La mécanique des hubs grippée par les règles post-confinement

Sécurité sanitaire, baisse du trafic, faillites de compagnies : à l'heure du déconfinement, les aéroports vont devoir se réinventer. Tour d'horizon des nouvelles règles sanitaires qui pourraient perturber le fonctionnement des hubs, et plus globalement du secteur aérien.

Incheon DR
Les nouvelles contraintes sanitaires devraient contrarier l'organisation des grands aéroports, des hubs qui ne pourront plus rechercher la même fluidité dans les vols avec correspondance

C’est la mauvaise nouvelle de cette semaine. L’association internationale des aéroports ACI vient de revoir ses pronostiques de trafic pour l’année 2020. Et le bilan s’assombrit encore. Le Airports Council International (ACI) World a publié une modélisation actualisée qui montre l’aggravation de l’impact économique sur l’industrie aéroportuaire mondiale. Les prévisions d’impacts et d’effets prolongés de la pandémie COVID-19 par l’ACI World devraient se traduire par une réduction de plus de deux milliards du nombre de passagers dans le monde au cours du deuxième trimestre de 2020 et par une chute de 4,6 milliards de passagers pour toute l’année 2020. La baisse des revenus totaux des aéroports à l’échelle mondiale est estimée à 39,2 milliards de dollars au deuxième trimestre et à plus de 97 milliards de dollars pour l’ensemble de l’année 2020.

« L’impact de la pandémie COVID-19 sur les aéroports et l’écosystème de l’aviation au sens large continue de s’aggraver et représente une menace existentielle pour l’industrie », indiquait dans un communiqué Angela Gittens, directrice générale d’ACI World. « Les aéroports sont essentiels dans l’écosystème du transport aérien, qui est un moteur essentiel des économies locales, régionales et nationales et des communautés qu’ils desservent, et cet effet multiplicateur économique mondial doit être sauvegardé pour contribuer à soutenir la reprise ».

En attendant la réouverture de lignes par les compagnies aériennes avec la levée progressive des restrictions sur les mouvements des voyageurs, les aéroports se préparent à accueillir différemment les passagers mais aussi à redéfinir les conditions d’opérations des compagnies aériennes. Les nouvelles normes de sécurité sanitaire et de distanciation sociale risquent de fait d’affecter profondément le cœur du modèle économique aérien, les hubs.

Selon une analyse du consultant OAG qui travaille sur les capacités et fréquences des compagnies aériennes, l’introduction de mesures sanitaires contraignantes vont totalement transformer les opérations aériennes. Selon John Grant, Senior Analyst pour OAG, ces nouvelles mesures vont certainement se traduire par une augmentation des temps minimum de correspondances pour les passagers. « Nous avons fait des estimations totalement hypothétiques sur un nouveau temps de connexion minimum (MCT) pour tout type de correspondance, que ce soit entre un vol domestique et international ou inversement ou bien encore entre deux vols internationaux. Actuellement, ce « MCT » moyen s’établit à 45 et 90 minutes. En supposant que ce temps de correspondance atteigne 120 minutes afin de permettre le débarquement et le test des passagers, le nettoyage des avions, l’application des distances sociales obligatoires dans les mouvements. Nous avons appliqué cette mesure a cinq grands aéroports de correspondance – Amsterdam, Chicago, Dubaï, Londres Heathrow et Singapour – pour constater qu’il conduirait à une chute de 18% du nombre de passagers en correspondance. Ce qui, sur un total de 400 millions de voyageurs en correspondance sur les 50 plus gros aéroports du monde, se traduirait par une perte de 72 millions », expliquait-il. Les conséquences sont nombreuses. « Il est probable qu’une telle perte se traduirait par la disparition pure et simple non seulement de correspondances telles qu’elles existaient jusqu’à présent mais aussi par l’annulation de nombreux vols de point à point sur des lignes aériennes courtes. En effet, beaucoup de ces vols ne se justifiaient économiquement que par le fait qu’ils venaient entre autres également alimenter des liaisons long-courrier », précise encore John Grant.

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Les compagnies aériennes doivent de fait discuter comment opérer sur les aéroports pour minimiser ces temps de correspondance. « On essaie déjà d’anticiper l’après-confinement pour nous,  explique Jérôme Marmet, responsable Presse Corporate d’Aéroports de Paris. Les décisions sur la façon d’appliquer les mesures de sécurité sont cependant entre les mains de l’Etat et nous nous adapterons à ce que le gouvernement et les autorités sanitaires décréteront. Mais il est encore trop tôt pour en parler ». Les liaisons de point à point devraient probablement être les plus affectées par la désorganisation ou – plus positivement – la réorganisation du temps au sol des compagnies aériennes dans les aéroports. « On a par exemple assumé une rotation d’une heure trente au sol sur un vol de point à point, décrit Mark Clarkson, Executive Vice President Produits et Gestion pour OAG. Sur un appareil Easyjet qui effectuerait quatre rotations quotidiennes sur Porto-Londres Gatwick aller-retour, Porto-Toulouse aller-retour et enfin Porto-Genève aller-retour, le temps d’utilisation supplémentaire serait de 2h44 par jour, l’appareil reviendrait sur sa base a 1h20 du matin au lieu de 22h30 précédemment. Ce qui risque de renchérir le coût d’exploitation avec plus de personnel au sol car les aéroports devront être ouverts plus longtemps. Sans parler de l’opposition probable des riverains ».

Autre handicap de nature à décourager les passagers : celui de faire venir le voyageur bien plus longtemps à l’avance sur la plate-forme afin d’expédier des formalités devenues plus longues. Aéroports et compagnies aériennes vont donc devoir accélérer les possibilités d’effectuer toutes les étapes de son voyage depuis chez soi (enregistrement des bagages, cartes d’embarquement) afin de réduire autant que possible les formalités en aéroport. « Pas sûr que le passager accepte par exemple de venir trois heures à l’avance pour un vol à 7h30 du matin, » souligne encore John Grant. Le voyage en avion post-COVID 19 s’annonce plus complexe que jamais…