Toscane : la Renaissance des murs peints

Berceau de la Renaissance italienne, la Toscane a rayonné aux XVe et XVIe siècles. Aujourd’hui, de Florence à Sienne en passant par le Chianti, on peut revisiter la région à travers ses sublimes fresques peintes par Gozolli, Lippi, Sodoma ou Vasari. Les BD de l’époque…

1 — Laurent le Magnifique sur son cheval blanc, derrière lui Cosme l’Ancien et toute une suite de Florentins illustres, notables et artistes… C’est le rôle prééminent des Médicis que Benozzo Gozzoli a somptueusement représenté dans son cortège des Mages.

L’air hautain, semblant défier l’adversité, un jeune homme dénudé s’apprête à faire trébucher le géant Goliath… Ce David en marbre, commandé à Michel-Ange en 1501 par la République florentine, est sublimement installé dans la Galleria dell’Accademia. En premier lieu, il devait être placé dans une abside de la cathédrale, mais la sculpture, trop lourde, fut finalement posée devant le Palazzo Vecchio – l’hôtel de ville – en 1504. Pour la protéger des outrages du temps, la statue a trouvé place au milieu du XIXe siècle dans une salle du musée que l’on peut privatiser pour mieux apprécier sa plastique.

2 — L’indicible beauté d’un jeune athlète, la colère contenue du plus faible face au plus fort, la puissance maîtrisée avant de frapper Goliath : le David de Michel-Ange symbolise Florence. Une ville de grâce et d’intelligence plus que de brutalité, une cité qui a su prendre en main son destin.

3 — Campanile de Giotto, coupole monumentale de Brunelleschi et à l’intérieur des oeuvres de Vasari, de Ghirlandaio : le Duomo de Florence réunit les meilleurs artistes de la Renaissance.

Ce corps sensuel, photographié sous toutes les coutures par des millions de visiteurs, détourné en statuette, en calendrier, en tablier, et même en caleçon “sexy trash” dans les boutiques de souvenirs, est devenu l’emblème de Florence. Dans cette Italie alors composée de multiples États, le héros symbolise la force et la liberté de la République de Florence, menacée par le duché de Milan, le royaume de Naples ou le Vatican. D’abord choqués par cette nudité, les Florentins s’en accommodèrent fort bien. Car la Renaissance – un retour à la culture antique – qui s’y épanouit depuis près d’un siècle leur a ouvert l’esprit. Les grandes familles, marchands enrichis par le commerce de la laine et banquiers qui ont fait fortune grâce aux prêts d’argent, soutiennent les artistes, les peintres, les sculpteurs, les poètes… Partout dans les palais et les bâtiments publics, on rivalise de fresques, de peintures ou d’objets d’art.

Aux temps bénis des médicis

Reste que Florence a bien d’autres richesses à découvrir, notamment lors d’une chasse au trésor sur le thème des Médicis, famille éclairée qui, de Cosme l’Ancien à Laurent Le Magnifique, fera rayonner son art de vivre partout en Europe. Leur palais à l’austère façade, en bossage de pierres, cache une cour intérieure et un jardin pouvant accueillir des réceptions. À l’étage, la chapelle accueille un chef d’oeuvre de Benozzo Gozzoli, le cortège des Mages, un ensemble de fresques qui peut, là aussi, se contempler en comité restreint. Car à Florence, beaucoup de lieux historiques se privatisent comme le raconte Manuela Mascherini, guide de Florence and Tuscany Tours : “Le cortile, la cour intérieure du Palazzo Vecchio décorée par Vasari, est souvent utilisée pour donner des cocktails. Dans les étages, l’immense salon des Cinq-Cents, dont les peintures murales à la gloire des Médicis sont de Vasari, est elle aussi également régulièrement demandée pour des réunions ou des conférences car c’est l’une des plus grandes salles de la ville. Ailleurs, la cour médiévale du musée du Bargello qui abrite des sculptures de la Renaissance se visite aussi en petit groupe, tout comme la chapelle Brancacci, avec des fresques de Masaccio et de Lippi, ou encore la pharmacie Santa Maria Novella où l’on concoctait les onguents de Catherine de Médicis”.

Pour rejoindre le Palazzo Vecchio, une halte s’impose devant le Duomo, la cathédrale Santa Maria del Fiore dominée par son campanile dessiné par Giotto. L’art le plus sublime est partout dans la ville et Florence, si elle ouvre son exceptionnelle culture au plus grand nombre, sait aussi la dévoiler avec parcimonie. Ainsi, juste à côté de la résidence des Médicis, la galerie des Offices se visite en petit comité lorsque ses portes sont fermées, laissant aux privilégiés le temps d’apprécier certaines des quelque mille cinq cents oeuvres exposées. Parmi les tableaux remarquables, rien de moins que La naissance de Vénus et Le Printemps de Boticelli, L’Annonciation de Léonard de Vinci, La Bataille de San Romano de Paolo Ucello, sans compter des Giotto, des Titien, des Caravage, des Raphaël…

1 — “J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés”. Stendhal, comme d’autres voyageurs, a été écrasé par la beauté de Florence au point de marcher “avec la crainte de tomber”. On dit de la ville qu’elle concentre un quart du patrimoine artistique d’Italie. Un pays qui n’est pourtant pas avare en splendeurs…

2 — Pour laisser le temps d’apprécier les fresques de Lippi et Masaccio, la chapelle Brancacci se visite par petits groupes.

3 — Épicentre historique de Florence, la piazza della Signoria, dominée par le Palazzo Vecchio et la Loggia dei Lanzi, est devenue avec le temps un vrai musée à ciel ouvert.

4 — Le Ponte Vecchio est surmonté par un passage secret, le corridor de Vasari, créé par les Médicis afin de circuler à l‘écart de la foule.

À l’abri de la foule

Le corridor de Vasari s’explore lui aussi sur réservation. Ce passage secret qui relie le Palazzo Vecchio au palais Pitti permettait aux Médicis de ne pas se mêler à la foule et d’échapper aux tentatives d’attentat. Depuis le XVIIe siècle, il est tapissé d’autoportraits de grands maîtres, de Rembrandt à Mimmo Paladino en passant par De Chirico. Comme le corridor enjambe le Ponte Vecchio et ses échoppes de bijoutiers, ce n’est évidemment pas le meilleur endroit pour admirer le pont resté presque dans son jus depuis le XIVe siècle. Aussi, pour avoir sur lui un aperçu très privilégié, il faut monter, de préférence au coucher du soleil, à bord des barques des anciens renaioli, les ouvriers qui ramassaient le gravier. Sur la rive gauche de l’Arno, le palais Pitti, racheté au banquier du même nom en 1549 par les Médicis, accueille six musées dont celui de l’argenterie ainsi que la galerie Palatine. Ils sont tous deux privatisables, avant ou après une promenade dans les jardins de Boboli.

Immensément cultivée, la Toscane sait aussi charmer les visiteurs par sa campagne, hédoniste au possible, à découvrir en minibus, ou plus dans le ton local, en Vespa, en Fiat 500 ou carrément en décapotable des années 1960. À une vingtaine de kilomètres au sud de Florence, le bourg d’Impruneta est un fief de potiers qui façonnent, selon un savoir-faire ancestral, la terre argileuse mélangée à l’eau pour créer des vasques qui décorent bien des jardins. Ce qui était déjà le cas à la Renaissance, lorsqu’on les utilisait pour cultiver orangers et citronniers. Aujourd’hui, ils continuent à fabriquer des jardinières et de petits objets décoratifs, possibles cadeaux d’arrivée pour un groupe.

De là, les routes sont tellement tournicotantes qu’on a tout le loisir d’admirer les paysages du Chianti entre vignes et forêts. Ce qui donne l’occasion de s’arrêter dans des villages médiévaux où, derrière leurs hautes murailles, surgissent les campaniles. À l’intérieur, un dédale de ruelles étroites protège de la chaleur des étés toscans et, à l’heure de l’apéritif, le plaisir d’un “spritz” en terrasse, cocktail à base d’eau gazeuse, de prosecco et de bitter.

Une campagne pour épicuriens

Puis on reprend la route en s’arrêtant ça et là dans l’une ou l’autre des fermes pour déguster des vins, des huiles d’olive, des fromages, puis dans un restaurant familial pour s’initier aux spécialités de la région… Parmi les incontournables, les crostini, des tartines de pain grillé au foie de volaille, le cinghiale, du sanglier en ragoût, et les fagioli, de gros haricots blancs cuits à la sauce tomate. Le tout arrosé d’un rouge, chianti classico, ou d’un blanc, vernaccia de San Gimignano.

Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas carrément privatiser tout un village au milieu d’un vignoble ? C’est ce que propose l’hôtel Borgo San Felice, une halte hors du temps avant d’attaquer des visites plus culturelles. Le domaine, entouré de 140 hectares de vignes, est en fait l’amalgame d’un bourg médiéval avec ses bâtiments d’époque, ses maisons en pierre, sa chapelle et ses ruelles pittoresques, le tout restauré il y a une quinzaine d’années et transformé en Relais & Châteaux. Dario Iaquinto, directeur des ventes de l’établissement, souligne : “C’est un endroit idéal pour rassembler des groupes. La configuration du lieu permet de les répartir entre l’ancien palais et les différentes habitations. Les uns, après un tour dans les caves, participent à une dégustation des vins du domaine conduite par notre oenologue Leonardo Bellacini, pendant que les autres font une partie de pétanque à l’arrière de l’église ou sillonnent la campagne en vélo. Sans compter que nous pouvons leur organiser un banquet ou une soirée raffinée.

De San Felice, on part vers le Sud sur la route des crêtes qui mène à l’abbaye de Monte Oliveto Maggiore. Au sommet des collines, chaque fattoria, ferme typique blottie contre un bosquet de pins parasols et de figuiers, semble avoir été dessinée par un artiste. Tantôt quelques arpents sont plantés de vignobles et d’oliveraies, tantôt les prés, où paissent des moutons blancs, côtoient les champs de blé. Avec, en toile de fond, une carte postale qui revient constamment : celle de petits chemins caillouteux bordés de la silhouette élancée et sombre des cyprès. Survient enfin le couvent où, conformément à la règle de saint Benoît, les moines bénédictins observent fidèlement le silence. Alors, dans un calme absolu, on peut déchiffrer dans le cloître de superbes fresques signées Signorelli ou Sodoma racontant la vie du saint.

Après ces instants de douce contemplation, il sera temps de poursuivre vers Sienne, l’égale de Florence par ses splendeurs artistiques. Dans le Palazzo Publico, à l’ombre de la Torre del Mangia, l’une des fresques des Effets du Bon et du Mauvais Gouvernement, peint par Ambrogio Lorenzetti au milieu du XIVe siècle, offre l’allégorie d’une province heureuse. Au premier plan des jeunes filles dansent dans la rue ; au fond les architectures roses de la cité prospère et une campagne sereine, harmonie de collines bleutées où les paysans vaquent aux travaux des champs. Cette vision magnifiée de la vie d’antan, on la retrouve aujourd’hui, presque à l’identique, dans le paysage s’étendant à perte de vue au pied de la grande terrasse du palais. Luigina Benci, de l’office de tourisme Terre di Siena, explique : “c’est un très beau panorama que l’on peut réserver en exclusivité pour un groupe en cocktail. Mais ce n’est pas le seul endroit de ce genre que la ville a à offrir. Il existe aussi un espace dédié dans l’ancien hospice de Santa Maria della Scala, un musée à ne pas rater avec des fresques de Vecchietta et Domenico di Bartolo racontant la construction de l’édifice et la vie des malades”.

1 — Au coeur de la région du Chianti Classico, un village médiéval entouré par un domaine de 140 hectares de vignes a été minutieusement restauré pour se métamorphoser en un Relais & Châteaux, le Borgo San Felice.

2 — Revêtue de marbres tantôt clairs tantôt sombres, élégamment pavée de scènes bibliques, la cathédrale de Sienne abrite un autre joyau, la bibliothèque Piccolomini, décorée de fresques peintes par Pinturicchio.

3 — Les peintres Signorelli et Sodoma ont couvert les murs de l’abbaye de Monte Oliveto Maggiore de scènes représentant la vie de St Benoit.

4 — Les routes de Toscane ombragées de cyprès longilignes : une image de carte postale illustrant la douceur de vivre presque inchangée depuis la Renaissance comme en témoignent certaines fresques.

De l’autre côté du Palazzo Publico se dessine le Campo, une place en éventail pavée de briques. C’est là, chaque année, deux fois par été, que se déroule le célèbre Palio, une course de chevaux vieille de plus de trois siècles où les jockeys de dix quartiers – les contrade – tirés au sort parmi les dix-sept que compte la cité, s’affrontent en trois tours de place, montant à cru et parfaitement autorisés à jouer du nerf de boeuf sur les autres cavaliers. La contrade victorieuse voit alors flotter sa bannière sur le Palazzo Publico.

Pour plonger dans la Renaissance siennoise, Luise Hoffmann, guide touristique, propose une balade qui passe devant l’Antica Drogheria Manganelli dont le propriétaire vend du panforte, un gâteau local mi-nougat, mi-pain d’épice. Elle invite à observer la Cappella di Piazza adossée à la Torre del Mangia, le palais Piccolomini ayant appartenu à la famille du pape Pie II, ou encore la Loggia della Mercanzia pour terminer au Duomo, qu’elle aime particulièrement : “Cette cathédrale possède des pavements en mosaïques de marbre uniques au monde, représentant des personnages ou des événements de la Bible. Toujours dans le Duomo, la Bibliothèque Piccolomini offre de remarquables fresques de Pinturicchio illustrant la vie du pape Pie II”.

1 — Merveille de village, San Gimigniano a conservé presque intact son aspect du Moyen-Âge. Ses églises présentent aussi plusieurs chefs d’oeuvre datant de la Renaissance.

2 — Au Palazzo Publico de Sienne, les fresques sur les Effets du bon et du mauvais gouvernement invitent à méditer sur la mesure dans l’exercice du pouvoir.

3 — En dehors des heures fiévreuses du palio, la course de chevaux qui parcourt le centre de Sienne, le Campo laisse la place aux touristes qui viennent admirer le spectacle architectural.

— L’Antica Drogheria Manganelli, institution de la ville où déguster le panforte.

En remontant de Sienne vers San Gimignano, les cyprès accompagnent encore le voyageur, plantés comme des sentinelles le long de la route. Mais devant la ville, ils sont vite surpassés par les quatorze tours qu’ont autrefois fait ériger les grands bourgeois de San Gimignano pour symboliser leur puissance. La Collegiata – la cathédrale – est un livre ouvert racontant en fresques quelques épisodes de l’Ancien Testament. Sur les murs peints de la chapelle Santa Fina, Ghirlandaio, un des plus nobles représentants de l’école florentine, a raconté la vie de la sainte qui mourut le jour de la floraison des giroflées jaunes. Depuis, elles sont depuis devenues les “fleurs de Santa Fina” et s’étalent comme en souvenir sur les murailles de la ville. Plus prosaïquement, elle a donné son nom à la crema Santa Fina, une crème glacée au safran et aux pignons de pin, rappelant que c’est à la cour des Médicis que furent inventée les gelati. Ah ! les glaces italiennes…