M. Eduardo (Naboo) : « L’IA va rendre l’événementiel digitalisable »

Rencontre avec Maxime Eduardo, CEO et cofondateur de Naboo, plateforme de réservation événementielle qui connaît une croissance fulgurante. Entre disruption technologique et vision stratégique, il nous livre sa lecture d'un marché en pleine transformation.
Maxime Eduardo, CEO et cofondateur de Naboo.
Maxime Eduardo, CEO et cofondateur de Naboo.

Comment vous, CEO et cofondateur de Naboo, voyez-vous l’évolution de la réservation événementielle ?

Maxime Eduardo – L’intelligence artificielle change la donne, un vrai game changer. L’industrie événementielle fait partie des dernières à faire sa révolution digitale. Toutes y sont passées : le cinéma avec Netflix, la musique avec Spotify, les taxis avec Uber, la grande distribution avec Amazon, et à la fin ça a donné un géant qui domine le secteur. Et ce mouvement va jusqu’au voyage d’affaires, où, même s’ils sont encore petits, Navan fait quand même 6 à 7 milliards de réservation annuelle. Il va se passer la même chose dans l’événementiel.

Et qui pourrait emporter la mise ?

M. E. – Je pense que ça sera nous ! Avec plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires par mois et une croissance de plus de 260% cette année, Naboo est aujourd’hui le plus gros acteur de l’événementiel digital dans le monde. En seulement trois ans d’existence. Tout peut aller très vite. En Amérique du Nord, vous voyez apparaître d’autres acteurs comme Planned et Boompop. Une chose est sûre en tout cas : il y aura une grosse phase de digitalisation et de consolidation dans les cinq années à venir. Les prochaines années vont être décisives. Et il n’y a que ceux qui investissent lourdement dans l’IA aujourd’hui qui l’emporteront. A titre d’exemple, la moitié de notre effectif est constitué de développeurs, plus de cinquante au total.

Pourquoi l’événementiel n’avait-il pas connu de révolution digitale jusqu’ici, à la différence du voyage d’affaires classique ?

M. E. – Dans le voyage, la digitalisation est déjà allée très loin. Tout le monde est habitué à réserver des voyages, que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, via des applications. C’est devenu quasiment une commodité, là où l’événementiel reste encore, fondamentalement, un métier de services. Même nous, nous avons encore beaucoup d’agents pour répondre aux demandes des clients. Les solutions purement digitales qui ont émergé dans les années 2010-2015, comme Bird Office en France (NDLR : racheté par Kactus) ou VenueScanner en Angleterre, n’ont pas réellement réussi à percer, justement parce que le logiciel ne permettait pas de remplacer le service.

En quoi l’IA change-t-elle maintenant la donne ?

M. E. – L’IA va rendre l’événementiel digitalisable. Elle commence déjà à répondre à plus de la moitié, parfois même 70%-80%, des cas traités par des humains. Prenez des événements complexes : il faut trouver à la fois le lieu, le traiteur, les transports, le DJ, les activités annexes. Vous êtes obligé de faire des recherches pour chaque élément. Avec l’intelligence artificielle, vous lui donnez votre brief et elle source tout, prépare des paniers avec plusieurs choix de prestataires, en vérifiant les disponibilités, en faisant des demandes de devis. Ce qui prend deux à trois jours à un humain est fait en une dizaine de minutes.

L'IA prenant une place prépondérante, la moitié de l'effectif de Naboo est constitué de développeurs.
L’IA prenant une place prépondérante, la moitié de l’effectif de Naboo est constitué de développeurs.

Où Naboo en est-il aujourd’hui avec l’IA ?

M. E. – La porte d’entrée pour nos clients reste toujours très humaine. C’est même obligatoire alors que la moyenne d’âge de nos clients tourne autour de 50 ans. Nos conseillers passent toujours beaucoup de temps au téléphone pour comprendre leurs attentes en détail, par exemple connaître l’ambiance à donner à leur événement, savoir s’il faut organiser un transport depuis l’aéroport ou quel type d’activités prévoir. Mais, en back-office, le brief est envoyé directement dans notre logiciel d’IA qui va construire les solutions. Aujourd’hui, moins de la moitié du travail est fait par un humain là où il y a un an, on en était encore à 90%. Et, dans trois ou quatre ans, je pense qu’on arrivera à presque 0%. Prenons l’analyse des conditions générales de vente des hôtels : l’IA le fait beaucoup mieux qu’un humain. Et vous pouvez superposer les agents IA avec l’un qui fait la relecture du contrat et l’autre qui contrôle celui qui a fait la relecture. S’il détecte une erreur potentielle, un humain rentrera alors dans la boucle.

Comptez-vous aller plus loin ?

M. E. – Nous avons créé un logiciel qui sortira très prochainement et pourra analyser toutes les données non structurées. Une sorte de ChatGPT ultra spécialisé dans l’événementiel qui est connecté à tous les fichiers PDF que nous recevons, à tous les mails ou messages WhatsApp, mais aussi à la transcription de tous les appels, en plus de notre base de données. Ainsi, si un client recherche une salle pour un cocktail de 45 personnes en Île-de-France, l’outil va pouvoir retrouver les lieux qui nous ont envoyé un PDF mentionnant une telle salle, mais également rechercher dans une conversation avec un de nos conseillers si des disponibilités ont été évoquées. La quantité d’informations traitées est absolument hallucinante. Sans plus aucune perte d’information, cet agent IA venant alimenter nos autres agents de recherche.

Craignez-vous pas la concurrence des départements MICE des grandes agences de voyages d’affaires ou d’autres acteurs plus spécialisés dans la réservation en ligne ?

M. E. – Des agences comme American Express GBT et BCD Travel, qui ont de gros contrats internationaux notamment dans la pharma, sont beaucoup plus gros que nous, c’est une évidence. Mais pas en ce qui concerne le digital. Un autre acteur comme Cvent est certes tourné vers la technologie, mais une technologie qui date d’il y a 25 ans. Ils sont dans une phase très agressive de croissance externe, mais ils ne sont pas dans une phase de renouvellement. Ils deviennent ce qu’on appelle un « legacy software », un logiciel d’antan.

Et un acteur comme Kactus ?

M. E. – Nous n’avons pas le même angle d’attaque qu’eux. Pour Kactus, le marché est conduit par l’offre, par les hôtels et la réservation de leurs salles de réunions notamment. Pour ma part, je pense que la demande tire le marché, et c’est sur cette base que nous nous sommes construits. Résultat : en 2025, nous affichons une croissance de près de 270% et nous devrions tourner au moins à 250% de croissance l’année prochaine. Je pense que les chiffres démontrent le bien fondé de ce parti-pris.

Comment captez-vous cette demande ?

M. E. – Tout d’abord, grâce à notre logiciel qui rend tout tellement plus simple. Et, l’IA remplaçant une partie du travail humain, nous sommes trois fois moins chers qu’une agence classique. En parallèle, notre force réside aussi dans notre capacité à signer des accords-cadres exclusifs partout dans le monde. Cette année, nous en avons conclu avec dix entreprises du CAC 40, que ce soit Veolia, Thales ou Axa, Société Générale. En Allemagne, nous avons un contrat de ce type avec Allianz de même qu’avec PG&E aux États-Unis, une grosse société d’énergie californienne. Naboo centralise toutes leurs demandes, personne ne pouvant signer un devis sans passer par nous. Ce qui, une fois encore, me conduit à penser que ce marché est tiré par la demande.

Vous captez donc 100% des dépenses événementielles de ces comptes ?

M. E. – Il y a toujours environ 10% de fuite, ce qu’on appelle le leakage. C’est inhérent à l’activité. Mais ce sont surtout de petites dépenses, payées par carte personnelle et qui se retrouvent ensuite dans les notes de frais.

C’est sans doute pour cette raison que Naboo a récemment lancé une carte de paiement, pour consolider ces flux ?

M. E. – En effet. Sur les très gros événements, nous passons encore par des virements, mais on pousse au paiement par carte. Avec cette carte, le paiement peut désormais être complètement centralisé, ce qui nous a demandé des investissements technologiques énormes. Ainsi, si un client va au restaurant, il va recevoir un texto de Naboo pour générer une carte afin de régler l’addition, le tout connecté directement au bon de commande et à la facture. Nous générons aussi des cartes virtuelles qui sont envoyées directement aux hôteliers à la réception du bon de commande du client.

La carte de paiement de Naboo a pour émetteur Visa.
La carte de paiement de Naboo a pour émetteur Visa.

En ce qui concerne l’hôtellerie, la plupart des grands groupes ont accélérer sur la digitalisation de la réservation de salles de réunion. Comment voyez-vous cette évolution ?

M. E. – Les hôteliers ont bien compris qu’ils sont en train de perdre la relation directe avec leur client et essayent tous de créer leur centrale de réservation face à la crainte d’un « Booking.com de l’événementiel ». Même si je ne crois pas qu’il se passera exactement la même chose qu’avec la réservation de chambres. La distribution MICE en direct devrait rester toujours forte. Néanmoins, on voit que les groupes hôteliers avancent sur la réservation de salles de réunions en ligne, notamment à travers des initiatives avec MeetingPackage ou GroupCorner. Ce qui leur permet de désaturer le nombre de demandes de devis reçus par leurs services commerciaux. Mais cela concerne des événements simples qui sont, certes, importants en nombre de réservations, alors qu’en termes de valeur de la réservation, on la trouve dans l’événementiel complexe. Dans les événements de 50 à 150 personnes, avec des chambres et des salles de réunions, le traiteur, l’activité team building, le transport. Et ce qui peut traiter ça, ce n’est pas MeetingPackage et autres, c’est l’intelligence artificielle.

Pour revenir à Naboo, que manque-t-il encore à votre offre ?

M. E. – Une solution pour traiter les déplacements en groupe, à partir de neuf personnes prenant le même train ou le même avion. Un gros caillou dans la chaussure. On avait déjà agrégé le transport terrestre – les taxis et les cars -, mais j’aimerais avoir une interface logicielle qui permette de réserver en ligne les voyages de groupe en avion et en train. Tout se fait encore au téléphone. Essayez aujourd’hui de réserver 30 billets dans un avion, c’est infernal… Quelques compagnies comme Vueling nous donnent des devis quasiment le jour même, mais avoir un devis chez Air France pour 30 pax, c’est souvent très compliqué. Pareil pour le train : jusqu’à 30 personnes, vous pouvez faire des simulations sur le site de la SNCF, mais pas au-dessus. Dans ce cadre, la question pourrait se poser du rachat d’un agent de voyage ou d’un logiciel qui nous apporterait ce savoir-faire particulier.

Le siège de Naboo à Paris, dans le Xe arrondissement.
Le siège de Naboo à Paris, dans le Xe arrondissement.

Est-ce au programme de l’année à venir ? Quelles sont vos ambitions pour 2026 ?

M. E. – Le rachat de l’agence de venue finding BizMeeting a été la meilleure décision de l’année 2024. En 2025, c’était l’ouverture des États-Unis. Et pour 2026, mon pari, c’est donc le transport de groupe. Avec un autre objectif en parallèle, celui d’équiper nos clients de notre agent artificiel pour la réservation d’événements complexes.

Naboo s’est implanté aux États-Unis il y a quelques mois. Cette ouverture à ce marché est-il une réussite ?

M. E. – En trois mois, nous avons déjà réalisé là-bas un joli chiffre d’affaires. C’est impressionnant. Nous avons comme clients tous les gros de la tech, que ce soit Meta, Google, Microsoft, Amazon, Uber ou HubSpot, mais aussi McKinsey dans le consulting. En 2026, nous allons nous pencher sur les contrats en exclusivité. Comme je vous l’ai dit, on en a déjà avec l’énergéticien PG&E en Californie, et là on va attaquer les autres. Pour vous donner une idée : Meta dépense 150 millions par an en événements et Salesforce 200 millions. Avec l’intelligence artificielle, nous avons la capacité d’absorber ces volumes.

Une question, essentielle : quelle sera la place de l’humain dans un monde de l’événementiel ultra digitalisé ?

M. E. – Je suis convaincu que le dernier maillon de la chaîne restera l’humain. Nous allons arriver à un monde d’ultra-services. Où, d’un côté, tout ce qui est automatisable sera automatisé, mais de l’autre, avec des connexions entre humains toujours très fortes. Je crois à l’humain augmenté, débarrassé de toutes les tâches ingrates de back-office pour ne plus se concentrer que sur le service. Aujourd’hui, un agent passe moins de 10% de son temps au téléphone avec ses clients. Je crois à un monde où cette tendance serait inversée avec 10% de travail de back-office et 90% du temps en relation avec les clients. C’est pour ça que je crois à fond à la conciergerie. Par exemple, l’envoi d’un petit message WhatsApp la veille de l’événement : « Je te rappelle que ton taxi sera là à telle heure » ou « si tu as la moindre question, tu m’appelles ». C’est très rassurant. Beaucoup de gens ont peur de l’IA, mais elle vient nous sauver des tâches répétitives pour offrir davantage de relations humaines.