Nairobi : le phare africain du numérique cherche son avenir post Covid

Hub économique et diplomatique clé de l’Afrique de l’Est, Nairobi s'est positionné comme un pôle high-tech innovant. La pandémie va-t-elle freiner cet essor ?
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Ligne d'horizon de Nairobi (c) Laurence Soustras.

Nairobi, la capitale kényane, est sur les starting-blocks pour sortir de la crise sanitaire en retrouvant la croissance. Pendant des années, cet important hub économique et diplomatique de l’Afrique de l’Est a bataillé pour se défaire d’une réputation de criminalité et d’insécurité aussi peu enviable que celle de Lagos. Pari gagné au tournant des années 2010 : enrayée la vague des carjackings meurtriers qui mettaient la communauté d’expatriés et les voyageurs d’affaires dans un état d’alerte perpétuel. En parallèle, la métropole s’est donné une nouvelle image d’innovation high-tech tout en voyant l’émergence d’une classe sociale locale supérieure, souvent éduquée à l’étranger.

Pour réussir sa mutation, Nairobi a su tirer parti d’un accès – relativement précurseur en Afrique – à un flux internet à débit rapide, une chance qui a donné naissance à un pôle numérique. Cette facilité technologique a permis à la métropole de se renouveler tout en asseyant sa position, toujours inégalée à l’est du continent, de carrefour des institutions de la diplomatie internationale et du développement, avec de nombreuses ONG internationales établies sur place.

L’industrie du tourisme frappée de plein fouet

C‘est dire que le 13 mars 2020, quand est arrivée la nouvelle du premier patient Covid au Kenya, le pays était prêt à surfer sur cette vague technologique : dès la mi-mars, l’Association de l’industrie manufacturière a lancé un annuaire numérique pour amener les clients à s’approvisionner en ligne en produits manufacturés localement ainsi qu’un portail pour que les entreprises puissent continuer à acquérir leurs matières premières à travers des solutions de plateformes de paiement dématérialisé.

Ces solutions, la plupart des Kényans les connaissaient déjà bien : le pays est le berceau d’une technologie révolutionnaire en Afrique, le portefeuille électronique M-Pesa de la société de télécommunications Safaricom, qui a permis à tout un pan de la population, issu de l’économie informelle, de rationaliser ses paiements, qu’il s’agisse de règlements de factures et de transferts d’argents. La valeur des transactions de paiement mobile était ainsi passée de 1,6 milliard de dollars en 2008 à 41,3 milliards en 2019. Dès le 17 mars 2020, Safaricom a diminué ses commissions et augmenté son plafond quotidien de transactions de 657 à 1 400 dollars pour favoriser les paiements sans contact, tandis que de nombreux partenariats se nouaient entre les sociétés de livraison et les supermarchés et restaurants.

Cet effort utile n’a pas réussi à enrayer durablement le tsunami économique qui s’est abattu sur le secteur tertiaire. 80 % des compagnies kényanes sont des petites et moyennes entreprises qui génèrent environ 75 % de tous les emplois et 30 % du PIB annuel. Le tourisme (10 % du PIB, 9 % des emplois) et l’industrie des services hôteliers et de restauration jouent un rôle économique prépondérant. Dès le 25 mars 2020, l’interruption du trafic aérien a frappé de plein fouet l’industrie du tourisme. Le secteur, qui figure parmi les premières sources de devises étrangères du pays, a perdu la plupart de son activité avec seulement 439 487 touristes internationaux en 2020, contre 1,54 millions l’année précédente.

Les conséquences sont dramatiques dans la cinquantaine de parcs naturels du pays, dont seulement six seraient rentables selon le gouvernement. Des milliers de rangers qui veillent sur ces parcs se sont retrouvés dépourvus de revenus. Le débat sur la question de la privatisation partielle de ces espaces naturels est ouvert et s’annonce déjà houleux. L’absence de touristes a fait également souffrir l’industrie hôtelière, y compris dans le segment supérieur de son offre. Cinq mois après la suspension des vols internationaux, l’hôtel InterContinental de 389 chambres de la capitale a ainsi fermé ses portes, étouffé par ses dettes et la désaffectation de ses clients.

Un lent retour à la normale à Nairobi

La récente levée de nombreuses restrictions, ainsi que la reprise des vols internationaux, ouvrent progressivement un nouveau chapitre. Certains hôtels avaient déjà adapté leur offre. Par exemple, l’établissement cinq étoiles Sankara Nairobi, membre de l’Autograph Collection de Marriott, commençait à proposer fin 2020 une dizaine de salles privatisées pour des déjeuners d’affaires. Dorénavant, si les buffets demeurent fermés, les restaurants des grands hôtels ouvrent des tables espacées, avec des règles d’hygiène draconiennes : stations sanitaires à l’entrée du restaurant, menus en ligne ou accessibles avec un code QR, masques obligatoires et plats servis sous cloche pour écarter tout risque de contamination entre la cuisine et la salle. De nombreux restaurants ont dû diviser leur clientèle par deux pour respecter les règles de distanciation sociale.

Reste à savoir comment les voyageurs d’affaires reviendront. Déjà, au niveau des expatriés, on note une certaine évolution. Côté français, « il y a eu quelques départs normaux liés au turnover, mais il y a aussi eu le cas de ceux qui sont partis mais ne sont pas encore de retour aujourd’hui : c’est le cas des « personnes non essentielles » qui ne sont pas encore autorisées à revenir au Kenya », note Christelle Adjagba, présidente de Nairobi Accueil, association de Français expatriés. Résultat : des familles expatriées sont toujours séparées. « Le nombre de nos adhérents a baissé de 30 à 40 % par rapport à l’an dernier et il y a beaucoup moins d’arrivées : pas plus d’une dizaine cette année contre une quarantaine en 2019 », ajoute- t-elle.

Ce recul est indéniablement un signe de fort ralentissement des déplacements liés aux investissements français au Kenya. Or, ces derniers représenteraient environ 10 % des investissements directs étrangers au Kenya, l’intérêt des entreprises françaises pour le pays allant croissant avant la crise sanitaire. Le nombre des implantations était passé de 35 en 2012 à 110 en janvier 2019. Parmi ces entreprises, certaines ont une présence historique, comme Lafarge-Holcim qui détient une partie du capital de Bamburi Cement, ou Total Distribution Kenya qui a acquis un réseau local. Schneider-Electric et L’Oréal ont également acquis un partenaire industriel dans le pays en 2015. Le secteur de la distribution est aussi bien représenté avec Carrefour et plus récemment Décathlon.

Des atouts, mais aussi des nuages pour la reprise

C’est dire que la capitale attend avec impatience la réouverture complète des frontières pour rassurer les investisseurs étrangers et relever son secteur des services dont dépendent des millions d’employés en situation précaire. Pour remonter la pente, les autorités comptent naturellement sur la résilience du secteur de l’innovation numérique, d’autant que ce pan de l’économie intéresse de plus en plus d’investisseurs étrangers et attire les programmeurs et sociétés de logiciels.

Dès 2007, la célèbre app de transfert d’argent M-Pesa a placé Nairobi en tête des innovations mobiles dans la finance et en 2009, le gouvernement kényan a fait passer le secteur high-tech à la vitesse supérieure grâce à TEAMS, un câble de fibre optique sous-marin. Un accès rapide et bon marché à internet s’est alors ouvert aux Kényans. L’année suivante, dans un immeuble de Nairobi alors emblématique de la communauté technologique kenyane, le Bishop Magua Center, le IHub est officiellement inauguré. Récemment racheté par l’incubateur nigérian Co-creation Hub (CcHUB), il a déjà incubé plus de 450 start-up, certaines très connues comme Ushahidi (« témoignage » en swahili), un site web de crowdsourcing créé pour cartographier les incidents de violence au cours de la crise du Kenya entre 2007 et 2008 et depuis utilisé pour d’autres situations de violences internationales.

Pionnier de l’économie numérique du continent et ayant assisté plus de 40 millions de dollars de levée de fonds, le IHub, désormais allié au CcHUB, nourrit aujourd’hui de grandes ambitions comme la construction d’une plate-forme panafricaine communautaire de l’internet des objets, un projet du nom de Wakanda. Cette tendance à l’innovation technologique panafricaine se retrouve aussi chez 888mph. Cet accélérateur de jeunes pousses, né en 2011 à Nairobi, se concentre sur les start-up du web et du mobile et a ouvert des hubs au Cap et Lagos, les deux autres centres africains de l’industrie numérique.

De son côté, le gouvernement kenyan essaye de tirer parti de cette scène de haute technologie en l’incluant dans les cibles de son plan stratégique Vision 2030 qui comprend notamment les développements du parc technologique de Konza et un accès universel à internet. Le gouvernement mise aussi beaucoup sur les investissements dans l’ « économie bleue » liée aux océans et a entamé un développement des infrastructures dans les zones de pêche dans l’espoir de booster leur contribution à la croissance économiques et aux emplois. Mais l’avenir de tous ces projets semble davantage lié aux perspectives d’investissements privés qu’aux fonds étatiques.

Au printemps, l’annonce que le Fonds Monétaire International allait accorder un nouveau prêt de 2,34 milliards de dollars sur trois ans au Kenya a été accueilli avec consternation dans le pays. Plusieurs pétitions ont circulé pour demander à l’institution internationale de renoncer à accorder les fonds en raison des scandales de corruption constatés dans l’utilisation de prêts antérieurs. Une chose est sûre : le Kenya, dont la dette devrait atteindre 73 % du produit intérieur brut en 2022-23, va devoir traverser une phase d’austérité au moment même où il mise tout sur la reprise et le retour des touristes.