Interview : Laurent La Rocca, CEO de the Treep

Laurent La Rocca, CEO de the Treep, analyse la situation du marché du voyage d'affaires, ses perspectives, et pointe les atouts de la solution positionnée notamment sur le créneau du développement durable.

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Laurent La Rocca, CEO de Treep (à droite) aux cotés de Pierre-François Verbecque, et Julien Selmane

Pourquoi avoir lancé the Treep ?

Laurent La Rocca – Nous avons créé the Treep en 2016, en se positionnant alors sur un service de mobilité grand public, dans l’optique de réduire les émissions de CO2, avec une application qui agrégeait tous les moyens de transports décarbonés. Face à la demande grandissante des entreprises et des agences de voyages, nous avons évolué et nous avons conçu un système de réservation, un SBT (Self Booking Tool) pour les agences de voyages depuis maintenant deux ans. Les agences souhaitaient avoir non seulement un outil d’information mais aussi de réservation, que nous avons donc développé avec les GDS et avec d’autres agrégateurs de contenus. Cela nous a pris un petit peu de temps, et nous sommes maintenant tout à fait opérationnels.

Quel est votre positionnement ?

Laurent La Rocca – Avant de lancer the Treep, j’étais directeur marketing dans un grand groupe, j’étais responsable de l’Europe et je voyageais donc souvent. J’ai réalisé que le monde du voyage d’affaires avait pris du retard technologiquement sur les autres secteurs d’activité, notamment sur le loisirs, par rapport à l’évolution des outils. Avec mon associé, nous vivions cela comme une sorte d’injustice. Et nous avions aussi envie, en quittant nos postes, de contribuer à une cause : la planète et l’impact des transports. Nous essayons de proposer un outil qui ne soit pas subjectif, et d’expliquer aux entreprises de regarder au-delà du prix, de la durée, pour prendre en compte l’empreinte carbone. Nous incitons nos clients, pour leurs déplacements, à réfléchir en trois dimensions plutôt qu’en deux. On ne peut pas tout optimiser pour toutes les destinations, mais il y un volume très important de déplacements nationaux et transfrontaliers, c’est même l’écrasante majorité des déplacements professionnels. Quand on parle de durée, nous ne regardons pas juste le temps de vol mais bien la durée totale. Notre objectif, c’est de présenter cette réflexion en 3D et d’influencer les comportements. Ça marche plutôt bien puisque certains de nos clients historiques, qui nous ont utilisé en direct, ont eu dès la première année -20% d’émissions de CO2. Nous avons aussi gamifié notre interface pour célébrer ces économies : à chaque trajet réalisant des économies de carbone, l’utilisateur verse cette économie dans un compteur global d’entreprise, et ainsi la communauté progresse sur cette mission collective.

Comment se déroule cette période inédite pour votre activité ?

Laurent La Rocca – C’est une période assez particulière, évidemment. Mais c’est justement un moment intéressant du point de vue des agences pour s’équiper, pour étudier des points qu’elles n’ont pas le temps de regarder quand elles sont dans le feu de l’action. C’est un peu le seul point « positif », car nous vivons une époque incroyable en termes de pauvreté du nombre de réservations, et cela tend économiquement tous les acteurs du secteur. Nous essayons d’exploiter le « temps de cerveau disponible » pour les éveiller sur notre solution.

Quel regard portez-vous sur la montée en puissance d’autres nouveaux comme Tripactions, qui mettent l’accent sur les économies dans le budget voyages ?

Laurent La Rocca – Bien sûr, toutes les solutions qui se lancent jouent sur ce levier. Mais qu’est-ce qui est le plus important pour une entreprise : diminuer le volume d’achats de billets ou se concentrer plutôt sur l’humain, la productivité du voyageur ? Nos algorithmes interrogent les différentes options pour identifier la meilleure solution. L’optimisation tarifaire, tout le monde le fait. Si l’on voulait se différencier, ce n’était pas là-dessus qu’il fallait vraiment travailler. Etre au top du digital, c’est crucial, et c’est là que le bât blesse aujourd’hui sur les solutions SBT pour les agences de voyages d’affaires : elles sont sur le marché depuis très longtemps, elles n’ont pas assez misé sur l’ergonomie, et c’est un euphémisme. Beaucoup d’études en témoignent. Les nouveaux acteurs que vous évoquez, comme TripActions, Travelperk, sont de vraies menaces pour les TMC françaises. Ils ont été un peu freiné par le Covid, mais ces acteurs vont arriver, ils sont même déjà présents sur le marché européen pour certains. Notre positionnement est donc simple : nous voulons constituer la meilleure chance pour les TMC de résister à ces nouveaux acteurs digitaux. Nous ne faisons pas le métier d’agence de voyages. Nous sommes là pour les équiper, digitaliser leurs relations avec leurs clients, pour qu’ils puissent être en pilotage automatique sur 90% de leurs volumes de réservation et se concentrer sur leur valeur ajoutée. Les robots, l’automatisation ont été inventés pour les tâches répétitives, et nous voulons nous positionner comme l’éditeur de logiciel qui permettra aux TMC françaises de résister face à l’arrivée de ces mastodontes. Il s’agit de soigner la relation avec ses clients, qui ne sont pas uniquement les acheteurs mais aussi les utilisateurs dans la société, à la fois avant, pendant et après le voyage. Nous allons d’ailleurs développer des choses en 2021 concernant le risk management, la manière dont l’agence va pouvoir être proactive sur l’arrivée des problèmes.

Quid des notes de frais ?

Laurent La Rocca – L’objectif, c’est d’éviter la note de frais au maximum. Il est crucial qu’un portail soit assez riche en termes de contenu pour ne pas que les utilisateurs soient tentés d’aller piocher à l’extérieur. Car aujourd’hui un employeur qui ne sait pas où sont ses voyageurs a du souci à se faire… Nous avons sélectionné nos fournisseurs pour que tous les contenus soient prépayés par l’entreprise, sans avance de frais par l’utilisateur, même sur l’hôtel, sur du low-cost ou de la location de voitures. Evitons la note de frais qui coûte entre 25 et 53 euros en traitement à l’entreprise. Bien sûr, on ne peut pas supprimer 100% de la note de frais. C’est pour cela que nous avons développé des partenariats, et que nous continuons à étudier des connexions quand les agences ou les entreprises nous le demandent. Nous avons par exemple finalisé une connexion avec Dimo, nous sommes connectés à Carlabella, Jenji… Et nous étudions d’autres connexions, car nous sommes très agiles au niveau du développement. Notre stratégie ne consiste pas à développer notre propre solution en interne, mais à s’interfacer avec des solutions existantes, et il y en a beaucoup.

Dans quelle mesure pouvez-vous assurer un service de porte à porte ?

Laurent La Rocca – Nous avons développé un algorithme porte à porte, qui nous permet surtout de donner une durée indicative, car nous avons fait un test sur le packaging automatique de taxis, et l’utilisateur n’est pas encore mûr là-dessus. Avec notre toute nouvelle version, nous indiquons une durée totale de centre-ville à centre-ville. L’utilisateur peut ensuite préciser ses adresses exactes de départ et d’arrivée, et là nous ne ferons plus le travail de pré-réservation mais nous nous appuierons sur des agrégateurs de VTC et taxis pour lui donner les meilleurs prix. Le voyageur aura le choix, car cela ne fonctionne pas d’imposer un partenaire, et la pré-réservation est plus onéreuse. Les voyageurs préfèrent réserver depuis leur smartphone pour faire leur propre choix, et ce plutôt à J-1 que deux semaines en amont.

Votre solution ne couvre donc pas la réservation pour le dernier kilomètre ?

Laurent La Rocca – Non, nous indiquons les options de transports en commun dans 15 000 villes dans le monde. Mais on ne peut pas réserver le titre de transport : le côté monétique, billettique n’est pas encore assez développé. Trop peu de villes permettent de préacheter un titre de transport via son smartphone. Ce serait évidemment un rêve absolu du MaaS ! Pour le VTC, nous avons préféré renvoyer sur une plateforme qui elle va donner les différentes solutions et permettre un rebond sur Uber, Free Now ou autre.

La crise vous a-t-elle permis d’identifier de nouvelles pistes de développement, de nouvelles fonctionnalités ?

Laurent La Rocca – Pendant le confinement, nous nous sommes sentis très inutiles. Nous nous sommes donc attaqués à la notion de risque, qui risquait de bloquer les voyageurs à la sortie du confinement, par peur d’attraper le Covid. Nous avons donc développé un algorithme de probabilité de contamination, disponible en open source. Il s’agit de la première démonstration de ce que l’on va apporter de manière beaucoup plus structurelle et organisée au cours des mois qui viennent. Cela illustre comment nous nous sommes remis en cause pour repenser le voyage et aider l’employeur et l’employé mesurer ce risque de manière plus rationnelle. Aujourd’hui, tout le monde est crispé, les employeurs préfèrent dire « travel ban », les employés peuvent exercer un droit de retrait par crainte d’attraper le virus. L’idée, c’est d’évaluer véritablement le risque, et nous allons le développer pour l’international au niveau de chaque pays, pour accompagner le voyageur avant même sa réservation, lui proposer une analyse de risque avec une petite jauge qui va se déplacer de 1 à 5. L’entreprise peut même s’en servir comme système d’approbation, en définissant par exemple qu’au-delà du niveau de risque 3 on ne part pas. C’est le genre d’innovations sur lesquelles nous travaillons. Il y a aussi les modalités d’entrée et de sortie, qui évoluent tout le temps, nous sommes là aussi en train de sélectionner des fournisseurs de contenu qui vont nous permettre d’agréger ces données. L’idée, c’est d’apporter de l’information très pratique sur cette notion de risque. La crise du Covid a accéléré notre innovation là-dessus.

Pensez-vous que le recours massif à la visioconférence va perdurer après la crise ?

Laurent La Rocca
Laurent La Rocca, CEO de the Treep

Laurent La Rocca – La crise a accéléré la digitalisation des relations inter et intra-entreprises, à marche forcée. Nous avons développé des solutions de télétravail, de visioconférence en substitution des déplacements. Mais j’ai l’intime conviction que le tout-télétravail ne fonctionne pas, on voit bien que ça crée même des problèmes sociaux quand tout le monde reste confiné chez soi. En ce qui concerne les relations entre les entreprises, je pense qu’une société qui ne se déplace plus perd en efficacité, en impact commercial, en contrôle. Les entreprises vont se rendre compte que ça ne peut pas continuer comme ça, et on va revenir non pas à ce que l’on connaissait avant la crise, qui était peut-être trop en termes de déplacements, mais à un équilibre entre l’avant-crise et le « tout à a maison ».

Pensez-vous que le voyage d’affaires retrouvera ses volumes d’antan ?

Laurent La Rocca – Tout le monde s’est mis à la visioconférence à marche forcée, et forcément ces habitudes seront désormais ancrées dans les entreprises. C’est une réalité. J’ai par exemple l’occasion de donner quelques cours à l’ESSEC, qui a complètement rééquipé ses salles avec des systèmes de dual teaching, qui permettent de faire cours à la fois en présentiel et en distanciel. Quand la crise sera terminée, il est dur d’imaginer qu’ils rangent tout ce matériel dans les cartons.

Ne craignez-vous pas que certaines entreprises « s’abritent » derrière l’argument environnemental pour couper dans les budgets voyages en privilégiant la visioconférence ?

Laurent La Rocca – Non parce qu’une visioconférence peut coûter plus cher à la planète qu’un déplacement en train. C’est un raisonnement à l’emporte-pièce. Tout dépend du transport choisi, de la durée du trajet… Ce qui est important dans « écologique », c’est aussi l’aspect « logique » : on peut préserver la planète sans tout sacrifier à côté. Les entreprises ont les moyens, et le devoir, de montrer l’exemple, en cherchant à être sobres en carbone.

Quel regard portez-vous sur la perspective d’une interdiction des vols domestiques ?

Laurent La Rocca – J’ai eu des clients qui effectuaient régulièrement le trajet Lyon-Bruxelles en avion. C’est une aberration quand on voit ce que permet Thalys, avec une durée porte à porte équivalente. Mais le politique cherche à appliquer une ligne générale qui s’appliquerait efficacement partout. C’est impossible. J’adorerais pouvoir dire que l’on a trouvé un mode de déplacement pour faire 10 km comme 10 000 km, qui soit zéro carbone et économique. On aurait tout résolu. Cela n’existe pas, il faut donc composer avec ce que l’on a. L’interdiction générale pour tout le monde, c’est un peu le bazooka pour tuer une mouche. Notre idée, c’est de mettre le digital au service de chaque situation particulière. Sur un Paris-Nice, en privilégiant le prix et la durée, une entreprise va opter pour l’aérien. Mais pourquoi ne pas choisir le train au retour, entre collègues, dans l’idée non seulement de faire un geste écologique mais aussi d’être très productif dans le train. C’est ce genre d’astuces qui, quand on est moins contraints par le temps, pousse à faire des choix qui au final permettent de diviser par deux la facture d’émission carbone. Notre travail chez the Treep, c’est aussi de calculer plus précisément le carbone par passager. Un avion qui est vide et vieux, ce n’est pas la même chose qu’un appareil neuf et rempli. Nous travaillons sur des projets R&D pour aller un peu plus loin que les moyennes Ademe, qui sont bonnes, qui modélisent un comportement général, mais sur un comportement particulier il va y avoir des variations selon l’âge de la flotte, notamment. Il s’agirait de donner une note à chaque compagnie, en fonction des taux de remplissage, des performances des appareils : on peut aussi faire des économies carbone en avion, même à la marge. Même si à la fin le meilleur des avions avec le meilleur des plans de vols gardera une empreinte carbone plus élevée qu’un train.

Quelle est votre feuille de route pour les prochains mois ?

Laurent La Rocca – Notre prochain challenge, c’est d’équiper un maximum de TMC en France pour qu’elles résistent à la vague des Tripactions, des Travelperk, qui va déferler. Si les agences ne se rééquipent pas, si elles conservent les SBT traditionnels, ça va être dramatique. Après le Covid, il va y avoir une guerre commerciale. Leur meilleure chance de résister, c’est nous. Il y a beaucoup d’autres start-up sur le travel, mais qui ont choisi un modèle OTA (Online Travel Agency), en allant elles-mêmes faire ce métier d’agence de voyages. Nous c’est différent : nous voulons être partenaires des agences en les équipant.

Bleu Voyages, nouveau partenaire de the Treep

Fidèle à sa stratégie visant à équiper toujours plus d’agences de voyages d’affaires sur le marché français, the Treep vient de franchir une nouvelle étape dans son développement. Un accord vient d’être officialisé entre the Treep et la TMC Bleu Voyages, l’agence membre du réseau Selectour, qui référence désormais le portail de réservation français. « C’est un partenariat bien né autour d’une équipe dynamique et soucieuse de répondre aux besoins du marché, dont la demande est grandissante », témoigne Laurent La Rocca. « Les entreprises et les voyageurs recherchent la même expérience utilisateur que celle des sites grands publics. Bleu Voyages a souhaité anticiper la demande de ses clients et trouver un partenaire qui lui permettre de concilier à la fois les attentes ergonomiques et de simplicité des voyageurs avec les besoins inhérents à la gestion et au budget d’une politique voyages maîtrisée par les entreprises ».