler encore », comme le chantait Bernard Lavilliers, un ancien de la « Manu », comme son père. Las les puits sans fond ou les chaînes de production : sur les décombres de ses sites emblématiques – puits Couriot inactif depuis 1973, Manufrance fermé en 1980, clap de fin pour la Manufacture d’armes en 2000 -, la ville réécrit une nouvelle histoire. Et le tourisme d’affaires s’est inscrit dans cette reconversion : l’ex siège de Manufrance s’est en partie métamorphosé en centre de congrès – l’autre abritant les bureaux de la Caisse d’Epargne -, tandis qu’un des bâtiments administratifs, la Verrière, s’est destiné à l’accueil d’événements de gala.
L’ancienne Manufacture d’armes de Saint-Etienne se réinvente de son côté en Cité du design, un vaste projet lancé par la mairie en 2005. Avant même son inauguration en 2009, c’est sur cet ancien site industriel et militaire qu’a eu lieu en 2006 une édition clé de la Biennale du design, la cinquième de cet événement qui porte l’excellence de Saint-Etienne urbi et orbi, cette année notamment (voir encadré).
Le design pour nouvelle arme
Inaugurée à l’occasion de cette édition pionnière, la tour d’observation est toujours là – on peut y organiser des cocktails jusqu’à 40 personnes -, contemplant depuis sa plate-forme perchée à 31 m du sol ce quartier créatif toujours en devenir. S’étendant sur plus de 70 000 m², l’ancienne friche industrielle accueille ici ou là le campus de l’ESADSE et le Centre des savoirs pour l’innovation de l’université Jean Monnet, la Grande Usine Créative pour l’accueil d’entreprises innovantes, mais aussi un pôle médias, un espace de coworking, en plus d’une crèche et d’une école primaire. Un restaurant, la Fabuleuse Cantine, s’inscrit également dans l’esprit du lieu, jouant sur les produits invendus bio et locaux pour proposer une cuisine inventive.
A côté des bâtiments historiques reconvertis à ces différents usages, un autre vient se démarquer par son esthétique contemporaine dessinée par les architectes Finn Geipel et Giulia Andi, de l’agence allemande LIN : la Platine. Reprenant le nom de la pièce qui assure la percussion sur l’amorce de la balle, ce parallélépipède rectangle, recouvert d’une « peau » de milliers de panneaux soit photovoltaïques ou destinés à la luminosité ou à la ventilation, tisse un lien à la fois physique et symbolique entre le présent et le passé.

Située à l’entrée du site entre la place d’Armes du temps des rois et ce quartier regardant vers l’avenir, la Platine s’étire sur près de 200 mètres et abrite à la fois une médiathèque et une matériauthèque à destination des étudiants et des lieux de réunion qui battent le plein lors des conférences organisées autour des biennales. En dehors de cela, faisant partie, avec le centre de congrès et la Verrerie, des espaces MICE exploités par Saint-Etienne Events, elle accueille aussi des événements professionnels dans l’auditorium de 286 places et ses trois salles de 20 à 100 participants.
Bientôt, la Platine ne sera plus le seul point de chute du quartier pour les événements professionnels. L’un des bâtiments de l’ex manufacture est, en effet, en train d’être rénové pour devenir à partir de l’année prochaine la Grande Halle Evénementielle. Toute en longueur, divisible en deux, celle-ci pourra accueillir des événements de tous types, publics ou privés, des colloques comme des concerts et, bien sûr, des manifestations autour de la biennale.
Car l’histoire du lieu n’est pas encore achevée. Le projet « Cité du design 2025 » va poursuivre la réhabilitation des bâtiments encore à rénover. Cet investissement clé, qui s’élève à plus de 60 millions d’euros dont près de 40 millions financés par Saint-Étienne Métropole, dégage de nouvelles perspectives. Car la renaissance de ce site industriel, par-delà les 150 start-up et 2000 étudiants déjà présents, ne l’a pas encore transformé en lieu de vie.


Pour prolonger l’effet « biennale » tout au long de l’année, l’offre culturelle du quartier va maintenant prendre de la hauteur. Dans un premier temps, l’automne prochain, la Cabane du design, où les enfants peuvent participer à des ateliers pour se mettre dans la peau d’un designer, rouvrira ses portes autour d’une formule repensée. Mais le cœur de ce projet est attendu en juin 2026. En plus du dévoilement de la Grande Halle Événementielle, le quartier verra en effet l’ouverture de la Galerie nationale du design.
De la vie dans la Cité
« Plusieurs musées en France ont des collections, mais n’ont pas toujours l’opportunité de les mettre en valeur, explique Matthieu Mas, directeur de la communication de la Cité du design. Saint-Etienne s’est légitimement porté volontaire pour les accueillir dans un lieu inédit ». Autour d’expositions annuelles, cette Galerie nationale pourra rassembler des objets design venant du Centre national des arts plastiques (CNAP), du Centre Pompidou, du FRAC des Hauts-de-Seine ou du musée d’art contemporain de Bordeaux. Et évidemment du MAMC+, le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne qui dispose d’une des plus importantes collections en la matière.
En parallèle, le site, originellement froid et minéral, va se mettre au vert avec 18 hectares d’espaces végétalisés. Dans le prolongement du programme Bancs d’essai, où le mobilier urbain conçu pour les biennales laisse une trace pérenne dans la ville, la Cité du design se fera aussi le showroom du savoir-faire local avec une gamme de mobilier créée pour le quartier.

Puis, dans un deuxième temps, à l’horizon 2028, c’est l’offre loisirs qui sera renforcée avec un nouveau lieu de restauration, assorti d’un concept store. « Un beau projet courant sur trois étages avec une boulangerie, un bistrot, une table plus gastronomique tout en restant accessible, décrit Domna Kossyfidou, cheffe de projet communication Design à Saint-Etienne Métropole. Le but est d’avoir une cour centrale très animée, où venir prendre un verre en terrasse, autour d’une programmation musicale, peut-être un cinéma plein air ».
Pour compléter le tout, un hôtel de 80 chambres – dont le concept n’a pas encore été dévoilé – posera ses valises dans le bâtiment de l’Horloge. Une offre d’hébergement qui viendra boucler la boucle en donnant aux touristes d’affaires la possibilité de vivre une expérience complète. Séminaire à la Platine ou conférence dans la halle événementielle, visite en soirée de la Galerie nationale du design, dîner, nuit à l’hôtel : pour une unité de lieu, de temps et d’action qui revisite ses classiques de façon contemporaine.

















