
Dossier écrit par Florian Guillemin et Arnaud Deltenre
Le 1er avril offre traditionnellement l’occasion de stimuler la créativité de chacun en matière de fake news. Mais la réalité dépasse parfois la fiction. En ce jour de la Saint Hugues, la tentation est forte de revenir sur ces ratés souvent loufoques, quelquefois dramatiques, mais tous bien réels qui ont marqué l’histoire du voyage.
Quand l’aérien a du plomb dans l’aile
Le transport aérien made in Germany enchaîne les zones de turbulence. Le fiasco de l’aéroport de Berlin Brandebourg avait déjà marqué les esprits, éparpillant façon puzzle les prévisions tarifaires et les délais de construction. Attendue pour 2011, l’inauguration du hub allemand n’aura eu lieu qu’en 2020. Soit 14 ans de pénible labeur au total au lieu des 5 prévus initialement, pour un coût s’étant envole de 2 jusqu’à 7 milliards d’euros. Une situation d’autant plus ubuesque que se sont multipliées les absurdités impératives pour sauver ce qui pouvait l’être malgré l’effet du temps. A l’image de ces salariés contraints d’ouvrir régulièrement les robinets d’un hôtel désert pour maintenir l’approvisionnement en eau. Ou de ce train fantôme, circulant à vide une fois par jour pour la circulation de l’air… L’incompétence des responsables du projet aura même eu le mérite d’inspirer deux Allemands taquins. Ces derniers ont dédié un jeu de société au fiasco de BER, dans lequel les participants doivent dépenser le maximum d’argent public, avec le minimum de clairvoyance…

Avec un tel fiasco, la réputation du transport aérien allemand avait déjà du plomb dans l’aile. Et comme pour donner davantage de poids à la métaphore, Lufthansa a récemment apporté sa pierre à l’édifice. Les ingénieurs en charge du projet Allegris – les nouvelles cabines du transporteur allemand – ont “mis le paquet” pour charmer les voyageurs d’affaires en classes avant. Peut-être un peu trop, comme le révélera aeroTelegraph en octobre dernier : “les sièges de la nouvelle Business Class et de la First Class sont nettement plus lourds que les précédents. Et cela peut entraîner un déplacement du centre de gravité de l’avion et un poids trop important dans le nez de l’avion. Pour éviter cela, il faudrait donc, après l’installation des premiers sièges Allegris, que 700 kilogrammes de poids supplémentaires volent à l’arrière”. Une légère aberration à l’heure où les compagnies traquent le moindre kilo superflu…
Comme si cet embonpoint ne suffisait pas, les sièges conçus par Stelia Aerospace affichent de toutes façons des mensurations inappropriées : “selon les plans actuels, les avions devraient d’abord voler avec une cabine hybride, comme aeroTelegraph l’a appris de plusieurs sources. En effet, la forme du modèle d’avion, dont le pont supérieur présente une surface au sol plus étroite, implique que les sièges doivent être spécialement adaptés à l’avion”… Allegris, ma non troppo…
Le ferroviaire pas toujours sur la bonne voie…
L’Allemagne et son secteur aérien n’ont pas le monopole de la bourde. En Espagne ou en France, le ferroviaire sait faire, lui aussi. L’année 2024 marque ainsi le 10e anniversaire d’une boulette XXL, pour quelques malheureux centimètres… En mai 2014 donc, l’information est rendue publique : les 341 rames TER commandées par la SNCF seront trop larges pour se frayer un chemin entre les quais de toutes les gares de France.
L’intention était louable : accueillir plus de voyageurs, avec un espace revu à la hausse. Oui mais voilà : RFF, rebaptisé depuis SNCF Réseau, aurait transmis de mauvaises mesures à la compagnie ferroviaire et au constructeur. Et la SNCF n’a pas prévu de marge de manœuvre suffisante pour faire face aux déplacements des rails liés à la chaleur et aux vibrations. “Résultat, près de 1.300 quais à raboter pour un coût estimé à 50 millions d’euros”, résumait Europe 1 à l’époque. L’onéreuse boulette aura au moins eu le mérite de stimuler la créativité des internautes sur les réseaux sociaux, où se seront multipliés les détournements de plus ou moins bon goût…


Si l’enquête interne commandée par le ministre de l’époque n’aura identifié aucun dysfonctionnement majeur du système ferroviaire, une situation comparable aura eu des conséquences bien plus brutales de l’autre côté des Pyrénées… L’an dernier, le chemin de fer espagnol a tremblé, suite à une commande erronée de la Renfe. La compagnie ferroviaire espagnole entendait renouveler sa flotte de trains régionaux. Mais suite à une erreur de calcul, le gabarit du matériel roulant ne lui permettait pas de passer dans les tunnels… L’erreur a été identifiée par le sous-traitant en amont de la fabrication. Les conséquences logistiques auront donc été limitées à un retard de livraison. Mais les conséquences politiques furent, elles, de nature à rendre l’ensemble des acteurs du secteur plus méticuleux dans leurs calculs. L’erreur aura coûté leur poste au secrétaire d’État du ministère des Transports ainsi qu’au président de la Renfe…
Pour autant, les bourdes majeures ne datent pas d’hier. Et elles n’empêchent pas non plus d’être élevé plus tard au rang de légende du monde du voyage. Il en est ainsi des luxueux trains-couchettes créés aux Etats-Unis par George Pullman. Parmi les premiers avec le Belge Georges Nagelmackers à croire au développement des trains de nuit, l’industriel lance la création d’un prototype somptueux, baptisé Pioneer, avec banquettes se transformant en couchettes et cabinet de toilette avec eau courante. Si le confort et le raffinement sont au rendez-vous, une chose ne l’est pas : le réseau ferré américain. Impossible d’y faire passer ces salons roulants trop grands, trop lourds.
Mais un illustre passager va changer la donne : Abraham Lincoln. A la suite de son assassinat le 15 avril 1965, George Pullman propose son wagon Pioneer afin de transporter sa dépouille, avec tous les honneurs dus à son rang, de Washington à Springfield, dans l’Illinois. Rien n’étant trop beau pour célébrer la mémoire du président révéré : les 2700 kilomètres de voie seront adaptés pour l’occasion au gabarit des wagons. A quoi tiennent les success stories…
Les éléphants blancs peuvent-ils reprendre des couleurs ?
C’est l’histoire d’une renaissance, celle d’une gare un peu au milieu de nulle part, au cœur des montagnes pyrénéennes. Inaugurée en grandes pompes par Alfonso XIII et Gaston Doumergue en 1928, la gare de Canfranc, dont l’immense façade court sur 240 mètres, devait être un point de passage majeur entre la France et l’Espagne. L’histoire l’a réduit à un rôle mineur, de par la fermeture du tunnel du Somport décidée par Franco à l’approche de la Seconde Guerre mondiale. Exemple type de ces « éléphants blancs », ces vastes projets qui ont fait pschitt, la gare de Canfranc n’a vu passer personne ou presque depuis ses débuts. Mais il n’y a pas toujours lieu de se désespérer : elle revit aujourd’hui en hôtel de luxe du groupe Barcelo, le Royal Hideaway Canfranc Estacion.

A côté de cette gare restée longtemps sans voyageurs, l’Espagne a vu apparaître un autre concept innovant, celui de l’aéroport sans passagers, malgré son coût de construction supérieur au milliard d’euros. Destiné à décongestionner le hub madrilène de Barajas de par sa proximité avec la capitale – proximité très relative, puisqu’à plus de 200 km au sud quand même -, l’aéroport Ciudad Real International n’aura eu qu’une brève durée de vie, le temps de voir passer quelques vols d’Air Nostrum, Ryanair et Vueling. Ouvert en 2009, en faillite en 2012, il n’aura au final jamais accueilli autant d’avions que pendant la pandémie, reconverti en lieu de stockage temporaire pour les appareils de nombreuses compagnies.
Autre concept touristique à haut potentiel, celui de l’hôtel sans client, en l’occurrence le Ryungyong à Pyongyang, pourtant l’un des plus grands du monde avec ses 330 m de haut et ses milliers de chambres. Pour lui aussi, les clients sont aux abonnés absents, les touristes se faisant il est vrai assez rares dans la capitale nord-coréenne… A l’origine, ce projet pharaonique lancé du temps de Kim Il Sung devait rivaliser en taille avec une réalisation de la société sud-coréenne SsangYong. Ce conglomérat du pays voisin et honni avait eu le toupet de construire à Singapour le plus haut hôtel du monde à son ouverture dans les années 1980, le Westin Stamford Singapour. Chute du mur de Berlin, crise économique : l’hôtel Ryungyong, qui devait être la vitrine de l’état nord-coréen, a mis plusieurs décennies avant d’être achevé. L’est-il vraiment d’ailleurs ? En tout cas, sa gigantesque forme pyramidale a au moins trouvé une occupation : accueillir des messages de propagande sur son immense façade dominant tout Pyongyang.


Reflets d’ambitions démesurées, les « éléphants blancs » sont légion dans l’histoire du tourisme, de la déshérence de l’aéroport Mirabel à Montréal, qui n’a jamais réussi à remplacer celui de Dorval dans le cœur des voyageurs internationaux, à la deuxième gare de bus au monde par la taille, la Tel Aviv Central Bus Station, mal située, mal foutue et abandonnée en 2021 vingt ans après son ouverture. Et la liste s’allonge encore et toujours, de ces aéroports qui ne voient qu’un ou deux vols par jour comme celui de Nacala au Nord-Est du Mozambique à l’aéroport Mattala Rajapaksa International au Sri Lanka qui s’est vu décerné le titre d’aéroport le moins fréquenté du monde.
Team building et séminaires : mais quelles bonnes idées…
Jusqu’où ne pas aller trop loin dans la motivation et la cohésion de ses équipes. Plusieurs entreprises l’ont appris à leur corps défendant. En 2022, la société suisse Goldbach, spécialisée dans les médias et la publicité, a réuni ses commerciaux dans un cadre idyllique, au bord du lac de Zurich, pour redonner un nouvel élan au groupe en sortie de pandémie. Pour agrémenter les retrouvailles, un « team building » était proposé de façon facultative : marcher pieds nus sur des charbons ardents. Une activité destinée, selon le Tages Anzeiger qui avait relaté les faits, à “surmonter ses peurs, renforcer la confiance en soi et dépasser ses limites personnelles” . Mais n’est pas fakir qui veut : résultat, plus d’une dizaine de personnes auront fini l’événement à l’hôpital.

Plus loin, plus fort : quoi de mieux qu’une fausse prise d’otage pour éprouver la résistance au stress de ses cadres et souder les équipes ? Pouvant largement concourir au prix Ig-Nobel du team building, ce glaçant jeu de rôles a vraiment eu lieu, à l’automne 2005, à l’initiative du directeur de la régie publicitaire de France Télévisions de l’époque. Avec tout ce qu’il faut pour faire vrai ; menottes, cagoules, demande de rançon, le tout piloté par un faux commando conduit par un ancien membre du GIGN.
Crise de panique, état de choc, séquelles psychologiques : les participants ont diversement apprécié l’initiative. Le comble, s’il en est un, a été le licenciement d’un des cadres qui avait essayé d’échapper aux ravisseurs. Une attitude évaluée lors du débriefing comme « susceptible de mettre en danger la vie d’autrui ». Plus qu’un entrefilet dans le Canard Enchaîné ou un article dans Mediapart, cette activité team building a carrément eu droit à un roman – Cadres noirs, de Pierre Lemaître -, puis une série, Dérapages. Et par dessus tout condamnation, l’affaire étant remontée jusqu’en Cour de Cassation.
Ce n’est évidemment pas le seul exemple de réunions d’entreprise à avoir mal tourné. Voire très très mal tourné. Pour fêter les 25 ans de la société technologique Vistex en janvier dernier, leurs dirigeants avaient prévu de faire une entrée remarquée devant les 700 personnes installées dans le complexe Ramoji Film City d’Hyderabad. Hélas, le câble auquel la nacelle était suspendue s’est rompu, entraînant une chute de 5 mètres du CEO Sanjay Shah, mort quasiment sur le coup, alors que le président de la société en est ressorti gravement blessé.
Un accident dramatique, fortuit, imprévisible. Dans un style bien moins grave, d’autres ont plus prêté à rire qu’à pleurer. Notamment celui d’un séminaire de commerciaux de Décathlon, organisé dans le nord de la France en 2022, qui s’est poursuivi jusqu’aux petites heures pour une dizaine de fêtards, regroupés dans les cuisines de la salle de réception. Un tapis en caoutchouc qui traînait par là, du produit vaisselle pour faire de l’eau savonneuse, et hop, c’est parti pour un joyeux concours de « ventriglisse » improvisé. Détail ennuyeux, les participants étaient déguisés en Power Rangers. Caoutchouc contre caoutchouc, frottements : cinq personnes ont dû être hospitalisées pour brûlures aux parties génitales. Légères fort heureusement.

Le 16 décembre 2022 tôt au matin, le fleuron du Radisson Collection Berlin, son légendaire aquarium cylindrique, le plus grand au monde, voit ses parois d’une vingtaine de centimètres se fissurer, répandant du même coup un million de litres d’eau au milieu d’un lobby transformé en capharnaüm. Sans que les causes de cet accident aient pu être établies par la justice allemande, cette catastrophe n’a pas eu de conséquences dramatiques. Si ce n’est pour des milliers de poissons tropicaux malheureusement échoués, comme pour l’hôtel, toujours fermé, au moins jusqu’à fin 2024.

















