
Le rachat à hauteur de 744 millions d’euros de l’Etat néerlandais dans le capital d’ Air France-KLM (soit 14%) génère depuis mercredi bien des commentaires négatifs de la part du gouvernement ou des médias français.
Paris évoque quasiment une humiliation, oubliant qu’Air France-KLM est bien franco-néerlandaise et que le gouvernement des Pays-Bas a tout à fait le droit de monter au capital de cette compagnie. Les deux partenaires sont européens – ce qui signifie qu’il n’existe pas de restriction à une entrée d’un membre de l’Union Européenne dans le capital d’une entreprise de l’UE – et, pendant très longtemps, la politique d’Air France-KLM a surtout été influencée par les Français.
Le groupe Air France-KLM est né de la fusion des deux compagnies nationales en 2004, KLM ressentant la nécessité de faire partie d’un groupe de taille plus importante pour survivre alors que la compétition s’intensifiait. Le groupe s’appuie depuis lors sur une structure bicéphale avec un Français et un Néerlandais dirigeant la compagnie, KLM conservant cependant une relative autonomie : une nécessité alors que les cultures d’entreprise sont très différentes. Air France est fortement influencé par le politique, la plupart de ses dirigeants étant issus du sérail de la haute administration publique, qui gravite généralement dans les arcanes du pouvoir. Les Néerlandais sont moins interventionnistes, laissant plus de libertés à une gestion du privé.
Tout se passerait formidablement si les deux entités s’y retrouvaient financièrement, ce qui n’est pas le cas depuis quelques temps : Air France a traversé des zones de turbulence profondes depuis trois ans, tandis que KLM continuait à afficher sa bonne santé financière. Et comme dans de nombreux cas, c’est celui qui paye le plus qui finit par se plaindre et réclame des comptes à l’autre.
Sur le dernier exercice fiscal, Air France a dégagé un résultat opérationnel de 266 millions d’euros – plombé par les grèves de 2018 qui ont coûté 355 millions d’euros – alors que son homologue néerlandais en a dégagé quatre fois plus, à 1,07 milliard d’euros…
Du coup, les interventions du PDG d’Air France Ben Smith sur la gestion de KLM sont très mal perçues par les Néerlandais. Ben Smith souhaite en fait intégrer davantage Air France et KLM et il pense que le Directeur Général de KLM, Pieter Elbers joue plus une partition en solo en faveur de la compagnie hollandaise que pour les synergies de groupe. D’où sa tentative de se débarrasser de ce dernier… La manœuvre a finalement échoué, les syndicats ayant fait circulé une pétition tandis que le Ministre des Finances néerlandais Wopke Hoekstra apportait son soutien à Pieter Elbers. Ben Smith a finalement cédé, le Hollandais étant même appelé à devenir vice PDG de la holding.
Mais Ben Smith souhaiterait totalement coordonner les orientations stratégiques des deux transporteurs. Le quotidien néerlandais Handelsblad rapportait en début de semaine que KLM craint le transfert de certaines unités commerciales de KLM à la holding. Selon Jan Willem van Dijk, président du comité d’entreprise, il s’agit de trois départements hautement stratégiques : développement de la flotte, alliances et réseau. Le groupe Air France-KLM prendrait l’ascendant sur les stratégies de chaque compagnie comme c’est le cas par exemple pour le Groupe Lufthansa ou IAG où la stratégie se décide au niveau de la holding. Le comité d’entreprise a également exprimé son soutien à Elbers. « Nous avons parlé à Smith à trois reprises et il était étonnamment clair sur ses projets: plus de groupe, moins de compagnie aérienne », indiquait Jan Willem Van Dijk au Handelsblad.
La montée au capital du gouvernement néerlandais va en fait permettre aux Hollandais de s’opposer éventuellement à des décisions unilatérales. KLM est en fait relativement autonome, gérant par exemple le développement du réseau à Amsterdam Schiphol.
La crainte de voir un affaiblissement du hub de Schiphol a donc fait agir le gouvernement néerlandais. Ben Smith a mis aussi de l’eau dans son vin, parlant désormais de coopération entre les deux compagnies plutôt que d’intégration.
Pour les passagers, ces escarmouches politico-financières n’auront aucune conséquence. Bien au contraire : le fait que les Hollandais détiennent 14% du capital contre 14,3% pour les Français pérennise le groupe. KLM n’est pas prête de sortir de la holding Air France-KLM. Ce qui garantit pour les passagers de bénéficier d’un des systèmes de hubs parmi les plus puissants et efficaces en Europe.

















