Namibie : La terre rouge du pays des merveilles

Il n’y a pas de mot pour décrire cela. Pas d’adjectif, pas d’adverbe ; rien d’assez parfait. Tout ce sable, ces dunes, ces plaines et ces montagnes sous des ciels infinis, toute cette vie sauvage ; cette nature préservée… et ces hommes aussi, les Himbas, l’un des plus beaux peuples de la Terre, bien fragilisé. Il faudrait être archi-blasé, revenu de tout, ou bien encore fort dépressif pour ne point goûter la beauté de la Namibie, l’un des plus jeunes pays du monde.

Décollage plein nord, pour le parc d’Etosha, à environ deux heures d’avion-taxi de l’aéroport international de Windhoek, capitale de la Namibie. Sous les ailes du Cessna 210 – six places, pilote compris –, passent lentement les buissons du bush, toujours un peu pareils, ponctués de temps à autre par des fermes isolées, parfois coupés par une route et plus sûrement encore par des pistes sans fin. L’avion descend, contourne la piste de sable blanc, comme pour mieux l’apprécier, exécute un tour complet et, bousculé par le vent, s’aligne maladroitement avant de poser ses roues sur le ruban caillouteux. Et d’un coup, c’est l’Afrique. Avec des impalas qui paissent tranquillement le long de la piste – plus tard, on apprendra que c’est pour cela que l’avion a négocié ce virage à 380°, pour vérifier qu’aucun animal en mal d’exotisme humain ne divague dessus –, avec trois Cessna déjà posés, un bloc “toilettes” et une grosse jeep qui attend son monde pour l’emmener au lodge, à cinq ou six kilomètres à travers la brousse, puis en fin d’après-midi, dans la réserve, pour un tout premier safari.

Grand luxe en pleine savane

D’abord le lodge, Le Fort. Surréaliste de luxe au milieu de cette nature sauvage. Une architecture résolument inspirée des ksars du Sud marocain et une décoration contemporaine faite de fauteuils de rotin joliment dessinés, de chaises d’excellente facture, de bassins, d’une piscine suspendue au-dessus de la savane et d’une immense terrasse de teck permettant d’observer les animaux sauvages à l’abreuvoir. Les chambres ? Ce sont une douzaine de bungalows aménagés en suites et si bien disposés qu’ils permettent une totale intimité ; et donc, en complément de la salle de bains, d’autoriser une douche extérieure, sans mur aucun, donnant sur la nature, ainsi qu’une chambre ouverte sur deux pans, à peine séparée du deck par des rideaux se balançant au vent. La paix sur Terre saupoudrée d’une grosse dose de sensualité. Mais ce n’est pas pour cela qu’on a fait le voyage, même si la qualité de l’hôtellerie fait désormais partie intégrante du rêve, de l’art de vivre l’ailleurs… C’est pour le parc qu’on est venu, pour sa faune, sa flore, ses paysages… Car, en affichant 300 km d’est en ouest, et 110 km du nord au sud, la réserve d’Etosha est l’une des plus grandes du monde. L’une des plus surprenantes aussi. Avec, en son centre, une ancienne mer vieille d’environ douze millions d’années, aujourd’hui asséchée, et qui donne une extraordinaire dépression argileuse balayée à certaines saisons par des tornades dantesques. C’est aussi l’une des plus riches d’Afrique, qui s’offre le luxe d’accueillir 114 espèces de mammifères et 340 espèces d’oiseaux. Cela donne des troupeaux d’éléphants et de girafes, des groupes sautillants d’impalas, des zèbres, des oryxs, des koudous, des springboks, de ravissants dik-diks, l’une des plus petites antilopes d’Afrique, des gnous, des rhinocéros, des lions, des guépards, des léopards, des autruches… et des chacals, et des hyènes, et tant d’autres encore, la plupart inidentifiables par les néophytes qui doivent prêter l’oreille aux commentaires avisés des rangers.

En effet, si presque tout le parc est ouvert aux véhicules privés, c’est à bord des 4×4 capables d’embarquer une vingtaine de personnes que l’aventure prend tout son sens. Car on aura beau avoir vu toutes les vidéos, tous les documentaires sur le sujet, rien ne vaut l’expérience d’un homme de terrain aguerri, d’un ranger spécialement formé qui connaît les habitudes des animaux, leurs usages, voire leur manies et aussi leurs lieux favoris, attendu que tout ce beau monde a non seulement ses heures, mais ses terrains de jeux particuliers. Ainsi, tel circuit favorisera l’observation de certains animaux et tel autre permettra d’obtenir les meilleures photos d’une toute autre faune. Sans compter les saisons, qui amènent avec les pluies des centaines de milliers de flamants roses et de grues couronnées qui enchantent le pan, autrement dit la fameuse et plate dépression plus que millionnaire en années.

Une présence allemande qui a laissé sa marque

C’est en 1851 que les premiers explorateurs blancs ont découvert ce site extraordinaire. Mais il a fallu attendre 1907 pour que le gouverneur allemand du Sud-Ouest africain, le Dr F. von Lindequest, lui confère le statut de réserve naturelle. Les Allemands, précisément. Qui ont parsemé le paysage colonial namibien d’une architecture Art nouveau mâtinée de classique prussien, laissant pantois le visiteur peu informé. Mais il faut bien l’avouer, ce look bismarckien réinterprété surprend vraiment sous ce tropique du Capricorne qu’on imaginait voué à d’autres esthétiques. De même que la gastronomie qui, synchrone, se laisse facilement aller sur la saucisse épicée. Et la typographie, donc ; celle des enseignes commerciales qui ne rechignent pas au caractère gothique et que complète la langue des commerçants qui s’adressent au chaland de prime abord en allemand.

À Swakopmund, par exemple. L’une des plus charmantes cités du pays, installée entre le désert et l’océan sans la moindre transition et où les groupes peuvent arriver, de Windhoek, par un extraordinaire train de luxe, le Désert Express, entièrement ou partiellement privatisé. Au début du siècle, Swakopmund était un port. Aujourd’hui, c’est une station balnéaire très prisée par le Tout-Windhoek, un lieu de villégiature où il convient, à l’image des plus hautes autorités namibiennes, de posséder une résidence secondaire. Pourtant, avec son sempiternel brouillard et sa mer carrément froide, le climat y est un peu bizarre. Il y a donc autre chose, à Swakopmund. Mais quoi ? Il y a en tout cas ces curieux bâtiments, dont seule la façade compte, alignés le long d’avenues percées façon western. Il y a cela, et aussi de beaux restes de l’époque prussienne, dont l’ancienne gare à clocheton (1901), classée monument historique et transformée en hôtel de luxe, le Swakopmund Hotel. Enfin, il y a la croisette du bord de mer, une sorte de “promenade des Allemands”, une échappée bavaroise bordée de palmiers et d’excellents restaurants de fruits de mer. Reste les activités proposées dans les environs ensablés de la ville. Cela donne, en vrac : du surf et de la luge de sable, du parapente depuis le haut des dunes, du quad, des randonnées à cheval ou à dos de chameau, du saut en tandem en parachute, de la montgolfière…

Le grand show des otaries

Il y a les activités liées au désert, certes, mais il y a aussi celles suscitées par la mer et la faune qui s’est installée sur Pelican point, le bien nommé, au bout de la rade de Walvis bay, le plus grand port du pays, à une demi-heure de route au sud de Swakopmund. Le port lui-même, alternant containers et baraquements dans une désagréable odeur de poisson pourri, ne présente que peu d’intérêt. On le traverse donc aussi vite que l’on peut, lui préférant le port de plaisance où attendent des petits bateaux prêts au départ. Et c’est donc sous un ciel bas – le coin ne déroge pas à sa réputation de brumes – que commence une minicroisière de deux ou trois heures. Une trentaine de navires, de pêche et porte-containers, sont à l’amarre, un peu partout dans la baie. Certains d’entre eux, trois ou quatre peut-être, offrent un bien triste spectacle. Leurs flancs sont rongés par la rouille, leur peinture, mais s’agit-il encore de peinture ?, s’est écaillée sous les embruns, leur gréement branle à la houle, leur pavillon est en lambeaux et, cerise sur le gâteau, des dizaines de cormorans noirs se perchent sur leurs cordages en perdition… Sinistre. Le skipper explique qu’il s’agit de bâtiments immobilisés là pour des semaines, voire pour des mois, équipage consigné à bord, pour cause de filets de pêche jetés dans des eaux interdites. Soudain, le skipper pousse des cris bizarres, entre le guttural et le suraigu. Un signal. Aussitôt, des pélicans qui suivaient de loin s’approchent lourdement, bec en avant et pattes rentrées, magnifiques. Ils rasent les bords, s’ajustent sur la vitesse du bateau qui va pleins gaz et saisissent fort adroitement le poisson tendu. Ils feraient le show, comme ça, pendant des heures, sans lassitude ; se relayant les uns les autres, partant, revenant, rivalisant d’habileté pour saisir le délicieux cadeau. Mais il y a plus culotté encore ; et totalement inattendu. Ce sont ces otaries espiègles qui profitent en douce d’un ralentissement pour se hisser maladroitement sur la plage arrière du bateau, puis le traversent sur toute sa longueur pour quérir à leur tour un poisson qu’elles avalent en cinq sec. Avant d’adresser un regard attendrissant au skipper pour en avoir un deuxième qu’elles obtiennent à tous les coups… Elles sont pourtant sauvages, ces otaries. Mais si proches des hommes qu’elles ne rechignent pas à la caresse, ravies de leur succès…

Pendant ce temps, sur la grève toute proche, c’est le grand cirque. Car on ne dénombre pas moins de 20000 otaries dans le coin, pour un total estimé à 650000 têtes sur toute la côte namibienne. Et qui crient, gueulent, se poursuivent, gesticulent, surfent sur les vagues, se reproduisent et se battent pour l’amour. Chaque mâle possède en effet un harem de 20 à 50 femelles. On imagine les intrigues, on devine les histoires… Des centaines de dauphins, comme d’habitude, sautent à proximité des bateaux de plaisance sur lesquels les agences organisent des cocktails déjeuners à grand succès.

Autre must : l’avion, pour le plus extraordinaire des safaris que l’on attaque au départ du petit aéroport de Swakopmund, pour atteindre en 1 h 30, le Sossusvlei Lodge, à la porte du Namib. On longe d’abord la côte, là où meurent les vagues et s’arrêtent tout net les dunes du désert. Là où vivent encore des milliers d’otaries ainsi qu’une énorme colonie de flamants roses. Le pilote prend d’ailleurs un réel plaisir à voler bas, 150 mètres environ, pour permettre à ses passagers de mieux apprécier et pointe soudain le doigt sur les restes d’un navire échoué là en 1976, aujourd’hui presque totalement enfoui dans le sable, loin, très loin de l’eau. Un témoin du mauvais caractère de cet Atlantique sud qui baigne la Namibie…

Splendeurs du désert

Puis cap à l’est, sur le désert donc, qui pour l’instant s’arrange de montagnes, de vallées et de plaines totalement nues. Un tour complet, ailes à 45° au-dessus d’une étendue de sable blanc scintillant, et une seconde apparition, au moins aussi improbable que celle du bateau naufragé. Cette fois, il s’agit d’un ancien village de chercheurs de diamants, une sorte de fantôme à demi-ensablé, vestige de la ruée vers le diamant qui a eu lieu en Namibie entre 1880 et 1930. Et puis, avec le Dunes corridor, arrive l’inouï, la splendeur, l’irréalité de la beauté de la Terre en même temps que celle du plus vieux désert du monde… L’ocre rouge de ses dunes, leur hauteur, leur aspect, leur disposition, leur profil sur fond de montagnes violettes… C’est la Namibie telle qu’on l’a fantasmée qui se débobine là-dessous. On ne va d’ailleurs pas tarder à l’aborder de plein pied, cette géographie unique, puisque les bâtiments du Sossusvlei Lodge s’annoncent au nez de l’avion.

Un lodge bon enfant qui aligne 45 bungalows mi-durs, mi-toiles, donc parfaitement adaptés aux groupes, dans une plaine piquetée d’acacias où se pavanent les autruches. Un point d’eau, creusé juste devant les terrasses des chambres, du restaurant et du bar où l’on s’attarde, tradition allemande oblige, volontiers devant une bière, les réunit ponctuellement. On l’éclaire la nuit, ce trou d’eau. Et pleins feux, encore. Pour permettre aux dîneurs par ailleurs installés à un incroyable buffet, d’observer les tribulations des animaux nocturnes. Jamais trop tard. Car demain, à l’aube, lorsque la lumière sera de cristal, tous les 4×4 quitteront le camp pour une balade fantastique, à Sossusvlei, l’un des joyaux de la Namibie ; dans cette vallée bordée de dunes dont certaines atteignent 300 mètres et qui sont les plus hautes du monde. Tous ces rouges, ces orange, abricot, roses et violines virant parfois sur le gris-bleu ; toutes ces couleurs, les montagnes de sable qui se succèdent en grosses vagues, doivent leur parfaite grammaire au talent du vent ainsi qu’à leur composition : quartz, mica, grenat, ilménite et magnétite. Le rouge, exceptionnel, est pour sa part dû à l’oxyde de fer qui rouille sous l’effet de l’humidité. Il y a même un ancien lac, un disque blanc presque parfait, bordé d’ocre rouge, parsemé d’arbres fossilisés tendant, tels des spectres, leurs branches noires vers des cieux trop bleus. Il était alimenté par un bras d’une rivière qui, jusqu’au XIXe siècle, coulait dans la vallée et s’est asséchée. Mais le lac s’est tari bien avant cela, quand une dune malintentionnée a interdit le passage de l’eau par ce bras. Plus d’eau, plus de vie.

L’expérience du silence et de l’infini

Il ne reste du passé qu’un endroit qui à coup sûr ferait le bonheur d’un moine shinto. Ce monde sublime se survole évidemment en montgolfière. Dans le silence absolu, pour un temps suspendu au-dessus de l’éternité. Laquelle on aura l’impression d’arrêter, lorsqu’on se rendra, à 80 km de là, au dernier lodge, le Wolwedans Dune Lodge, posé au milieu de rien, si ce n’est de paysages infinis limités par des montagnes bleu marine. Et n’y rien faire. Si ce n’est essayer de jauger l’infini, d’avoir dans le silence d’une nuit étoilée l’absolu sentiment d’appartenir au cosmos, de profiter de l’extrême confort des fauteuils club du salon, de s’asseoir à l’une des meilleures tables namibiennes, d’apprécier les nappes blanches et la vaisselle fine, d’écouter les délicieuses chansons africaines chantées par le personnel, de jouir dans son bungalow sur pilotis du tintamarre d’un déluge tropical, de nager dans la piscine ouverte en pleine savane, de se reposer et faire le plein d’énergie avant de regagner, via Windhoek, le tumulte de l’Occident.