Activité, paiement, innovation : interview d’Oliver Wagner (AirPlus)

Reprise des voyages d'affaires et retour de l'activité à des niveaux appréciables, croissance du paiement digital, développement de la carte corporate, cession ou non envisagée par Lufthansa : de passage à Paris, Oliver Wagner, PDG d'AirPlus, a répondu aux questions de Voyages d'Affaires.
Oliver Wagner, PDG d'AirPlus.
Oliver Wagner, PDG d'AirPlus.

Deux mois maintenant après la rentrée de septembre, comment voyez-vous la reprise des voyages d’affaires ?

Oliver Wagner – La reprise est en bonne voie. Octobre a été notre meilleur mois depuis quelque temps, avec une activité revenue presque à 50 % des niveaux pré-Covid. Soit des résultats en ligne avec ceux annoncés par les grandes compagnies aériennes telles Lufthansa ou Air France. Autre point positif, on voit redescendre la part des voyages d’affaires domestiques alors qu’ils représentaient pendant la pandémie près de trois-quarts des déplacements en France, en Allemagne comme ailleurs en Europe. Le trafic intra-européen a commencé à redémarrer depuis le second trimestre dernier, avec une valeur moyenne des transactions qui a tendance à s’élever. Quant au trafic long-courrier, il est encore limité, surtout en ce qui concerne l’Asie-Pacifique. Cependant, alors que les frontières américaines viennent à peine de rouvrir, nous en voyons déjà un effet concret et immédiat avec une croissance des réservations vers cette destination ces dernières semaines de l’ordre de 70 %. Nous sommes très confiants quant à une poursuite de cette croissance.

Qu’est-ce qui alimente votre optimisme ?

O. W. – Si on regarde les Etats-Unis, le voyage domestique y est revenu au niveau d’avant le Covid. En Chine, nous avons connu des semaines où l’activité était même supérieure à celle de 2019. Pour sa part, Carsten Spohr, le PDG du groupe Lufthansa (NDLR : dont AirPlus est une des filiales), estimait récemment qu’au regard de la croissance très sensible des réservations constatées au sein de son groupe, le secteur du voyage allait prochainement revenir à 90 % de ce qu’il était auparavant. Alors, bien sûr, les mois d’hiver sont toujours « challenging » avec un nombre de voyages réduit. Mais on ressent vraiment le besoin de voyager à nouveau. Nous avons conduit un sondage cet été auprès de 750 dirigeants d’entreprise. Une large majorité s’attend à ce que les déplacements professionnels reviennent au moins au niveau d’avant le Covid dans les trois années à venir. En parallèle, seuls 20% estiment qu’ils seront inférieurs. Tout le monde a sa propre boule de cristal, mais quoiqu’il en soit, nous restons optimistes.

Nous avons conduit un sondage cet été auprès de 750 dirigeants d’entreprise. Une large majorité s’attend à ce que les déplacements professionnels reviennent au moins au niveau d’avant le Covid dans les trois années à venir.

En raison du télétravail et de l’alternative offerte par les visioconférences, de nombreux observateurs envisagent la disparition de 20 % des déplacements professionnels. Vous ne semblez pas totalement partager cet avis. Pourquoi ?

O. W. – Là aussi, ça reste du domaine de la boule de cristal. En effet, une partie de nos clients disent vouloir réduire les déplacements en interne, par exemple entre leur siège et leurs bureaux régionaux. Mais ils disent aussi avoir besoin de faire des acquisitions pour développer leurs affaires, d’assister à des conférences, d’aller à la rencontre de leurs clients et de leurs collaborateurs. Et je l’ai vu moi-même lors de mes récents déplacements, notamment ma visite à Paris : parler en face à face avec vos équipes, pouvoir échanger avec vos collaborateurs autrement qu’en visio, ça n’a rien à voir. Alors, si les directions financières voient d’un bon œil une réduction des dépenses voyages, les responsables des ventes, du marketing ou des RH ressentent pour leur part un besoin urgent d’interactions. Au regard de cela, je ne sais pas si le voyage d’affaires reviendra à 85 %, 95 % ou 100 % de ce qu’il était avant, mais il est certain que les professionnels se remettront à voyager.

A travers les dépenses faites par les entreprises, certaines tendances commencent-elles à se dégager quant au voyage d’affaires post-covid ?

O. W. – A l’heure actuelle, les entreprises permettent à leurs voyageurs de prendre des classes de réservation plus élevées, une business en avion ou une première en train plutôt qu’une seconde par exemple. Et cela, de façon à leur garantir une plus grande distance avec les autres passagers. Cette tendance se poursuivra-t-elle, on le verra. Quoiqu’il en soit, il y a un changement d’état d’esprit au sein des entreprises sur la sécurité et la santé de leurs collaborateurs, qui sont en demande de cela d’ailleurs. Tout cela nous est, d’une certaine manière, favorable puisque les transactions sont de ce fait d’un montant plus élevé. Ceci peut aussi s’expliquer par des réservations effectuées dans les tout derniers jours et une tendance au « voyager moins, mais mieux ». Les séjours étant plus longs, les entreprises acceptent des coûts de déplacement plus élevés.

La pandémie a encore renforcé la tendance à la digitalisation des paiements.
La pandémie a encore renforcé la tendance à la digitalisation des paiements.

Passons aux solutions de paiement et à l’actualité d’AirPlus. Où en êtes-vous de la transformation de votre infrastructure IT, un des grands chantiers d’AirPlus ces dernières années ? Et que peuvent en attendre concrètement vos clients ?

O. W. – Elle est en voie d’achèvement. Nous avons déjà migré deux de nos trois produits, la carte corporate et la carte virtuelle, sur notre nouvelle infrastructure IT qui s’appuie aussi sur un nouveau système ERP, le S4/HANA de SAP, parmi les plus modernes du marché. Il nous reste encore à effectuer la migration de nos comptes entreprises, ce qui sera fait l’an prochain. Faire évoluer de la sorte notre infrastructure et remplacer un système vieux de 30 ans était évidemment un challenge, mais c’est cette évolution qui, par exemple, nous a permis de lancer en France notre carte corporate et la nouvelle version de notre carte virtuelle. De la même manière, c’est grâce à cette infrastructure que nous pouvons proposer à nos clients un nouveau portail leur donnant un accès plus rapide et simplifié à nos solutions. Tout étant automatisé et les process étant accélérés, cela va nous permettre de développer de façon simultanée de nouvelles fonctionnalités qui pourront être intégrées dans la nouvelle plate-forme de façon dynamique.

La digitalisation des paiements s’est encore accélérée avec la pandémie. Comment répondez-vous à cette évolution ?

O. W. – Le paiement digital croît fortement et continuera sans doute à le faire de façon spectaculaire à l’avenir. Je le vois même dans la boulangerie à côté de chez moi qui est passée en quelques mois du « cash only » au règlement par carte de préférence. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Cette tendance, qui était déjà visible avant la pandémie, renforce l’attrait de notre carte virtuelle. Cette solution a d’immenses perspectives de croissance dans les prochaines années. Elle apporte à nos clients la flexibilité qu’ils recherchent en pouvant être totalement individualisée selon les catégories marchandes, le montant maximum des transactions, un usage unique ou multiple. Pour accroître sa portée, nous allons la rendre accessible dans un portefeuille mobile qui sera lancé en Allemagne au premier semestre 2022, avant que d’autres pays ne suivent. La vie des voyageurs en sera d’autant simplifiée, car ils pourront ainsi avoir cette solution de paiement en permanence avec eux lors de leurs déplacements.

Vous semblez aussi faire de cette solution de paiement la pierre angulaire de votre diversification. Se tourner vers d’autres types de dépenses est-il aujourd’hui d’autant plus essentiel ?

O. W. – Nos clients sont en demande de toujours plus de centralisation et d’intégration de leurs dépenses. Et cela ne concerne pas le seul secteur du voyage. La carte virtuelle répond évidemment aux attentes des entreprises pour le règlement des dépenses liées à l’hébergement et la location de voitures. Mais elle est tout aussi adaptée à tous ces achats récurrents tels les fournitures de bureaux ou de petits matériels, les abonnements, etc. Elle peut très bien s’intégrer à des plates-formes de procurement corporate. Les achats B2B représentent, rien qu’en Europe de l’Ouest, un marché d’environ 40 000 milliards d’euros, d’où un potentiel énorme pour une solution de paiement centralisée dans un domaine où la gestion est encore très administrative. Nous estimons avoir, avec la carte virtuelle, la technologie idéale pour accompagner notre stratégie de croissance au-delà du voyage d’affaires.

Au premier semestre prochain, AirPlus lancera en Allemagne un portefeuille mobile intégrant sa carte virtuelle.
Au premier semestre prochain, AirPlus lancera en Allemagne un portefeuille mobile intégrant sa carte virtuelle.

AirPlus s’éloigne-t-il pour autant du domaine des voyages ?

O. W. – Assurément non. Tout ce qui tourne autour du voyage d’affaires restera au cœur de notre activité. Dans ce domaine, le besoin de centralisation des dépenses et d’intégration dans les systèmes d’ERP est toujours important pour les entreprises. Avec nos comptes logés, nous avons le produit idéal pour gérer les dépenses avions. Avec la carte virtuelle, nous ne couvrons qu’une fraction des dépenses hôtels de nos clients, ce qui laisse une belle marge de progression. Et, si elle n’est pas axée sur la centralisation, la carte corporate est aussi un marché en croissance pour nous. En plus de son intégration dans Apple Pay, attendue prochainement, nous allons aussi proposer cette solution de paiement en Italie et en Suisse. Aujourd’hui, nous émettons des cartes corporate en France, depuis 2020, ainsi qu’en Allemagne, au Royaume-Uni, en Belgique et aux Pays-Bas. Au final, à l’heure actuelle, nos comptes entreprises sont proposés dans 60 pays dans le monde, tandis que nous sommes présents dans 17 pays avec nos cartes virtuelles et dans 13 pays avec la carte corporate. Il y a donc une croissance potentielle énorme au plan géographique pour nos solutions de paiement.

Le groupe Lufthansa a évoqué la vente de sa filiale AirPlus. Où en est-on de ce projet ?

O. W. – Cette question concernant une éventuelle vente doit être posée en priorité à Lufthansa. Je ne peux pas parler au nom de mon actionnaire. Mais je peux dire qu‘aucune décision n’a encore été prise et que Lufthansa n’a pas non plus la pression pour prendre une décision rapidement. Lufthansa vient de rembourser intégralement l’aide financière du gouvernement allemand. Il n’y a donc pas de besoin immédiat pour le groupe de vendre ses actifs.

Pas dans l’immédiat donc, mais dans le futur, qui sait… Mettez-vous un instant à la place de Carsten Spohr, le PDG de Lufthansa, face à cette problématique. Que feriez-vous ?

O. W. – Je suis certain et tout à fait confiant dans le fait que Carsten Spohr et l’ensemble de la direction de Lufthansa examineront les options avec soin et trouveront la meilleure solution possible. AirPlus est une entreprise formidable et je ne suis pas du tout inquiet, quelle que soit la décision qui sera prise. Nous sommes une entreprise en pleine croissance sur un marché des paiements qui se développe rapidement et nous opérons également au niveau mondial. Pour AirPlus, il est important d’avoir un propriétaire qui nous soutient et cela a toujours été. Ca l’est et ce sera, j’en suis sûr, toujours le cas, indépendamment de la question de savoir qui en sera le propriétaire.