
Ils régnèrent longtemps et eurent beaucoup d’enfants. Ils, ce sont les Habsbourg, emblématique dynastie qui régna sur la Mitteleuropa de 1273 jusqu’en 1918 et qui compte parmi ses rejetons, tous plus ou moins mythiques, Charles Quint, maître d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, ou Marie-Thérèse, une maîtresse femme et mère de Marie-Antoinette. Il y eut aussi, par alliance, l’iconoclaste Sissi ; enfin l’archiduc François-Ferdinand, dont la mort à Sarajevo amorça l’issue d’une lignée dont l’histoire se conjugue entièrement avec celle de l’Autriche.

Au milieu de ces enfants terribles, Maximilien Ier occupe une place plus discrète dans les manuels, en France tout du moins. Car au Tyrol, on l’adule, on le vénère. Juste retour des choses pour cet empereur tombé amoureux de la région au point de préférer résider à Innsbruck plus qu’à Vienne. Et comment ne pas le comprendre tant la capitale régionale a, en elle, cette noblesse des grandes des montagnes, enchâssée qu’elle est par des sommets sublimes. Nordkette, Patscherkofel, Hohe Munde… Innsbruck est comme prise dans une tempête minérale, de vagues de pierres immobiles écumant à leurs crêtes d’une blancheur éternelle, éclatant à leurs pieds d’une verdeur toujours régénérée.
Tout près du centre-ville, le Bergisel paraît presque ridicule à côté. Un tout petit mont, mais grand par l’histoire. Car c’est sur cette colline qu’en 1809, Andreas Hofer et son armée de paysans défendit victorieusement le Tyrol contre Napoléon et ses alliés bavarois. Au même titre que Maximilien Ier, c’est l’autre héros de cette région emplie d’histoire et de traditions. Là où chaque vallée a ses usages et son accent ; où les serveuses portent fièrement le Dirndl, innocente robe paysanne qui découvre amplement ce que les dévots ne sauraient voir ; où, à la devanture des magasins, les vestes de flanelle à parements vert sapin et les culottes de peau – les fameux Lederhosen – rivalisent avec les dernières créations des griffes internationales.


Beaux mariages
Mais revenons à Maximilien, au XVIe siècle donc. L’homme est fougueux, à l’image de l’Inn, le fleuve qui traverse la capitale tyrolienne. Mais il sait aussi être charmeur. Illustrant un art consommé des beaux mariages – une habitude chez les Habsbourg –, il épouse Marie de Bourgogne, la fille de Charles le Téméraire, puis, à sa mort, Maria Bianca Sforza, de la riche famille milanaise. L’union est fort bienvenue, car l’empereur est aussi un peu panier percé… Lors de sa dernière visite à Innsbruck, il s’en est fait refuser l’entrée, les bourgeois n’ayant plus envie de supporter les dépenses somptuaires de sa suite. Crime de lèse-majesté ! Son Altesse décide séant de ne pas être enterrée dans la ville comme prévu… Et plutôt bien prévu d’ailleurs, puisqu’il s’était fait dessiner, par Dürer entre autres, un somptueux tombeau entouré d’une quarantaine de statues grandeur nature des plus dignes représentants de sa famille. Heureusement pour Innsbruck, les premières statues ont été coulées et ne peuvent être transportées près de Vienne selon les volontés du défunt. Dès lors, le cénotaphe est hébergé dans la Hofkirche, le panthéon du Tyrol puisqu’Andreas Hofer y sera aussi enterré.



La marque de Maximilien
Le mémorial est, sans nul doute, le vrai joyau de la ville avec le Goldener Dachl, le “petit toit d’or”. Cette loggia majestueuse, coiffée de 2 657 tuiles dorées à l’or fin, est adossée à la première résidence des Habsbourg dans la ville. Petite devinette : à qui doit-on cet ajout ? À Maximilien bien sûr, que l’on voit, sculpté dans la pierre, entouré de ses femmes successives, trônant pour l’éternité au coeur même de sa cité chérie. Car le “petit toit d’or” est en effet l’épicentre de la vieille ville, entouré par un ensemble unique de maisons moyenâgeuses sous les arcades desquelles il fait bon se balader et entrer dans l’une ou l’autre des auberges dont les devantures semblent murmurer : “Prenez place, on s’occupera bien de vous. Nous faisons ça depuis des siècles”.
Au printemps, les étudiants – ils sont 30 000 à Innsbruck, sur 130 000 habitants – sont nombreux à se retrouver aux terrasses des bars qui jalonnent la Maria Theresien Strasse. On les comprend, car cette artère chic et piétonne a de l’ampleur, de la grâce même. Elle doit beaucoup aux vues urbanistiques de l’impératrice Marie-Thérèse. Sous son règne, la ville s’enrichit de somptueuses maisons baroques, grandiloquente architecture faite pour frapper les esprits des croyants après la Réforme. Dans un style plus actuel, c’est en déambulant autour de ces palais que l’on fait son shopping, au Kaufhaus Tyrol, grand magasin dessiné par David Chipperfeld, ou sous les arcades de la Rathaus Galerien, ensemble signé Dominique Perrault et qui entoure l’ancien hôtel de ville par des boutiques trendy et un hôtel design, le Penz.
Un métro signé Zaha Hadid
Car, sans perdre pied avec le passé, Innsbruck regarde vers l’avenir. Ce subtil jeu de miroirs s’entrevoit clairement au centre des congrès, idéalement situé en plein centre-ville. Là, les infrastructures les plus modernes se marient avec des murs chargés d’histoire, ceux de la Dogana, datant de la fin du XVIe et qui ont abrité en leur temps la salle de jeu de paume du palais impérial. Sous ses hauts plafonds, la Dogana peut accueillir des événements de grande taille – 3000 personnes debout et 800 assises pour des dîners de gala –, mais le lieu comprend en tout 39 salles qui conviennent aux réunions de toute taille.
Juste à ses pieds, une drôle de station de métro, dont la forme rappelle celle des glaciers, attire immanquablement l’oeil. Créée par Zaha Hadid, elle fait partie du réseau de transports qui emmène en moins de vingt minutes là haut sur la montagne, à 2 000 m d’altitude. Les groupes incentive n’hésitent pas à l’emprunter pour apprécier le panorama depuis le restaurant Seegrube. “C’est un incontournable, en été comme en hiver, au déjeuner ou au dîner car on peut le privatiser le soir, souligne Claudia Mitterbauer, représentante de Nordkettenbahnen. En hiver, le Seegrube dispose, en plus, d’un igloo pour poursuivre la soirée.” Selon la saison, les alentours se prêtent à toutes sortes de sports, du ski bien sûr, mais aussi de la randonnée et du mountain bike, ou encore du flying fox, une activité plus connue en France sous le nom de… tyrolienne !

Après ce moment de détente, il est temps de prendre la route vers la plus chic des stations d’Autriche, Kitzbühel. Mais comme ici, tout est plus ou moins lié à l’histoire des Habsbourg, le chemin se fait aussi sur leurs pas. À peine sorti d’Innsbruck, Hall im Tirol mérite qu’on s’y attarde. Car cette charmante petite ville compte obtenir en juillet le label UNESCO. Avec un argument sonnant et trébuchant : le thaler, la monnaie du Saint-Empire, qui, de déclinaison en déclinaison, donnera le nom de dollar. C’est en effet dans le Burg Hasegg, le château, que fut installée la première machine qui va mécaniser la frappe des pièces qui vont grandement faciliter les échanges dans toute l’Europe. Les établissements financiers qui comptent réaliser une opération incentive au Tyrol ne seront pas insensibles à ce détail… Mais Hall vaut aussi pour son centre-ville médiéval, plus grand encore que celui d’Innsbruck, doté des mêmes maisons datant du XVe siècle, porté par une même douceur de vivre, le tout renforcé par quelques chefs-d’oeuvre baroques comme le monastère Sacré-Coeur ou l’église Saint-Nicolas.
Plus loin, la silhouette du château Tratzberg se dessine sur les hauteurs, au milieu des forêts. À la Renaissance, cet ancien pavillon de chasse de Maximilien fut transformé pour devenir la résidence d’été des Fugger, les grands argentiers du Saint-Empire. Des nouveaux riches, mais qui avait un goût très sûr : la cour du château est délicatement peinte de scènes allégoriques, alors qu’à l’intérieur, les boiseries et les meubles en marqueterie témoignent du train de vie de la famille. Une famille qui ne manquait pas d’esprit d’à-propos, recouvrant la salle d’apparat d’une longue fresque murale représentant l’arbre généalogique des Habsbourg. Une façon subtile de se lier intimement à leurs protecteurs ! “Le château est habité à l’année par le comte Enzenberg, l’actuel propriétaire, remarque Hélène Fellner-Seebacher. Mais vous pouvez le privatiser pour des événements, en commençant par un concert dans la cour, suivi d’une visite en costume d’époque, puis d’un dîner au restaurant en bas du château.”
Avant de prendre les premiers lacets conduisant à Kitzbühel se dresse la forteresse de Kufstein, fièrement assise sur son promontoire. Protégeant la route Munich-Venise pour le compte des Bavarois, elle fut prise par Maximilien en 1504. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle n’avait d’autre horizon que de scruter les alentours d’où l’ennemi viendra. Aujourd’hui assagie, elle accueille en été de grands événements en plein air, avec vue sur les glaciers du Zillertal. Un cadre sublime que les entreprises de la région ou de la Bavière voisine n’hésitent pas à privatiser.



Monaco à la montagne
Sur la route commerciale menant de Munich à Venise, Kitzbühel fut un autre passage clé grâce à ses mines de charbon. Elle garde les traces de ce riche passé, à travers ses deux églises, toutes pimpantes avec leurs clochers à bulbe, converties au baroque pour se plier à l’air du temps après avoir été romanes, puis gothiques. Dans le petit centre-ville médiéval, ce ne sont plus les marchands fortunés qui habitent les riantes maisons colorées. Les hôtels chics et les boutiques Vuitton ou Rolex les ont remplacés. La mutation était en germe depuis 1893, quand Franz Reisch testa pour la première fois des skis venus de Norvège. Tout le monde criait au fou, et pourtant… Le maire du village venait de trouver là la nouvelle mine d’or de la ville. Un or blanc comme la neige.
En 1926, les mines ferment, mais la station s’est déjà élancée sur la piste des sports d’hiver, accueillant les célébrités des Années folles. “Kitz” va surtout asseoir sa renommée avec un événement, un mythe, la Streif, qui est au ski alpin ce que Monaco est à la Formule 1 : un rendez-vous mondain attirant une foule de VIP autant qu’une course folle où les skieurs se jettent quasiment dans le vide pour dévaler le Hannenkam.
Parée de tendres sapins, cette montagne à vaches paraît presque anodine. Pourtant, seuls les plus grands ont su la dompter en vainqueur, Jean-Claude Killy notamment mais aussi Toni Sailer, l’enfant du village. “Certains comparent cette course à un opéra. Ça démarre de façon tonitruante, ça se calme, puis ça finit en apothéose”, souligne Claudia Waldbrunner, de l’office de tourisme. “Toutes les opérations descendent la Streif, poursuit-elle. Que ce soit aux beaux jours lors d’une balade à pied ou à ski l’hiver, les participants frissonnent toujours en voyant les endroits vertigineux par où passent les coureurs.”
Par delà tous les sports que l’on peut y pratiquer, Kitzbühel sait aussi offrir des moments uniques qui laissent en mémoire le charme du Tyrol intemporel. Quelques fermes tricentenaires sans aucun confort, si ce n’est un charme fou, qui, si on sait montrer patte blanche, peuvent accueillir des soirées très intimes, des refuges en hiver où les participants se retrouvent bras dessus bras dessous autour d’un plat familial ou encore le Rosi’s Sonnbergstuben, traditionnel restaurant d’alpage habitué aux très grandes tablées et privatisable toute l’année : la station sait entretenir son statut de “Best of the Alps”, cercle fermé des plus belles stations d’Europe. L’égale des Megève, Davos ou Zermatt.
Dossier - Tyrol : la vieille aristocratie aux sommets en Autriche
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