
Ah, ça commence bien, les Açores… À Horta, lilliputienne capitale de Faial, l’une des neuf îles de l’archipel portugais perdu au milieu de l’Atlantique, c’est Brel et son port d’Amsterdam qui occupent l’espace-son du Peter’s Bar. Avec un peu de mal tout de même. Car la foule est dense ce vendredi soir, bruyante, gouailleuse, sans doute un peu soûle ; à la fois cosmopolite et autochtone, jeune et vieille mêlée, assise à de rudes tables aux plateaux de marbre ou bien encore accoudée au très moche comptoir lambrissé. Mais tout le monde s’en fiche de la frisette vernissée ; et préfère rigoler et chanter dans cet hallucinant décor composé de drapeaux criards, de fanions bariolés, de T-shirts décolorés, de bouts de chiffons graffités, dédicacés et accrochés dans un grand désordre chromatique au plafond, aux murs, au-dessus du bar… Ce sont des souvenirs laissés par des marins passés par là – et qui passent forcément par là lorsqu’ils traversent l’Atlantique –, par ce bar donc, ce mythe au grand coeur et aux bras toujours ouverts situé en face du port de plaisance, lui-même passablement peinturluré. Les gens de mer, les célèbres et les inconnus, les solitaires et les équipages, les Peter et John Guinness, Cousteau, Kersauson,Tabarly,Lamazou ; Jacques Brel, aussi… et tant d’autres, tous, ou presque, le temps d’une escale ou d’une nuit passée en compagnie des choses de la terre, se sont assis à la table de son charismatique patron, José Henrique Azevedo, voire, pour les plus anciens, à celle de son père, tous les deux traditionnellement surnommés Peter.
L’un des plus grands bars du monde
Pour l’instant, le gin tonic, “le meilleur du monde”, dit-on, se vide à pleins verres ; un peu comme au temps d’Hemingway où l’on faisait, en plus chic tout de même, la même chose avec le bellini au Harry’s bar de Venise ou le mojito à la Bodeguita de La Havane. Car, que l’on ne s’y trompe pas, le Café Sport, de père en fils depuis 1918, plus connu sous le nom de Peter’s Bar, joue dans la cour des grands bars du monde, de ceux qui font des livres et que détestaient les épouses d’autrefois. Bien autrefois. Bien avant que les femmes ne se contentent plus des adieux sur les quais des ports et se fassent marins, à leur tour… On l’aura compris, le lieu n’est pas à privatiser, aseptisé qu’il serait alors. Mais José Henrique Azevedo accepte les groupes, qui immanquablement se désorganisent et se fondent dans la foule, avant même le début du repas, pour vivre leur vie avec des gens qu’ils n’auraient jamais imaginé rencontrer un jour ; un vrai bonheur. Demain, ils grimperont au premier étage pour découvrir, en même temps qu’une stupéfiante collection, unique au monde, un gros morceau d’histoire et de culture des îles des Açores. Bon goût ? Mauvais goût ? Toujours est-il que sur les centaines de dents de baleines gravées présentées dans des vitrines un peu vieillottes, certaines s’imposent comme de véritables pièces d’art. Il s’agit-là d’une tradition de marins baleiniers qui s’occupaient les mains lors de leurs rares périodes de repos, en sculptant les dents d’ivoire des animaux qu’ils avaient chassés. Sujets de prédilection : des bateaux, des galions pris dans la tempête, des scènes de chasse à la baleine, des compositions religieuses, des choses naïves ou très sophistiquées, dont des portraits assez récents de Cousteau ou Tabarly. Quelques rares artistes, dont John Van Opstal, Hollandais installé sur les hauteurs de Horta, font encore du scrimshaw (intraduisible en français) sur des ivoires anciens et reçoivent les petits groupes dans leur atelier. Prix de vente d’une pièce : de 50 à 1 000 euros. “Les Américains en raffolent depuis qu’ils ont vu, dans les magazines, une dent gravée posée sur le bureau de Kennedy”, raconte John Van Opstal. La polémique fait évidemment rage. Faut-il acheter, faut-il boycotter ? L’ivoire provient exclusivement d’animaux chassés autrefois et, dans tous les cas, est très contrôlé. Mais un accroissement de la demande ne risquerait-il pas de générer un nouveau marché ; tout à fait criminel, celui-là ?
Aux Açores, la chasse à la baleine est interdite depuis 1984. Mais au XIXe siècle, les baleiniers américains venaient y chercher le blanc de cachalot qu’ils transformaient ensuite en huile ainsi que la main-d’œuvre nécessaire pour la capture. Pas de navire-usine, à l’époque, non plus de canon pneumatique à la japonaise ou de sonar détecteur. Mais une chasse dangereuse – qui ne risquait guère d’exterminer les cétacés tant ils étaient nombreux et les captures, au finish, relativement faibles – et qui consistait, après qu’une vigie postée dans une tour eut repéré une proie, à tout planter là, bêches, pioches et chars à bœufs, pour s’élancer à la rame et à six ou sept hommes, dont un harponneur, sur une fragile embarcation. Les petits ports qui, on s’en doute, n’ont pas toujours offert un spectacle très ragoûtant, sont aujourd’hui charmants et présents un peu partout sur les îles centrales.
Mais c’est à Pico, deuxième île par sa superficie de l’archipel des Açores, éloignée de 7 km seulement de Faial, qu’on trouve les plus jolis ports, un rien saupoudrés de nostalgie, la fameuse saudade portugaise. Notamment celui de Calheta de Nesquim, avec sa très longue rampe d’accès à l’eau, la mer en bas, les hangars à baleinières en haut, l’église aussi blanche qu’une jeune mariée perchée sur un rocher dominant le tout, et l’inévitable bistrot qui va avec. Plus loin, à Sao Roque do Pico, on ne manquera pas l’émouvante visite d’une ancienne usine, la fabrica da baleia, parfaitement conservée, et à Lajes, on s’attardera au Museu dos Baleeiros. On y apprendra notamment que les eaux açoriennes reçoivent plus de vingt espèces de cétacés ainsi qu’un très grand nombre de dauphins. Les agences spécialisées, dont celle tenant bureau au Peter’s Bar, proposent avec garantie de succès, notamment l’été lorsque les baleines sont toutes là, d’impressionnants safaris-photos. Les bateaux de whale watching peuvent embarquer jusqu’à 45 personnes et se plient tous à une législation permettant de ne pas déranger ces animaux mythiques, désormais totalement libres dans ces eaux-là. Après cela, une dégustation de vin de Pico s’impose, car l’île est réputée pour produire d’excellents crus, tel le verdelho. La vigne a tant marqué la culture de Pico qu’elle en a façonné le paysage, au point de le faire classer au patrimoine mondial de l’Unesco. Cela donne un enchevêtrement de murets de lave noire, des centaines de murets, des milliers peut-être, résultat d’un travail de Titan délimitant des petits carrés où l’on a installé quelques plants de vignes.
Pico donc, l’île noire. Et pour cause : son volcan, le Pico, une sorte de chapeau chinois de basalte, domine les 447 km2 de l’île. Il est omniprésent, même si son sommet, 2351 mètres, le plus haut du Portugal, est souvent perdu dans les nuages. Il fait le bonheur des randonneurs amateurs de grande nature, y compris celui des groupes incentive pour lesquels on organise des buffets campagnards sur ses bas-flancs. Pas très haut, donc…
Puissances infernales des volcans et de l’océan
Car c’est cela les Açores, à deux heures de vol de Lisbonne et quatre heures de New York, des monstrueux volcans surgis du fond de l’océan, lui non plus pas toujours commode. Ils sont présents partout, sculptant en pleine mer d’énormes caldeiras, des lacs de montagne au centre des îles, striant la campagne vert anglais de chemins de lave rouge, façonnant les murs noirs des maisons et transformant, comme à Faial, le paysage en un no man’s land quasi lunaire datant de l’hiver 1957-1958. D’abord c’est la mer qui s’est couverte de fumeroles à quelques centaines de mètres au large d’un petit port de pêche. Puis qui s’est mise à bouillonner, puis à cracher du feu et des gerbes d’étincelles, puis à faire monter haut dans le ciel des colonnes de fumée noire ; et s’arrêter pour mieux recommencer, jusqu’à faire surgir une montagne de lave que l’on a appelée Capelinhos. “L’enfer sur terre”, peut-on lire à la une d’un Paris Match de l’époque.
Et pour être infernal, ce fut infernal. Toute cette partie de l’île fut recouverte, ou presque, de laves, de cendres et de poussière, laissant derrière cette apocalypse des pans de murs de maisons de pêcheurs que l’on peut encore voir aujourd’hui, et surtout un phare en grande partie enseveli qu’on a récemment transformé en musée. Un modèle de pédagogie que ce musée invisible de l’extérieur, creusé dessous le phare en ruine pour ne pas dénaturer le paysage. Remarquable tant par son architecture intérieure hyper-contemporaine que par sa muséographie, claire, limpide, exposant des objets, des témoignages de l’époque, des photos, y compris la fameuse couverture de Match…Après cela, une promenade sur le volcan qui s’est au passage soudé à la terre ferme assure le succès définitif d’une excursion. D’autant plus qu’il est destiné à disparaître assez rapidement sous le martèlement des vagues océanes qui n’y vont pas de main morte dans le coin, comme un peu partout aux Açores. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a aménagé sur les côtes de chacune des îles des piscines naturelles où l’on peut s’ébattre en toute sécurité, protégé que l’on est par des barrières de lave que la nature semble avoir tout exprès posées là.
Le célèbre goût pour la fête
On l’aura compris, aux Açores, une opération incentive organisée sur les dernières terres avant l’Amérique, s’articulera avant tout autour de la mer et de la nature. Pour autant, l’urbanité n’est jamais bien loin, et fait d’ailleurs figure de précurseur sur l’île de Terceira, que l’on rejoint en moins d’une heure d’avion de Faial. Terceira, comme son nom l’indique, fut, en 1427, la troisième île açorienne à être découverte.
Son port, à lui tout seul, véhicule un extraordinaire imaginaire composé d’épopées marines, d’histoires de caravelles et de Vasco de Gama, de trésors rapportés d’Amérique latine par des galions espagnols, de batailles, de drapeaux pirates et d’affaires de corsaires qui ne valaient guère plus cher. De tremblements de terre aussi. Le dernier, de force 7,8 pendant 23 secondes, a eu lieu en 1980 et détruisit 80 % d’Angra do Heroismo, la capitale. Et c’est tout un programme que cette capitale. D’abord, c’est la première ville européenne construite au milieu de l’Atlantique, ensuite c’est un chef-d’œuvre d’urbanisme, le premier du genre, édifiant dès le XVIe siècle ses constructions selon un plan très rigoureux. Le centre historique est classé, depuis 1983, au patrimoine mondial de l’Unesco.
Cela donne des églises baroques, de riches demeures à balcons, des couvents, des bâtiments administratifs, le tout parfaitement aligné, ainsi qu’un jardin public perpétuellement foisonnant, même au creux de l’hiver. Mais derrière cette rigueur, ces fenêtres à guillotine peintes en blanc, ces petits rideaux de dentelle et ces boutiques désuètes, se cultive – qui s’en douterait au premier abord ? – un goût pour la fête célèbre dans toutes les Açores. Tout est bon pour bien vivre. Jusqu’au Saint-Esprit qui, pas en reste, endosse en même temps que les fêtes données à sa santé les sept dimanches suivant Pâques, un véritable culte, à la limite du païen, et justifie l’édification, un peu partout dans l’île, de minuscules chapelles ultracolorées. À poursuivre par les lâchers de taureaux retenus par une corde – les Açores comptent plus de vaches que d’habitants – dans les rues d’Angra et qui donnent aux jeunes gens l’occasion de prouver leur viril courage en même temps qu’ils fournissent aux vidéastes des scènes désopilantes que l’on passe toute l’année en boucle dans les vitrines de la ville. À poursuivre par la gaieté de ses bars et cafés, peut-être ouverts là en partie en raison de la présence de la base militaire américaine. Il n’empêche que sur cette île perdue au milieu de toute cette eau, se cultive un art de la table inspiré de l’environnement, et qui donne, dans des cocottes de terre cuite, de délicieux ragoûts de poissons, de fruits de mer ou de bœuf. Et ça sent bon, ça sent délicieusement bon la cuisine d’antan…
Pendant ce temps, l’anticyclone qui fait nos beaux étés, y va à fond de ses nuages, de ses caprices, de ses énervements, voire de ses hystéries et passe plus vite qu’il n’en faut pour le dire d’un ciel bleu presque transparent à un indigo tout à fait inquiétant. Et puis s’en va voir ailleurs, sans doute pour nous écrire une météo d’humeur.
Dossier - Les Acores Ultramarines sous l’anticyclone
- Les Acores Ultramarines sous l’anticyclone
Le petit port de Calheta de Nesquim
Musée de la chasse à la baleine




















