
On en a souvent parlé sur le site de Voyages d’Affaires : l’augmentation des taxes sur le transport aérien en Allemagne pèse désormais pleinement sur l’évolution de l’offre dans ce pays. La décision des autorités françaises de multiplier entre trois et huit fois les taxes et redevances aériennes à travers la « Taxe de Solidarité sur les Billets d’Avion » (TSBA) donne à réfléchir. La FNAM (Fédération Nationale de l’Aviation et de ses Métiers) souhaite voir une étude lancée sur l’impact de cette hausse sur le transport aérien français. En ce sens, l’exemple allemand est édifiant.
La Fédération allemande du transport aérien (Bundesverband der Deutschen Luftverkehrswirtschaft ou BDL) ainsi que l’Association des aéroports allemands (ADV) dénoncent l’envolée des taxes de sécurité aérienne et diverses redevances qui ont quasi doublé depuis 2020. La dernière en date est l’augmentation de la taxe sur le transport aérien d’environ 25% au 1er mai 2024. Les taxes et redevances représentent aujourd’hui en Allemagne une moyenne de 30 euros pour un vol moyen-courrier. Un vol en Airbus A320neo en Europe est cinq à dix fois plus élevé que dans d’autres pays européens.
Coûts spectaculaires
L’association a ainsi comparé les coûts liés à des vols court et moyen-courriers ainsi qu’à ceux des liaisons long-courriers. L’analyse comprend les coûts induits par l’État (taxe sur le transport aérien, redevances de sécurité aérienne, redevances de navigation aérienne pour les arrivées et les départs) de plusieurs aéroports allemands et européens sur un total de 49 plateformes.
Pour des vols moyen-courriers (Airbus A320-200) :
– Allemagne : 3 545€ en moyenne.
– Pays voisins européens : moyenne de 1 298€.
– Différence de coûts : environ 173% plus élevés en Allemagne.
Coûts de présence sur un territoire pour des vols long-courriers (Boeing 787-9) :
– Allemagne : 17 991€ en moyenne.
– Pays voisins européens : moyenne de 4 392€.
– Différence de coûts : environ 309% plus élevés en Allemagne.
L’ADV donne également des exemples par ligne aérienne:
– Berlin – Palma (Airbus A320-200) : 3 698€.
– Londres (Heathrow) – Palma (Airbus A320-200) : 1 828€.
– Berlin – Palma (Airbus A321neo): 4 495€.
– Londres (Heathrow) – Palma (Airbus A321neo): 2 248€.
– Frankfurt – New York (Boeing 787-9): 18 303€.
– Paris (CDG) – New York (Boeing 787-9): 6 413€.
Les conséquences sont très concrètes pour le transport aérien et l’économie, fortement exportatrice. A fin août 2024, les aéroports allemands avaient accueilli en cumul sur 2024 un peu moins de 140 millions de passagers. C’est toujours 16,7% de moins qu’en 2019. Alors qu’en Europe, le trafic des aéroports se situe désormais au-dessus des chiffres de 2019 (+2,3% pour août 2024 comparé à août 2019).
Quand l’offre ne suit plus la demande
Le problème du transport aérien allemand est désormais une offre très inférieure à la demande. Le BDL pointe que la capacité en sièges des compagnies aériennes en Allemagne a atteint 83% de son niveau de 2019 sur le premier semestre de 2024. Loin derrière la France, le Royaume-Uni ou l’Espagne (voir graphique).
Evolution comparée de l’offre en sièges au 1er semestre 2024 et en 2019 (Source: SRS Analyser/BDL)
L’une des conséquences du coût élevé d’une implantation allemande est la disparition de l’offre. Toujours selon le BDL, l’offre en sièges des compagnies européennes traditionnelles correspondait à seulement 82% des chiffres de 2019 à la fin du premier semestre 2024. Pour les compagnies hors-Europe, cette offre se situait à 95%.
Mais c’est chez les transporteurs de point-à-point que la différence est la plus criante. L’offre n’a atteint au premier semestre 2024 que 71% du niveau d’avant-Covid. Les récentes annonces de Ryanair et d’Eurowings sur la réduction de leur activité en 2025 vont accélérer cette tendance. En revanche, en moyenne européenne, l’offre en sièges des low-cost a atteint 112 % par rapport à 2019. Certains marchés se situaient même nettement au-dessus, comme l’Italie (134 %), la France (129 %) ou encore l’Espagne (115%).
(Chiffres pour un avion de type A320 sur un moyen-courrier. Graphique: BDL – source: DLR- traduction: Luc Citrinot)
Des taxes qui favoriseraient les compagnies étrangères
Autre conséquence : la surtaxation en Allemagne favorise la percée des pavillons aériens internationaux. Ce qui se traduit par une hausse constante des passagers long-courrier en transfert. Selon le BDL, de 2010 à 2024, le nombre de passagers sur l’axe Allemagne-Asie sur des vols non-stop est passé de 37% à 25%. En parallèle, 17% effectuent une correspondance sur un autre aéroport européen en 2024, contre 25% en 2010. Mais ce sont les hubs hors Europe qui se taillent la part du lion. Ils attirent en effet 57% des passagers en transfert vers l’Asie au premier semestre 2024 contre 38% en 2010.
Jusqu’à présent, les politiciens allemands semblaient indifférents à cette évolution. Mais les esprits sont en train de changer. Notamment parce que le président de Lufthansa vient de monter au créneau. Dans une interview au journal Bild am Sonntag, Carsten Spohr, s’attend à de nouvelles fermetures de lignes de la part des compagnies aériennes basées en Allemagne. « Je suis très inquiet quant à la desserte de nos centres économiques, a-t-il déclaré. L’augmentation extrême des coûts de l’État dans le transport aérien conduit à une nouvelle réduction de l’offre. De plus en plus de compagnies aériennes évitent les aéroports allemands ou suppriment des liaisons importantes« .
Le constat de Carsten Spohr se traduit déjà chez Lufthansa par l’arrêt de nombreuses lignes domestiques, la suppression de lignes à l’intercontinental ainsi que la réduction de l’activité d’Eurowings à Hambourg en 2025 (avec 1 000 vols en moins prévus sur la saison été). Si les politiciens Outre-Rhin avaient tendance à balayer d’un revers de la main les récriminations de Ryanair – coutumier du fait-, ils devraient avoir une oreille plus attentive aux menaces à peine voilées du président de Lufthansa.
Une leçon à méditer pour les politiciens en France avant l’application de la taxe. L’Hexagone serait en effet en bonne voie pour souffrir d’un « syndrome Allemagne » pour son transport aérien. C’est ce qu’a tenté de démontrer la FNAM en début de semaine.


















